Évolution du marché : Armes et munitions (CN 93) — 2015–2025
Introduction
Le commerce extérieur de l'Union européenne dans le secteur des armes, munitions et leurs parties et accessoires (code douanier 93) a connu une transformation radicale sur la période 2015–2025. Partant d'une base de 3,07 milliards € d'exportations et 850 millions € d'importations en 2015, les flux commerciaux ont littéralement explosé pour atteindre respectivement 7,54 milliards € et 6,04 milliards € en 2025 — soit des hausses de +145,7 % et +610,7 %. Ce rapport analyse les dynamiques fondamentales qui ont façonné cette évolution remarquable, marquée par l'irruption de nouveaux partenaires, une montée en puissance spectaculaire de la demande de munitions et un rééquilibrage inédit de la balance commerciale du secteur.
Vue d'ensemble du commerce CN 93
1. Une explosion des importations qui redéfinit la balance commerciale européenne
1.1. La croissance fulgurante des importations (+610 % en valeur)
L'évolution la plus marquante de la période réside dans l'envolée des importations de l'UE, passées de 850 millions € en 2015 à 6,04 milliards € en 2025. Cette hausse de +610,7 % est sans commune mesure avec celle des exportations (+145,7 %). Concrètement, le surplus commercial de l'UE dans ce secteur s'est contracté de 2,22 milliards € à 1,50 milliard €, soit un recul de −32,4 %, alors même que les exportations ont doublé. Ce phénomène traduit une demande européenne structurellement plus forte, tirée par des considérations de défense et de sécurité.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (€) | 850 M | 6,04 Mrd | +610,7 % |
| Exportations (€) | 3,07 Mrd | 7,54 Mrd | +145,7 % |
| Solde commercial (€) | 2,22 Mrd | 1,50 Mrd | −32,4 % |
1.2. La Corée du Sud, la Turquie et l'Inde : de nouveaux fournisseurs stratégiques
Le renouvellement des partenaires d'approvisionnement est spectaculaire. La Corée du Sud est passée de 14 millions € d'exportations vers l'UE en 2015 à 1,82 milliard € en 2025, soit une multiplication par 128 — le taux de croissance le plus élevé de tous les partenaires. La Turquie a connu une progression de +1 171 % (de 48 à 608 millions €) et l'Inde de +3 566 % (de 6 à 232 millions €). Les États-Unis, fournisseur historique, ont également progressé de +413 %, passant de 190 millions € à 974 millions €. Ces dynamiques s'inscrivent dans un contexte de réarmement général et de diversification des sources d'approvisionnement européennes.
| Partenaire (importations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Corée du Sud | 14 M € | 1 821 M € | +12 822 % |
| Turquie | 48 M € | 608 M € | +1 171 % |
| Inde | 6 M € | 232 M € | +3 566 % |
| États-Unis | 190 M € | 974 M € | +413 % |
| Royaume-Uni | 41 M € | 158 M € | +284 % |
Principaux partenaires à l'importation
1.3. Des prix à l'importation en forte hausse, révélateurs d'un marché sous tension
Les prix unitaires à l'importation ont augmenté de +267,4 % sur la période (de 15 668 €/t à 57 571 €/t), soit près de trois fois plus que la hausse des prix à l'exportation (+89,3 %). Ce différentiel suggère que l'UE achète des produits à plus forte valeur ajoutée — notamment des armes de guerre (CN 9301) et des munitions (CN 9306) à des prix unitaires croissants. La raréfaction de l'offre dans un contexte de conflits et la pression sur les chaînes d'approvisionnement expliquent en partie cette tension sur les prix.
2. L'Ukraine, pivot de la reconfiguration des exportations européennes
2.1. Une croissance de 46 038 % des exportations vers l'Ukraine
Le cas ukrainien est sans doute le phénomène le plus singulier de la décennie. En 2015, l'UE exportait pour 5 millions € d'armes et munitions vers l'Ukraine. En 2025, ce montant atteint 2,34 milliards €, soit une multiplication par 460. L'Ukraine est ainsi passée d'un partenaire marginal au deuxième client extra-UE (devancé uniquement par le flou des « pays et territoires non spécifiés » à hauteur de 2,53 milliards €). Ce mouvement, directement lié au conflit amorcé en 2022, a restructuré l'ensemble des flux d'exportation du secteur.
| Partenaire (exportations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Ukraine | 5 M € | 2 341 M € | +46 039 % |
| États-Unis | 928 M € | 1 210 M € | +30 % |
| Royaume-Uni | 132 M € | 180 M € | +36 % |
| Turquie | 27 M € | 138 M € | +416 % |
| Arabie saoudite | 162 M € | 48 M € | −70 % |
Principaux partenaires à l'exportation
2.2. L'industrie de défense polonaise et les pays de l'est au premier rang
Au sein de l'UE, la Pologne est devenue le premier exportateur du secteur avec 1,28 milliard € en 2025 (contre 74 M € en 2015, soit +1 638 %), devançant l'Italie (1,52 milliard €) et la Bulgarie (954 M €). En parallèle, la Pologne est aussi le premier importateur intra-UE (2,34 milliards €). La Roumanie (exportations de 406 M €, +400 %) et la Suède (618 M €, +262 %) complètent cette montée en puissance des États membres frontaliers ou proches du conflit. La concentration des exportations au sein de l'UE (HHI de 2 852 en valeur en 2025, contre 2 444 en 2015) confirme cette polarisation géographique.
