Évolution du marché : Munitions et projectiles (CN 9306) — 2015–2025
Introduction
Le code CN 9306 couvre un large éventail de produits : bombes, grenades, torpilles, mines, missiles, cartouches et autres munitions et projectiles, ainsi que leurs parties, y compris les chevrotines, plombs de chasse et bourres pour cartouches. Il se décline en quatre sous-positions principales — les cartouches pour fusils à canon lisse (930621), leurs parties (930629), les cartouches pour armes à canon rayé et pistolets (930630), et l'ensemble des autres munitions et projectiles (930690). La période 2015–2025 est marquée par l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, dont les effets sur les flux commerciaux européens en munitions ont été considérables.
Ce rapport s'appuie sur les données commerciales de l'Union européenne avec les pays tiers. Il met en lumière trois dynamiques majeures : une expansion spectaculaire des échanges portée par le conflit ukrainien, une transformation structurelle marquée par la montée en valeur et la concentration des flux, et une reconfiguration profonde de l'appareil productif et des partenaires commerciaux européens.
1. L'onde de choc ukrainienne : une expansion commerciale sans précédent
1.1. Une multiplication par plus de cinq de la valeur des échanges en une décennie
Entre 2015 et 2025, les exportations de l'UE en munitions et projectiles (CN 9306) sont passées de 490,8 M€ à 2 756,5 M€, soit une progression de +461,6 %. Les importations ont connu une trajectoire encore plus dynamique, passant de 262,3 M€ à 2 403,1 M€ (+816,2 %). En volume, la hausse est plus modérée : les exportations ont progressé de 57 184 t à 83 712 t (+46,4 %) et les importations de 28 301 t à 59 240 t (+109,3 %). L'écart considérable entre la croissance en valeur et en volume traduit une inflation significative des prix unitaires.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (M€) | 490,8 | 2 756,5 | +461,6 % |
| Importations (M€) | 262,3 | 2 403,1 | +816,2 % |
| Solde commercial (M€) | +228,6 | +353,4 | +54,6 % |
| Exportations (tonnes) | 57 184 | 83 712 | +46,4 % |
| Importations (tonnes) | 28 301 | 59 240 | +109,3 % |
| Prix moyen export (€/t) | 8 506 | 32 928 | +287,1 % |
| Prix moyen import (€/t) | 9 244 | 40 565 | +338,8 % |
L'Union européenne demeure exportatrice nette sur l'ensemble de la période, avec un solde commercial systématiquement positif. Toutefois, celui-ci a connu une forte instabilité : après un minimum autour de 200 M€ en début de période, il a culminé à 1 703 M€ au plus fort des livraisons vers l'Ukraine, avant de refluer à 353 M€ en 2025, les importations ayant connu une croissance plus rapide que les exportations dans les dernières années.
1.2. L'Ukraine, destination désormais dominante des exportations européennes
La transformation la plus spectaculaire de cette décennie réside dans l'émergence de l'Ukraine comme premier partenaire à l'exportation. En 2015, les livraisons vers l'Ukraine ne représentaient que 1,8 M€, soit à peine 0,4 % des exportations totales de l'UE. En 2025, elles atteignent 1 995,2 M€, représentant 72,4 % de l'ensemble des exportations (+112 119 %). Le pic a été atteint en 2024 avec 2 603,3 M€, avant un recul partiel en 2025 qui pourrait refléter un ajustement des stocks ou une évolution des besoins opérationnels.
| Partenaire (export.) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Part 2025 | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Ukraine | 1,8 | 1 995,2 | 72,4 % | +112 119 % |
| États-Unis | 135,4 | 190,8 | 6,9 % | +40,9 % |
| Turquie | 13,7 | 108,1 | 3,9 % | +691,4 % |
| Royaume-Uni | 54,5 | 97,4 | 3,5 % | +78,6 % |
| Suisse | 11,3 | 17,9 | 0,6 % | +57,4 % |
| Australie | 8,4 | 22,1 | 0,8 % | +162,7 % |
| Arabie saoudite | 21,3 | 13,6 | 0,5 % | −36,1 % |
Les autres partenaires traditionnels — États-Unis, Royaume-Uni, Arabie saoudite — ont vu leur part relative considérablement réduite du fait de la prépondérance ukrainienne. La Turquie, en revanche, a émergé comme un partenaire significatif avec une hausse de +691,4 %, passant de 13,7 M€ à 108,1 M€. Ce redéploiement illustre la capacité du secteur européen à réorienter rapidement ses flux vers des zones de besoin stratégique.
