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Évolution du marché : Montres et horloges (CN 91) — 2015–2025

Introduction

Le chapitre 91 du Système harmonisé, « HORLOGERIE », couvre un vaste ensemble allant des montres-bracelets de luxe aux interrupteurs horaires, en passant par les mouvements, les bracelets et les réveils. L’analyse des échanges extra‑UE de l’Union européenne sur la période 2015‑2025 met en évidence une transformation profonde du secteur : une chute massive des volumes échangés, compensée – et au‑delà – par une envolée des prix unitaires. Le présent rapport décrit ces dynamiques en trois mouvements – la premiumisation généralisée, la recomposition géographique des partenaires et les vulnérabilités qui en découlent – avant de conclure sur les implications stratégiques pour la filière horlogère européenne.

1. La montée en gamme généralisée : un commerce en valeur malgré l’effondrement des volumes

La décennie 2015‑2025 est marquée par une décorrélation totale entre les quantités échangées et les valeurs. Les flux physiques s’effondrent alors que les montants en euros progressent, sous l’effet de hausses de prix spectaculaires. La production intérieure suit la même trajectoire, confirmant une réorientation vers des articles de très haut de gamme.

Les prix à l’exportation et à l’importation s’envolent tandis que les quantités chutent massivement

Le tableau ci‑dessous résume l’évolution globale. Alors que la valeur des exportations ne recule que de 11,8 %, le tonnage expédié est quasiment divisé par deux. À l’importation, la valeur progresse de 10,2 % malgré une contraction d’un tiers des volumes, ce qui traduit un renchérissement de plus de 67 % du prix moyen à la tonne.

Indicateur Exportations (2015 → 2025) Importations (2015 → 2025)
Valeur (Mds EUR) 4,39 → 3,87 (−11,8 %) 7,68 → 8,46 (+10,2 %)
Volume (tonnes) 9 522 → 4 613 (−51,6 %) 52 368 → 34 550 (−34,0 %)
Prix unitaire (EUR/tonne) 459 525 → 834 164 (+81,5 %) 146 528 → 244 828 (+67,1 %)

Source : Aperçu général du commerce.

La production européenne se concentre sur des articles de plus en plus haut de gamme

La valeur de la production horlogère de l’UE est passée de 1,56 milliard d’euros en 2015 à 2,38 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 53 %, alors que le volume produit est resté pratiquement inchangé (18,2 millions de pièces contre 18,5 millions). Ce décrochage entre les évolutions de la valeur et du volume se retrouve aussi sur longue période : entre 2003 et 2024, la production en volume a baissé de 16 % quand la valeur a bondi de 383 %. Le prix implicite unitaire est ainsi passé d’environ 85 EUR/pièce en 2015 à 129 EUR/pièce en 2024 (Volumes et valeur de production).

Les segments de montres de luxe (9101) et de bracelets (9113) tirent la croissance en valeur

La ventilation par sous‑positions douanières confirme le rôle moteur des articles de luxe. À l’importation, les montres en métaux précieux (9101) passent de 2,23 Mds EUR à 2,38 Mds EUR (+6,6 %) et les autres montres (9102) de 4,52 Mds EUR à 5,04 Mds EUR (+11,5 %), tandis que les bracelets et parties (9113) grimpent de 180 M EUR à 335 M EUR (+85 %). En revanche, les volumes de ces trois segments s’effondrent (par exemple −88 % en tonnes pour le 9101), attestant du report vers des unités beaucoup plus chères. Du côté des exportations, la même polarisation est à l’œuvre, les montres 9101 et les bracelets 9113 affichant des prix moyens en forte hausse, alors que les volumes exportés chutent. (Comparaison des segments produits)

2. La recomposition du tissu partenarial : entre intégration suisse et effacement britannique

La géographie des échanges s’est profondément modifiée sous l’effet du Brexit et de la consolidation des chaînes d’approvisionnement autour de la Suisse, les déficits se creusant fortement avec les principaux fournisseurs.

La Suisse, partenaire incontournable et intégré, renforce sa place dominante dans les deux flux

La Suisse demeure le premier partenaire aussi bien à l’import qu’à l’export. Les importations en provenance de la Confédération sont passées de 5,47 Mds EUR en 2015 à 6,72 Mds EUR en 2025 (+22,8 %), représentant désormais près de 80 % du total importé. Les exportations vers la Suisse ont également progressé de 6,7 %, atteignant 1,56 Mds EUR. Cette relation symétrique témoigne d’une chaîne de valeur intégrée, où les composants horlogers circulent intensément entre l’UE et la Suisse avant d’être réexportés. La stabilité des flux physiques (coefficient de variation des quantités exportées vers la Suisse : 0,04) contraste avec la plupart des autres destinations. (Principaux partenaires – Importations)

