Évolution du marché : Gravures originales (CN 9702) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 9702 couvre les gravures, estampes et lithographies originales, relevant de la catégorie « Objets d'art, de collection ou d'antiquité » (chapitre 97). Ce marché de niche, à l'intersection du commerce de l'art et du commerce de biens culturels, présente des caractéristiques singulières : des volumes physiques modestes (quelques centaines de tonnes), des valeurs unitaires élevées, et une sensibilité particulière aux conjonctures politiques et économiques.
Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne avec les pays tiers a connu une croissance remarquable. La valeur des exportations a progressé de 175 %, passant de 34,4 millions € à 94,6 millions €, tandis que celle des importations a augmenté de 161 %, de 37,0 millions € à 96,7 millions € (aperçu général). Cette dynamique masque toutefois des transformations profondes dans la géographie des échanges, la structure des prix et la composition du portefeuille de produits échangés.
Ce rapport identifie trois grandes dynamiques : une hausse structurelle des prix supérieure à la croissance des volumes ; une reconfiguration géographique majeure des partenaires, accélérée par le Brexit ; et enfin la montée des chocs de prix sur certains corridors, ainsi qu'une segmentation croissante entre œuvres centenaires et œuvres récentes.
1. Une croissance tirée par les prix plus que par les volumes
La valeur du commerce a plus que doublé en dix ans
Entre 2015 et 2025, la valeur totale des échanges (importations + exportations) de l'UE avec les pays tiers est passée d'environ 71 millions € à plus de 191 millions €. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui des volumes physiques échangés, ce qui signale une augmentation significative de la valeur unitaire des œuvres.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (M€) | 34,4 | 94,6 | +175 % |
| Importations (M€) | 37,0 | 96,7 | +161 % |
| Solde commercial (M€) | −2,7 | −2,1 | — |
Source : aperçu général
Les volumes n'ont progressé que de 20 à 24 %
Les quantités exportées sont passées de 116,5 t à 141,1 t (+21 %), et les importations de 180,9 t à 223,6 t (+24 %). L'écart entre la progression des volumes et celle des valeurs traduit une appréciation structurelle des prix moyens.
Les prix unitaires ont plus que doublé
Les prix moyens à l'exportation (EUR/t) ont bondi de 294 063 €/t à 670 005 €/t, soit une hausse de 128 %. Les prix à l'importation ont suivi une trajectoire comparable, passant de 204 329 €/t à 432 160 €/t (+112 %). Cette divergence entre prix d'exportation (structurellement plus élevés) et prix d'importation reflète probablement la spécialisation de l'UE dans les œuvres de plus grande valeur — tendance confirmée par l'analyse de spécialisation (concentration et spécialisation).
Un déficit commercial qui se résorbe progressivement
Le solde commercial de l'UE, structurellement déficitaire sur ce produit au début de la période (−2,7 M€ en 2015), a connu des fluctuations notables, atteignant un creux de −23,5 M€ et un pic excédentaire de +18,7 M€. En 2025, le déficit se limite à −2,1 M€, signe d'un rééquilibrage progressif au bénéfice des exportations européennes.
2. Recomposition géographique des échanges : le Brexit comme tectonique majeure
Le Royaume-Uni, partenaire révolutionné par le Brexit
La dynamique la plus spectaculaire de la période concerne le Royaume-Uni. Ses échanges avec l'UE en code 9702 ont littéralement explosé à partir de 2020–2021 :
| Flux | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Imports UE depuis UK (M€) | 1,5 | 33,6 | +2 219 % |
| Exports UE vers UK (M€) | 0,9 | 23,4 | +2 426 % |
Source : partenaires principaux
Avant le Brexit, les échanges entre l'UE et le Royaume-Uni sur ce code n'apparaissaient pas comme commerce extra-UE, puisqu'ils relevaient du marché intérieur. Le basculement du Royaume-Uni vers le statut de pays tiers à compter du 1er janvier 2021 a mécaniquement transféré ces flux dans les statistiques du commerce extra-UE. C'est pourquoi la croissance observée ne traduit pas une augmentation réelle du commerce, mais un changement de périmètre statistique. Le pic de prix à l'exportation vers le Royaume-Uni en 2021 (choc détecté avec une abnormalité de 19,7 et un bond de +411 %) confirme l'ampleur de cette reclassification (événements de choc).