1.3. Un solde commercial maintenu mais structurellement fragilisé
Malgré la forte croissance des importations, l'UE a conservé un excédent commercial tout au long de la période. Cependant, la dynamique est préoccupante : alors que les importations ont progressé de 816 % et les exportations de 462 %, le ratio importations/exportations est passé de 53 % à 87 %. Le taux de dépendance aux importations nettes, toujours négatif (confirmant le statut d'exportateur net), est passé de −3,2 % à −16,8 %, avec un extrême historique à −69,3 % au pic des exportations vers l'Ukraine.
L'intensité commerciale (rapport entre échanges extérieurs et production) a bondi de 12,8 % à 41,7 %, et la propension à exporter de 8,3 % à 31,7 % (+283 %). Ces deux indicateurs confirment que l'économie européenne des munitions s'est considérablement internationalisée, avec un poids du commerce extérieur désormais quatre fois supérieur à celui de 2015 par rapport à la production.
2. Montée en gamme, inflation des prix et concentration record des flux
2.1. Une inflation des prix généralisée sur l'ensemble des segments
L'une des dynamiques les plus marquantes de la période est la hausse généralisée des prix unitaires. Le prix moyen à l'exportation a été multiplié par 3,9 (de 8 506 €/t à 32 928 €/t), tandis que le prix moyen à l'importation a été multiplié par 4,4 (de 9 244 €/t à 40 565 €/t). Cette inflation reflète à la fois la montée en gamme des produits échangés, la tension sur les capacités de production mondiales dans un contexte de réarmement, et la hausse des coûts des intrants.
L'analyse par sous-position confirme cette tendance, avec des hausses particulièrement marquées sur les segments de haute valeur :
| Segment (importations) | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) | Facteur |
|---|---|---|---|
| 930690 — Autres munitions et projectiles | 10 673 | 95 357 | ×8,9 |
| 930630 — Cartouches canon rayé | 19 650 | 26 497 | ×1,3 |
| 930621 — Cartouches canon lisse | 4 373 | 6 531 | ×1,5 |
| 930629 — Parties de cartouches | 2 171 | 2 704 | ×1,2 |
Le segment 930690 (bombes, grenades, torpilles, mines, missiles et autres projectiles) concentre l'essentiel de l'inflation des prix, avec un facteur multiplicateur de 8,9 sur les importations. Cela traduit l'arrivée massive de systèmes d'armes de haute technologie — missiles antiaériens, systèmes de défense sol-sol, munitions guidées de précision — dans les flux commerciaux européens. Les chocs de prix détectés confirment cette tendance, avec notamment un choc sur les importations en provenance des États-Unis en 2023 (décalage de prix de +127 %, représentant 55,9 % de la valeur totale des importations cette année-là).
2.2. Le basculement vers les munitions de haute valeur (CN 930690)
La composition des échanges s'est profondément rééquilibrée au profit du segment 930690. En 2015, les quatre sous-positions contribuaient de manière relativement équilibrée aux exportations. En 2025, le segment 930690 représente à lui seul 65,5 % des exportations, et près de 70 % des importations en valeur.
| Segment | Export. 2015 (M€) | Part 2015 | Export. 2025 (M€) | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| 930690 — Autres munitions | 140,2 | 28,6 % | 1 805,4 | 65,5 % |
| 930630 — Cartouches canon rayé | 156,8 | 31,9 % | 688,7 | 25,0 % |
| 930621 — Cartouches canon lisse | 118,4 | 24,1 % | 175,1 | 6,4 % |
| 930629 — Parties de cartouches | 75,4 | 15,4 % | 87,2 | 3,2 % |
Ce basculement est directement lié au conflit ukrainien. Le segment 930690, qui englobe les missiles, bombes et projectiles non classés comme cartouches, a connu une croissance de +1 188 % à l'exportation. En parallèle, le segment 930630 (cartouches pour armes à canon rayé) a affiché une hausse remarquable en volume à l'importation (de 7 132 t à 25 547 t), signe d'une demande structurelle soutenue en munitions d'armes légères.
Le segment 930621 (cartouches pour fusils à canon lisse) se distingue par une relative stabilité : les exportations en valeur n'ont progressé que de 48 % (de 118,4 M€ à 175,1 M€), et le volume exporté est même légèrement en recul (de 29 794 t à 26 814 t). Toutefois, en unités supplémentaires, les exportations de cartouches à canon lisse ont été multipliées par 2,5 (de 4,9 milliards à 12,4 milliards de pièces), suggérant un allègement des produits ou un changement de mix vers des cartouches plus légères.
