Évolution du marché : Objets d art et d antiquité (CN 97) — 2015–2025
Introduction
Le code nomenclature combinée (NC) 97 couvre un ensemble hétéroclite de biens culturels et patrimoniaux — peintures, sculptures, gravures, timbres, collections scientifiques et objets antiques de plus de 100 ans — échangés au titre d'un régime douanier particulier, souvent exonéré de droits et de TVA dans l'Union européenne. Ce rapport analyse l'évolution des échanges commerciaux de l'UE avec les pays tiers sur la période 2015–2025, en s'appuyant sur les données agrégées du Trade Dashboard. L'exercice révèle un marché transformé en profondeur : les importations ont plus que doublé en valeur, effaçant presque intégralement l'excédent commercial historique de l'UE, tandis que les prix unitaires ont connu des hausses spectaculaires.
1. L'effacement progressif de l'excédent commercial européen
Le solde bascule d'un excédent confortable vers l'équilibre
Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'UE en biens du chapitre 97 a connu une inversion structurelle majeure. En 2015, l'UE affichait un excédent commercial de 1,14 Md€. En 2025, cet excédent s'est réduit à 61,5 M€, soit une contraction de 94,6 %. Ce basculement s'explique par une croissance asymétrique : les exportations ont progressé de 37,3 % (de 3,12 Md€ à 4,28 Md€), tandis que les importations ont bondi de 112,8 % (de 1,98 Md€ à 4,22 Md€).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (Md€) | 3,12 | 4,28 | +37,3 % |
| Importations (Md€) | 1,98 | 4,22 | +112,8 % |
| Solde (Md€) | +1,14 | +0,06 | −94,6 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
Le Royaume-Uni et la Suisse, moteurs de la hausse des importations
L'explosion des importations européennes s'explique en grande partie par deux partenaires. Les importations en provenance du Royaume-Uni ont été multipliées par près de six, passant de 191 M€ à 1,10 Md€ (+473,9 %), tandis que celles en provenance de Suisse ont doublé, de 453 M€ à 1,04 Md€ (+129,6 %). En 2025, ces deux pays et les États-Unis (1,39 Md€) représenteraient ensemble la quasi-totalité des importations de l'UE en valeur.
| Partenaire | Imp. 2015 (M€) | Imp. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 1 057 | 1 385 | +31,1 % |
| Royaume-Uni | 191 | 1 099 | +473,9 % |
| Suisse | 453 | 1 040 | +129,6 % |
| Japon | 38 | 74 | +98,7 % |
Source : Principaux partenaires
La montée en puissance du Royaume-Uni comme source d'importations coïncide logiquement avec le Brexit (sortie effective le 31 janvier 2020) : les flux qui relevaient auparavant du marché intérieur sont désormais comptabilisés dans le commerce extra-UE. L'essor des importations suisses reflète quant à lui le rôle de Genève et Zurich comme places de stockage et de négoce d'art internationales.
La France, pivot du commerce européen d'art
Du côté des États membres déclarants, la France domine tant à l'importation qu'à l'exportation. Ses importations ont bondi de 587 M€ à 1,65 Md€ (+181,2 %) et ses exportations de 1,18 Md€ à 1,77 Md€ (+50,3 %). La Belgique a connu une croissance encore plus spectaculaire à l'importation (+422,6 %), tandis que les Pays-Bas ont vu leurs importations reculer de 45,2 %.
| États membres | Exp. 2015 (M€) | Exp. 2025 (M€) | Imp. 2015 (M€) | Imp. 2025 (M€) |
|---|---|---|---|---|
| France | 1 181 | 1 774 | 587 | 1 650 |
| Allemagne | 706 | 767 | 469 | 682 |
| Italie | 369 | 438 | 100 | 244 |
| Belgique | 109 | 253 | 98 | 513 |
| Pays-Bas | 95 | 293 | 333 | 183 |
Source : Principaux déclarants
2. Une divergence marquée entre volumes physiques et valeurs déclarées
Les volumes importés reculent tandis que les prix explosent
Le paradoxe le plus frappant de cette période réside dans l'évolution des prix unitaires. Les importations en poids net ont diminué de 32,7 % (de 50 586 t à 34 040 t), alors que leur valeur doublait (+112,8 %). Le prix moyen à l'importation a ainsi été multiplié par plus de trois, passant de 39 198 €/t à 123 963 €/t (+216,2 %). Ce phénomène traduit un appréciablement des biens échangés : l'UE importe des objets de plus en plus rares et chers, en moindre quantité physique.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume importé (t) | 50 586 | 34 040 | −32,7 % |
| Prix moyen import. (€/t) | 39 198 | 123 963 | +216,2 % |
| Volume exporté (t) | 9 836 | 10 705 | +8,8 % |
| Prix moyen export. (€/t) | 317 000 | 399 817 | +26,1 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
Les peintures, segment dominant, concentrent l'essentiel de la hausse
L'analyse par sous-produit révèle que les tableaux et peintures (NC 9701) dominent largement, tant à l'importation qu'à l'exportation. Leur valeur importée a bondi de 883 M€ à 2,28 Md€, tandis que leur prix moyen est passé de 215 387 €/t à 717 658 €/t (+233 %).