| État membre (exportations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Pologne | 74 M € | 1 285 M € | +1 638 % |
| Italie | 803 M € | 1 518 M € | +89 % |
| Bulgarie | 387 M € | 954 M € | +146 % |
| Roumanie | 81 M € | 406 M € | +400 % |
| Suède | 171 M € | 618 M € | +262 % |
Principaux États membres exportateurs
2.3. L'Arabie saoudite, un client en repli contrasté
À l'opposé de la dynamique ukrainienne, les exportations vers l'Arabie saoudite ont reculé de 70 %, passant de 162 à 48 millions €. Ce déclin s'explique potentiellement par des restrictions à l'exportation imposées par certains États membres sur fond de controverses liées au conflit yéménite, ou par une réorientation des priorités industrielles vers d'autres destinations. Ce contraste illustre la politisation croissante des flux commerciaux d'armement dans l'UE.
3. Des fondamentaux structurels en mutation profonde
3.1. Les munitions (CN 9306) et les armes de guerre (CN 9301), moteurs de la croissance
L'analyse par sous-produit révèle que les munitions et projectiles (CN 9306) représentent l'essentiel du commerce, tant à l'exportation (2,76 milliards €, soit 37 % du total) qu'à l'importation (2,40 milliards €, soit 40 %). Mais c'est le sous-produit « armes de guerre » (CN 9301) qui affiche la progression la plus fulgurante à l'importation : de 15 millions € en 2015 à 1,15 milliard € en 2025 (+7 417 %). Les fusils et carabines à air comprimé (CN 9304) ont également connu une multiplication par 11 de leur valeur à l'importation (de 80 à 904 millions €), portée par des volumes en forte hausse.
| Sous-produit (importations, valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| CN 9306 — Munitions | 262 M € | 2 403 M € | +817 % |
| CN 9301 — Armes de guerre | 15 M € | 1 150 M € | +7 417 % |
| CN 9305 — Parties et accessoires | 134 M € | 334 M € | +150 % |
| CN 9304 — Armes à air comprimé | 80 M € | 904 M € | +1 024 % |
| CN 9303 — Armes de chasse/tir | 52 M € | 85 M € | +63 % |
3.2. Une production européenne en volume en expansion massive, mais à valeur contenue
La production intra-UE (données PRODCOM) a connu une augmentation de volume remarquable : la quantité produite est passée de 1,5 tonne (équivalent kg) en 2015 à 1,21 milliard de kg en 2025, soit un facteur de croissance de 82 584 %. Cette donnée, qui doit être interprétée avec prudence (possibilité de changements de couverture statistique ou de méthode de déclaration), contraste avec une progression de la valeur de production de seulement +13,5 % (de 3,90 à 4,42 milliards €). L'écart entre volume et valeur suggère une augmentation de la part des munitions de faible valeur unitaire (poids élevé, valeur moindre) dans le mix de production.
3.3. L'UE intensifie son commerce extérieur : un secteur de plus en plus dépendant du monde extérieur
L'intensité commerciale (trade intensity) du secteur est passée de 23 % à 56 % entre 2015 et 2025, et la propension à exporter de 17 % à 46 %. Ces indicateurs, dont les scores de saillance respectent 150,9 et 165,7, montrent que le secteur s'est considérablement internationalisé. Paradoxalement, la dépendance nette aux importations (net import reliance) s'est creusée de −12 % à −28 %, indiquant que l'UE reste exportatrice nette, mais avec un avantage qui se réduit. La Slovaquie (RSCA de 0,90) et la Tchéquie (0,57) sont les États membres les plus spécialisés dans ce secteur, tandis que l'Ireland, Malte et la Hongrie en sont les moins spécialisés.
Conclusion
La période 2015–2025 a vu le commerce européen d'armes et de munitions (CN 93) passer d'un marché relativement stable à un secteur en pleine effervescence, structuré par trois dynamiques majeures : l'explosion des importations tirées par de nouveaux partenaires comme la Corée du Sud, la Turquie et l'Inde ; la reconfiguration des exportations autour de l'Ukraine, devenue en quelques années le premier client extra-UE ; et la mutation du mix produit vers les munitions et les armes de guerre. Le rétrécissement du surplus commercial, la hausse des prix et l'intensification des échanges témoignent d'un secteur européen en phase de réarmement structurel. La concentration géographique croissante tant des importations (HHI de 1 345 à 2 070) que des exportations (HHI de 2 444 à 2 852) souligne la dépendance accrue de l'UE vis-à-vis d'un nombre restreint de fournisseurs et de clients stratégiques, ce qui pose des questions de résilience et d'autonomie à moyen terme.