2.3. Une concentration record des exportations autour d'un seul partenaire
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI), qui mesure la concentration des flux commerciaux, révèle un contraste saisissant entre importations et exportations. L'HHI des importations est resté relativement stable, passant de 1 429 à 1 545 en valeur, indiquant un marché d'approvisionnement modérément diversifié. En revanche, l'HHI des exportations a bondi de 1 118 à 5 340, un niveau considéré comme très concentré.
| Indicateur HHI (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 1 429 | 1 545 | +8,1 % |
| Exportations | 1 118 | 5 340 | +377,5 % |
Un HHI de 5 340 sur les exportations signifie qu'une part écrasante des flux est dirigée vers un nombre très réduit de destinations — en l'occurrence, essentiellement l'Ukraine. Cette concentration extrême constitue un risque structurel majeur : un ralentissement ou une cessation des livraisons vers l'Ukraine aurait un impact disproportionné sur l'ensemble du secteur européen des munitions. La volatilité des échanges avec l'Ukraine (coefficient de variation de 1,35) est la plus élevée de tous les partenaires à l'exportation, confirmant l'instabilité inhérente à cette dépendance.
Du côté des importations, le Canada (CV = 0,61), les États-Unis (CV = 0,53) et la Russie (CV = 0,47) présentent les niveaux de volatilité les plus élevés, tandis que la Suisse (CV = 0,14) et la Chine (CV = 0,24) offrent des flux plus réguliers.
3. Déclin de la production intérieure et reconfiguration des partenaires d'approvisionnement
3.1. Un recul marqué de la production PRODCOM européenne
Les données de production PRODCOM (code 25.40.13.00, couvrant les munitions à l'exclusion des articles à usage militaire) révèlent un déclin significatif de la production européenne :
| Indicateur | Début de période | Fin de période | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume de production (kg) | 5 602 692 029 | 1 200 000 000 | −78,6 % |
| Valeur de production (M€) | 2 977,6 | 1 650,0 | −44,6 % |
La production a été divisée par près de cinq en volume, avec un minimum historique atteint autour de 682 M kg — probablement sous l'effet combiné de la crise sanitaire (2020) et de restructurations industrielles. Le déclin en valeur (−44,6 %) est moindre qu'en volume, ce qui suggère une hausse des prix unitaires de production et un possible glissement vers des produits à plus forte valeur ajoutée.
Il convient toutefois d'appréhender ces données avec prudence. Le code PRODCOM 25.40.13.00 exclut explicitement les articles à usage militaire, tandis que les données commerciales CN 9306 les incluent. L'explosion des échanges commerciaux (+462 % en valeur) coïncidant avec le déclin de la production civile suggère fortement que la croissance porte essentiellement sur les équipements militaires, dont la production n'est pas capturée par PRODCOM. Les chiffres de production affichés pour 2025 (valeurs rondes de 1 200 000 000 kg et 1 650 000 000 €) peuvent par ailleurs relever d'estimations provisoires.
3.2. La montée en puissance de la Turquie et des États-Unis comme fournisseurs
Les sources d'approvisionnement de l'UE se sont considérablement reconfigurées sur la période :
| Fournisseur | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| États-Unis | 78,4 | 535,5 | +583,3 % | 22,3 % |
| Turquie | 15,3 | 242,5 | +1 479,9 % | 10,1 % |
| Brésil | 17,0 | 50,7 | +198,9 % | 2,1 % |
| Royaume-Uni | 20,3 | 44,5 | +119,5 % | 1,9 % |
| Chine | 5,5 | 11,1 | +100,3 % | 0,5 % |
| Canada | 10,8 | 13,1 | +20,8 % | 0,5 % |
| Russie | 7,1 | 2,5 | −64,5 % | 0,1 % |
Les États-Unis demeurent le premier fournisseur de l'UE, avec une part de 22,3 % des importations, confirmant la forte intégration transatlantique du complexe militaro-industriel. C'est néanmoins la Turquie qui affiche la progression la plus spectaculaire (+1 480 %), passant de fournisseur marginal à deuxième source d'approvisionnement. L'industrie de défense turque, en plein essor au cours de la décennie, a manifestement accru ses parts de marché européen de manière significative.