Les États-Unis, pilier stable et dominant du marché
Les États-Unis demeurent de loin le premier partenaire extra-UE pour ce code, tant à l'importation qu'à l'exportation :
| Flux | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Imports UE depuis US (M€) | 26,5 | 39,4 | +49 % |
| Exports UE vers US (M€) | 16,0 | 49,0 | +206 % |
Les États-Unis représentaient 71 % de la valeur des importations en 2025, et les exportations vers ce pays ont triplé, le plaçant désormais en tête des destinations d'exportation. Un choc de prix à l'exportation vers les États-Unis a été détecté en 2020 (abnormalité de 18,0, bond de +62,8 %), coïncidant avec la pandémie de Covid-19 et la perturbation des circuits traditionnels de vente aux enchères et de galeries d'art (événements de choc).
La Suisse, un partenaire de transit et de stockage
La Suisse a vu ses importations depuis l'UE passer de 8,4 M€ à 9,4 M€ (+11 %), tandis que les importations UE en provenance de Suisse ont bondi de 4,5 M€ à 16,7 M€ (+268 %). Le rôle de la Suisse comme plaque tournante du marché de l'art (ports francs, maisons de ventes à Genève et Zurich) explique cette asymétrie. La volatilité relativement faible des échanges avec la Suisse (CV de 0,21 à l'export et 0,38 à l'import) en fait un corridor stable (volatilité).
Les membres de l'UE : France et Allemagne en tête
Au sein de l'Union, la France et l'Allemagne dominent à la fois les importations et les exportations. En 2025 :
| Pays | Imports (M€) | Exports (M€) |
|---|---|---|
| France | 27,6 | 27,7 |
| Allemagne | 20,5 | 23,6 |
| Pays-Bas | 6,4 | 17,8 |
| Italie | 11,5 | 4,4 |
| Belgique | 10,4 | 3,7 |
Source : pays déclarants
Les Pays-Bas se distinguent par une progression fulgurante de leurs exportations (+1 858 %), passant de 0,9 M€ à 17,8 M€, ce qui suggère une concentration croissante de la réexportation via les ports néerlandais ou les plateformes de commerce en ligne.
Une concentration des importations qui diminue, celle des exportations qui augmente
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) sur la valeur des importations a chuté de 5 333 à 3 213 (−40 %), indiquant une diversification des sources d'approvisionnement. À l'inverse, l'HHI des exportations a légèrement augmenté (3 031 → 3 488, +15 %), signe d'une concentration accrue vers un nombre plus restreint de destinations, principalement les États-Unis et le Royaume-Uni (concentration).
3. Chocs de prix, volatilité asymétrique et segmentation par ancienneté des œuvres
Des chocs de prix concentrés sur les corridors majeurs
L'analyse de la volatilité révèle que les principaux chocs de prix sur la période se concentrent sur trois corridors :
| Corridor | Type de choc | Année | Bond de prix | Anomalie |
|---|---|---|---|---|
| UE → Royaume-Uni (exports) | Prix | 2021 | +411 % | 19,7 |
| UE → États-Unis (exports) | Prix | 2020 | +63 % | 18,0 |
| UK → UE (imports) | Prix | 2017 | +236 % | 3,5 |
Source : événements de choc
Le choc de 2021 vers le Royaume-Uni, d'une ampleur exceptionnelle, s'explique principalement par la reclassification post-Brexit, concentrant dans une seule année un flux qui relevait auparavant du marché intérieur. Le choc de 2020 vers les États-Unis est plus intrigant : il coïncide avec la pandémie, période durant laquelle les ventes aux enchères se sont massivement dématérialisées, pouvant favoriser la concentration sur des lots de grande valeur.
Une volatilité fortement variable selon les partenaires
Les coefficients de variation (CV) des flux varient considérablement selon les partenaires. Les échanges avec la Chine (CV = 3,27 à l'export) et le Vietnam (CV = 2,98) sont extrêmement volatils, tandis que la Suisse (CV = 0,21) et les États-Unis (CV = 0,27) offrent des corridors beaucoup plus stables. Cette asymétrie de volatilité est caractéristique des marchés d'art, où les flux dépendent de la survenance ponctuelle d'œuvres de qualité sur le marché.