| Sous-produit (imports) | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) |
|---|---|---|---|---|
| 9701 – Tableaux | 883 | 2 277 | 215 387 | 717 658 |
| 9705 – Collections | 558 | 925 | 14 465 | 33 819 |
| 9703 – Sculptures | 292 | 683 | 163 025 | 289 504 |
| 9706 – Antiquités >100 ans | 163 | 219 | 325 387 | 266 176 |
| 9702 – Gravures | 37 | 97 | 204 329 | 432 160 |
| 9704 – Timbres | 29 | 16 | 116 814 | 207 711 |
Source : Ventilation par produit
L'année 2023 se distingue comme un pic de prix exceptionnel : le prix moyen des peintures importées a atteint 1 228 103 €/t et celui des sculptures 513 605 €/t, sans précédent sur la période. Ce pic s'est ensuite partiellement résorbé en 2024–2025, suggérant l'effet d'un événement ponctuel (vente record, afflux exceptionnel d'œuvres de grande valeur) ou d'une correction après spéculation.
Les collections et spécimens à contre-courant en volume
Le segment des collections (NC 9705) — qui comprend les spécimens de zoologie, de botanique, de numismatique, etc. — est le seul à avoir vu son volume importé reculer significativement, de 38 306 t à 27 329 t (−28,7 %). Cela pourrait refléter un durcissement des réglementations CITES ou des restrictions à l'exportation dans les pays d'origine.
3. Chocs géopolitiques, volatilité et recomposition des partenaires
L'effondrement des exportations vers la Russie
L'un des chocs les plus visibles de la période est l'effondrement quasi total des exportations vers la Fédération de Russie, passées de 36 M€ à 211 000 € (−99,4 %). Le coefficient de variation associé (0,87) confirme une volatilité extrême. Ce krach traduit l'impact des sanctions économiques imposées après 2022, qui ont largement interdit les transferts de biens de luxe et d'art vers la Russie.
Des chocs de prix concentrés sur quelques partenaires clés
L'analyse des chocs met en évidence trois événements marquants :
| Partenaire | Type de choc | Flux | Période | Amplitude | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| Suisse | Prix | Importations | 2023 | +63,8 % | 24,6 % |
| États-Unis | Prix | Exportations | 2022 | +90,1 % | 46,7 % |
| Australie | Prix | Exportations | 2022 | +144,3 % | 0,8 % |
Source : Chocs de prix
Le choc suisse de 2023 (anomalie de 21,9 écarts-types) est particulièrement remarquable et correspond au pic de prix observé sur l'ensemble des segments cette même année. Le choc américain de 2022, qui touche près de la moitié de la valeur exportée, coïncide avec la reprise post-Covid et l'envolée des ventes aux enchères internationales.
Une volatilité élevée sur les flux avec le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni présente le coefficient de variation le plus élevé parmi les grands partenaires, tant à l'importation (0,74) qu'à l'exportation (0,65). Cette instabilité reflète à la fois l'effet de rebasement statistique lié au Brexit et la sensibilité du marché londonien de l'art aux cycles conjoncturels. Les importations britanniques ont culminé à 1,35 Md€ en 2023 avant de reculer à 1,10 Md€ en 2025.
Une concentration des importations qui diminue, signe de diversification
L'indice Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur est passé de 3 629 à 2 713 (−25,2 %), indiquant une diversification des sources d'approvisionnement. À l'inverse, le HHI des exportations a légèrement augmenté (+8,2 %), suggérant une légère concentration vers les principaux marchés de destination (États-Unis et Royaume-Uni en tête).
En matière de spécialisation, la France affiche un indice RCA standardisé (RSCA) de 0,555, confirmant son statut de premier exportateur mondial d'art dans l'UE. Le Luxembourg (RSCA 0,368), l'Autriche (0,335) et l'Espagne (0,332) complètent le peloton de tête. À l'opposé, la Bulgarie, la Hongrie et la Slovaquie présentent des indices de spécialisation quasi nuls.
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément remodelé le commerce européen d'objets d'art et d'antiquités. Trois grandes tendances se dégagent : (1) l'effacement de l'excédent commercial européen sous l'effet d'une hausse des importations plus rapide que celle des exportations ; (2) une divergence croissante entre volumes physiques en baisse et valeurs en forte hausse, témoignant d'un appréciablement structurel des biens échangés ; et (3) une recomposition géographique marquée par le Brexit, l'effondrement des échanges avec la Russie et la persistance du leadership franco-américain dans le négoce mondial d'art. La volatilité des prix, notamment le pic exceptionnel de 2023, rappelle la nature discrétionnaire et spéculative de ce marché, où quelques œuvres majeures peuvent suffire à déformer les moyennes nationales.