L’impact du Brexit : le Royaume-Uni s’effondre tant à l’import qu’à l’export

Le Royaume-Uni, qui comptait pour 227 M EUR d’importations en 2015 (3 % du total), ne représente plus que 36 M EUR en 2025 (−84,1 %). Côté exportations, la chute est tout aussi spectaculaire, de 642 M EUR à 197 M EUR (−69,3 %). La volatilité très élevée des quantités importées (coefficient de variation 1,33) illustre la rupture intervenue dès 2021, avec des volumes pratiquement divisés par 20. Ces chiffres reflètent la sortie du marché unique et la redistribution des flux logistiques liés à l’horlogerie de luxe.

Diversification mesurée vers la Norvège, la Turquie et les États‑Unis pour les exportations, avec une stabilité chinoise

L’UE a compensé une partie de la perte britannique par des croissances dynamiques vers d’autres marchés.
Les exportations vers la Norvège ont plus que doublé (+101,8 %), celles vers la Turquie ont augmenté de 73,8 % et le marché américain a progressé de 8,0 %. La Chine reste un client modeste mais stable (environ 63 M EUR d’exportations en 2025). À l’importation, la Chine maintient sa deuxième position avec 1,25 Mds EUR (essentiellement des montres non‑précieuses 9102 et des pièces détachées), en recul modéré de 16,1 % par rapport à 2015, mais avec une grande stabilité des quantités livrées, ce qui lui confère un profil très régulier (coefficient de variation des volumes : 0,11). (Volatilité des échanges)

3. Chocs, dépendance et vulnérabilités : les risques derrière la stabilité apparente

Malgré une balance commerciale toujours déficitaire, l’UE a légèrement réduit sa dépendance nette aux importations. Cependant, la concentration des sources et la sensibilité aux chocs de prix demeurent des points de vigilance.

Une dépendance nette aux importations élevée mais en légère diminution, portée par une forte propension à exporter

Le taux de dépendance nette aux importations (NIR) est passé de 80,2 % en 2015 à 65,3 % en 2024, après un point bas à 51,5 % en 2018. Cette amélioration relative s’explique en partie par une production européenne qui a gagné en valeur, même si elle reste très ouverte au commerce extérieur. La propension à exporter (exportations rapportées à la production) dépasse 225 % en 2024, confirmant que l’UE fonctionne comme une plateforme logistique et de négoce pour l’horlogerie mondiale. (Dépendance nette aux importations)

La concentration des sources d’importation s’accentue, notamment sur un axe Suisse‑Chine

L’indice de Herfindahl‑Hirschmann (HHI) des importations en valeur est passé de 5 476 en 2015 à 6 550 en 2025 (+19,6 %), et celui en volume de 5 880 à 8 108 (+37,9 %). La cartographie des spécialisations montre que la France (RSCA de 0,635) et l’Allemagne (RSCA de 0,066) sont les États membres les plus spécialisés dans l’horlogerie, tandis que les importations reposent sur un duopole Suisse‑Chine, une concentration qui expose le secteur à des ruptures d’approvisionnement ou à des chocs géopolitiques. (Concentration des importations)

Des chocs de prix ponctuels révèlent la sensibilité du secteur à des tensions conjoncturelles

L’analyse des chocs de prix identifie plusieurs événements marquants affectant les exportations :

Ces chocs, bien que parfois mineurs en valeur, illustrent la sensibilité des prix aux variations de change et aux déséquilibres passagers offre/demande, dans un marché où les unités sont de plus en plus chères et donc plus sensibles aux variations de prix. (Chocs de prix détectés)

Conclusion

Le commerce extra‑UE des produits de l’horlogerie a connu entre 2015 et 2025 une véritable métamorphose qualitative. La chute des volumes échangés (−34 % à l’import, −52 % à l’export) a été intégralement compensée par une envolée des prix, confirmant la stratégie de montée en gamme poursuivie par la filière. Cette premiumisation s’appuie sur une relation privilégiée avec la Suisse, plaque tournante de l’horlogerie de luxe, tandis que le Brexit a effacé le Royaume‑Uni de la carte commerciale. Parallèlement, l’UE a légèrement réduit sa dépendance aux importations nettes tout en renforçant sa concentration sur quelques fournisseurs clés, ce qui constitue une vulnérabilité potentielle en cas de choc géopolitique ou logistique. La stabilité relative des échanges en valeur ne doit donc pas masquer les défis structurels d’un secteur toujours plus dépendant d’un petit nombre de partenaires et d’une production haut de gamme exposée aux aléas de la demande mondiale.