Le cas de l'Antarctique, figurant parmi les partenaires d'importation avec un coefficient de variation de 0,74, est vraisemblablement un artefact statistique lié à des déclarations erronées ou à des réexpéditions, et ne traduit pas un marché réel.
Les œuvres centenaires : un segment de prix nettement supérieur
La ventilation par sous-code CN disponible à partir de 2022 permet de distinguer deux segments (segmentation par produit) :
| Segment | Description |
|---|---|
| CN 970210 | Gravures ayant plus de 100 ans |
| CN 970290 | Gravures de moins de 100 ans |
Importations (2025) :
| Segment | Volume (t) | Valeur (M€) | Prix moyen (€/t) |
|---|---|---|---|
| 970290 (récentes) | 213,6 | 81,0 | 378 866 |
| 970210 (centenaires) | 9,9 | 15,7 | 1 572 635 |
Exportations (2025) :
| Segment | Volume (t) | Valeur (M€) | Prix moyen (€/t) |
|---|---|---|---|
| 970290 (récentes) | 135,6 | 73,3 | 539 847 |
| 970210 (centenaires) | 5,5 | 21,3 | 3 875 891 |
Les œuvres centenaires ne représentent qu'une fraction marginale en volume (4 à 5 % des échanges), mais leur prix unitaire est 4 à 7 fois supérieur à celui des œuvres récentes. Ce segment est particulièrement dynamique à l'exportation : le prix moyen des gravures centenaires exportées a bondi de 483 674 €/t en 2022 à 3 875 891 €/t en 2025, soit une multiplication par 8 en quatre ans. Cette trajectoire traduit probablement à la fois une raréfaction de l'offre (les œuvres centenaires ne sont pas renouvelables) et une appétence croissante des collectionneurs internationaux pour ce patrimoine graphique européen.
L'UE demeure déficitaire sur le segment des œuvres récentes mais excédentaire sur les œuvres centenaires, ce qui confirme son rôle de conservatrice et vendeuse nette de patrimoine historique.
La spécialisation européenne dans les gravures de valeur
Les indicateurs de spécialisation (RSCA) pour 2025 montrent que le Danemark (RSCA = 0,85), l'Irlande (0,77), la Grèce (0,69), la France (0,48) et l'Italie (0,34) sont les États membres les plus spécialisés dans le commerce de ce produit. À l'opposé, la Pologne, la Finlande et le Portugal ne présentent aucune spécialisation notable. Cette géographie de la spécialisation est cohérente avec la localisation historique des grandes traditions gravées (France, Italie, Danemark pour l'estampe nordique) et des places de marché internationales (spécialisation).
Conclusion
Le marché des gravures, estampes et lithographies originales (CN 9702) a connu entre 2015 et 2025 une transformation profonde. La valeur du commerce extra-UE a plus que doublé, mais cette croissance repose davantage sur l'appréciation des prix (+112 à +128 %) que sur l'augmentation des volumes (+21 à +24 %). Le Brexit a constitué l'événement structurant de la période, faisant apparaître mécaniquement le Royaume-Uni comme le deuxième partenaire de l'UE, mais sans modifier le commerce réel sous-jacent. Les États-Unis demeurent le partenaire dominant, et leur poids s'est encore renforcé.
La segmentation par ancienneté des œuvres révèle un marché dual : un segment de volume constitué de gravures récentes, et un segment de niche — les œuvres centenaires — dont les prix unitaires explosent, alimentés par la raréfaction de l'offre et la demande internationale de collectionneurs. L'UE y occupe une position excédentaire, ce qui correspond à son rôle de détenteur historique de ce patrimoine.
Enfin, la volatilité reste élevée sur les corridors secondaires (Chine, Vietnam, Turquie), tandis que les partenaires traditionnels (États-Unis, Suisse) offrent des échanges plus stables. Pour les acteurs du marché, la maîtrise des risques de prix et la connaissance des circuits de distribution — ventes aux enchères, galeries, plateformes en ligne — resteront déterminantes dans les années à venir.