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Évolution du marché : Armes et munitions (CN 93) — 2015–2025

Introduction

Le commerce extra-UE des armes, munitions et leurs parties et accessoires (code NC 93) a connu une transformation radicale entre 2015 et 2025. Sur cette période, les exportations sont passées de 3,07 milliards d’euros à 7,52 milliards (+145,3 %), tandis que les importations ont été multipliées par près de sept, de 0,85 à 5,92 milliards d’euros (+596,6 %). Cette expansion, portée principalement par une forte inflation des prix unitaires (+89,0 % à l’export, +260,7 % à l’import), a réduit l’excédent commercial de 2,22 à 1,61 milliard d’euros (-27,6 %). Les données détaillées, accessibles sur le Tableau de bord général, révèlent un double basculement géographique et structurel, profondément marqué par le conflit en Ukraine et par la montée en puissance de nouveaux fournisseurs extra-européens.

L’explosion des importations : diversification des sources et percée asiatique

La valeur des achats extra-UE de l’Union dans ce secteur a bondi de 6,0 milliards d’euros en dix ans, un phénomène qui repose sur l’entrée brutale de nouveaux grands fournisseurs et sur une hausse généralisée des prix unitaires.

La Corée du Sud s’impose comme le premier fournisseur de l’UE, avec une croissance de 12 822 %

Pratiquement inexistante en 2015 (14,1 millions d’euros), la Corée du Sud a livré pour 1,82 milliard d’euros en 2025, devenant la première source d’importations de la catégorie. Cette progression est la plus spectaculaire de tous les partenaires listés dans l’analyse des principaux partenaires. Elle reflète la montée en gamme de l’industrie de défense sud-coréenne et sa capacité à répondre aux besoins urgents de réarmement de l’Europe.

La Turquie et l’Inde deviennent des partenaires d’importation majeurs

Les importations en provenance de Turquie sont passées de 47,8 millions à 607,8 millions d’euros (+1 171,2 %) et celles en provenance d’Inde de 6,3 millions à 231,7 millions d’euros (+3 566,5 %). Ces deux pays figurent désormais parmi les six premiers fournisseurs, illustrant une diversification des sources bien au‑delà des partenaires traditionnels que sont les États‑Unis (974 millions, +413,4 %) ou le Royaume‑Uni (157 millions, +284,4 %).

Les flux non spécifiés pour raisons militaires explosent, signe d’une opacité croissante

Les achats classés dans la catégorie « pays et territoires non précisés pour des raisons commerciales ou militaires » atteignent 1,10 milliard d’euros en 2025, contre 171 millions en 2015 (+541,5 %). Ce poste, souvent lié aux acquisitions sensibles via des intermédiaires ou des programmes gouvernementaux, constitue le deuxième poste d’importation, après la Corée du Sud. Sa part croissante traduit une certaine opacité des circuits d’approvisionnement.

L’inflation des prix à l’importation atteint 260,7 %, reflet d’une montée en gamme et d’un marché sous tension

Le prix moyen à l’importation est passé de 15,7 milliers d’euros la tonne en 2015 à 56,5 milliers d’euros en 2025. L’analyse par segment, disponible via la ventilation par produit, montre que cette hausse est portée par les munitions (code 9306, prix unitaire quadruplé à 40,6 milliers d’euros/t), les armes de guerre (9301, 219,1 milliers d’euros/t) et les armes non à feu (9304, 44,3 milliers d’euros/t), ce qui suggère l’acquisition d’équipements de plus haute valeur unitaire.

Partenaire 2015 (M€) 2025 (M€) Variation
Corée du Sud 14,1 1 821,3 +12 822,3 %
Non spécifié (militaire) 170,7 1 095,3 +541,5 %
États‑Unis 189,8 974,4 +413,4 %
Turquie 47,8 607,8 +1 171,2 %
Inde 6,3 231,7 +3 566,5 %
Royaume‑Uni 41,0 157,5 +284,4 %

Les exportations redessinées par les conflits : l’Ukraine, destination prioritaire

Les exportations européennes ont crû de 145,3 %, mais cette progression cache un profond réalignement des destinations, dominé par le soutien militaire à l’Ukraine et le recours croissant à des canaux non divulgués.

Les livraisons à l’Ukraine connaissent une envolée sans précédent (+46 039 %), reflet du soutien militaire massif

De seulement 5,1 millions d’euros en 2015, les exportations vers l’Ukraine ont culminé à 3,25 milliards en 2024 avant de se stabiliser à 2,34 milliards en 2025. Cette progression, la plus forte de tous les partenaires, place l’Ukraine comme le deuxième débouché de l’UE, juste après les États‑Unis. Les quantités exportées ont également explosé (de 327 à 39,4 milliers de tonnes), avec un prix moyen atteignant 39,6 milliers d’euros/t en 2025, signe d’envois de matériels sophistiqués.