La Russie, en revanche, a vu ses livraisons vers l'UE s'effondrer de 64,5 %, passant de 7,1 M€ à 2,5 M€, en lien direct avec les sanctions internationales adoptées à partir de 2014 et renforcées après 2022. Le Brésil (+199 %) et le Royaume-Uni (+120 %) complètent le tableau d'un réapprovisionnement de l'UE tourné vers les alliés occidentaux et les émergents industriels de la défense.
3.3. Une spécialisation inégale des États membres au sein de l'Union
La croissance du secteur n'a pas bénéficié uniformément à tous les États membres. Les données par reporter révèlent des trajectoires très divergentes, largement corrélées à la proximité géographique avec le conflit ukrainien :
À l'exportation :
| État membre | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Pologne | 57,8 | 1 115,1 | +1 827,6 % |
| Slovaquie | 13,9 | 427,2 | +2 972,0 % |
| Espagne | 77,9 | 339,0 | +334,9 % |
| Roumanie | 676,2 | 385,4 | −43,0 % |
| Italie | 88,9 | 119,9 | +34,9 % |
| Allemagne | 72,7 | 87,0 | +19,7 % |
| France | 80,1 | 37,8 | −52,8 % |
À l'importation :
| État membre | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Pologne | 51,9 | 1 105,7 | +2 030,3 % |
| Estonie | 13,9 | 182,2 | +1 208,3 % |
| Slovaquie | 7,1 | 177,8 | +2 391,5 % |
| Espagne | 13,3 | 147,5 | +1 007,7 % |
| Roumanie | 140,7 | 221,8 | +57,7 % |
| Pays-Bas | 15,9 | 96,4 | +507,5 % |
| Allemagne | 43,3 | 75,0 | +73,0 % |
La Pologne se distingue comme le pivot européen du secteur, avec des hausses supérieures à 1 800 % tant à l'importation qu'à l'exportation. Sa position géographique et son rôle de pays de transit vers l'Ukraine expliquent largement cette dynamique. La Slovaquie, malgré une taille économique bien plus modeste, affiche la plus forte spécialisation relative de l'UE dans ce secteur (RSCA de 0,94), suivie de la Croatie (0,44), de l'Espagne (0,40) et de la Roumanie (0,36).
À l'inverse, la France a vu ses exportations reculer de 52,8 %, et des pays comme le Portugal, le Luxembourg et les Pays-Bas restent structurellement peu spécialisés dans ce secteur (RSCA négatifs). Ce contraste entre une Europe de l'Est qui se spécialise massivement dans la production et le transit de munitions, et une Europe de l'Ouest dont la part relative décline, dessine une nouvelle géographie industrielle européenne de la défense, marquée par le « pivot vers l'est ».
Conclusion
La période 2015–2025 aura été celle d'une transformation radicale du marché européen des munitions et projectiles (CN 9306). L'invasion de l'Ukraine en février 2022 a agi comme un choc exogène majeur, faisant passer les exportations de l'Union de moins de 500 M€ à près de 2,8 Md€ et redessinant entièrement la carte des partenaires commerciaux. L'Ukraine, partenaire quasi inexistant en 2015, absorbe désormais plus de 72 % des exportations européennes en la matière.
Cette expansion s'est accompagnée d'une montée en gamme prononcée : le segment des missiles, bombes et autres projectiles (930690) domine désormais les deux tiers des échanges en valeur, avec des prix unitaires multipliés par près de neuf. Les prix moyens ont été multipliés par trois à quatre selon les segments, reflétant à la fois l'évolution technologique des produits et les tensions sur les marchés mondiaux de la défense dans un contexte de réarmement généralisé.
Cependant, cette dynamique de forte croissance masque des fragilités structurelles significatives. La concentration extrême des exportations vers un seul partenaire (HHI de 5 340) expose le secteur à un risque de correction majeur en cas de cessation du conflit. Le déclin de la production civile européenne (−78,6 % en volume selon les données PRODCOM), couplé à la montée en puissance de fournisseurs extérieurs — la Turquie en tête (+1 480 %) — interroge la capacité de l'Union à maintenir une autonomie stratégique en matière de munitions. Enfin, la reconfiguration du paysage industriel européen, avec l'émergence de la Pologne et de la Slovaquie comme acteurs majeurs et le recul relatif de la France, dessine une nouvelle géographie de la défense européenne profondément marquée par la proximité du conflit.