Les destinations non divulguées pour raisons militaires constituent le premier poste d’exportation

Les exportations vers les territoires non spécifiés pour des raisons commerciales ou militaires sont passées de 726,8 millions d’euros en 2015 à 2,53 milliards en 2025 (+248,6 %), dépassant les États‑Unis (1,21 milliard) et l’Ukraine. Ce canal, souvent associé aux ventes gouvernementales sensibles ou aux programmes de coopération, représente désormais un tiers des exportations totales.

Les États‑Unis restent le premier client, mais leur poids relatif diminue

Les livraisons vers les États‑Unis ont augmenté de 30,4 % seulement, bien en deçà de la croissance globale des exportations, ce qui fait passer leur part de 30,2 % (2015) à 16,1 % (2025). Le marché américain demeure néanmoins un débouché stable et de grande taille.

Un choc de prix marqué dès 2017, prélude à une tendance haussière durable

Les données de volatilité et chocs révèlent un choc de prix sur les exportations vers la Turquie (+160,2 % en 2017) et les États‑Unis (+44,0 % en 2017), suivis d’une inflation continue. Sur l’ensemble de la période, le prix moyen à l’export a progressé de 89,0 %, avec une accélération après 2022, en lien avec l’envoi d’armes plus technologiques et la pression de la demande.

Destination 2015 (M€) 2025 (M€) Variation
Non spécifié (militaire) 726,8 2 533,2 +248,6 %
Ukraine 5,1 2 341,4 +46 038,5 %
États‑Unis 927,7 1 209,7 +30,4 %
Royaume‑Uni 132,1 180,1 +36,3 %
Turquie 26,7 137,7 +416,1 %

La recomposition interne du marché européen : les nouveaux champions de l’armement en Europe centrale et orientale

Le commerce intra-UE de la catégorie 93 (non couvert par ces données extra‑UE) et les flux avec le reste du monde reflètent une redistribution profonde des rôles entre États membres, visible dans les statistiques de chaque pays déclarant (analyse par État membre).

La Pologne devient le principal importateur et le deuxième exportateur de l’UE

Les importations polonaises d’armes et de munitions ont bondi de 83,3 millions à 2,34 milliards d’euros (+2 712,0 %), faisant du pays le premier acheteur extra‑UE de la catégorie. Dans le même temps, ses exportations ont grimpé de 73,9 millions à 1,28 milliard (+1 637,6 %), le plaçant au deuxième rang des fournisseurs de l’UE vers le reste du monde. Cette double expansion suggère un rôle de plaque tournante, où les achats massifs servent à la fois l’effort national de défense et les réexportations.

La République tchèque, la Roumanie et la Bulgarie s’imposent comme des pôles incontournables

La République tchèque a vu ses importations multipliées par 32 (22,1 millions à 718,0 millions d’euros, +3 152,4 %) et ses exportations affichent un fort avantage comparatif (RCA de 3,65 en 2025). La Roumanie a accru ses importations de 4 235,4 % et ses exportations de 399,5 %, tandis que la Bulgarie, déjà exportatrice en 2015, a progressé de 146,3 % à l’export et de 487,1 % à l’import. Ces trois États, avec la Pologne, captent une part croissante des flux.

L’indice de spécialisation révèle une hyper‑polarisation sur la Slovaquie et la République tchèque

En 2025, la Slovaquie affiche un RCA de 19,6 et un RSCA de 0,90, ce qui signifie que ce pays est presque exclusivement spécialisé dans l’exportation d’armes. La République tchèque suit avec un RCA de 3,65 et un RSCA de 0,57, bien au‑dessus de la moyenne de l’UE. À l’inverse, des pays comme l’Irlande, Malte ou le Luxembourg ont des indices proches de zéro, confirmant une concentration géographique très marquée (spécialisation par État membre).

La concentration des marchés augmente, signe d’une recomposition oligopolistique

L’indice HHI des exportations est passé de 2 444 à 2 852 (+16,7 %), celui des importations de 1 345 à 2 070 (+53,9 %). Les courbes de concentration (analyse de la concentration) montrent que la structure du commerce s’est resserrée autour d’un nombre plus réduit de partenaires, tant du côté des clients que des fournisseurs, en parallèle de la spécialisation accrue de certains États membres.

Conclusion

Sur la décennie 2015‑2025, le commerce extra‑UE d’armes et de munitions a connu une expansion sans précédent, tirée par la combinaison d’une inflation des prix, de l’urgence sécuritaire consécutive à l’invasion de l’Ukraine et de l’émergence de nouveaux fournisseurs asiatiques. La valeur des importations a quasiment rattrapé celle des exportations, réduisant l’excédent structurel. L’UE est devenue dépendante de la Corée du Sud et de la Turquie pour ses approvisionnements en armement, tandis que ses propres expéditions se sont massivement réorientées vers l’Ukraine et les circuits non divulgués. À l’intérieur de l’Union, la production et le négoce se sont concentrés en Europe centrale et orientale, bouleversant la hiérarchie industrielle héritée de l’après‑guerre froide.