Évolution du marché : Mouvements de montres complets (CN 9108) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 9108 couvre les mouvements de montres complets et assemblés, un segment clé de la chaîne de valeur horlogère. Ce produit comprend aussi bien des mouvements à remontage automatique ou manuel que des mouvements fonctionnant électriquement (affichage mécanique ou optoélectronique). L'Union européenne, berceau historique de l'horlogerie de prestige, occupe une place singulière dans ce marché : elle est à la fois productrice, importatrice et exportatrice de ces composants. La période 2015–2025 se caractérise par des transformations profondes : le Brexit, la pandémie de Covid-19, des recompositions géographiques des flux et une montée significative de la dépendance extérieure. Ce rapport propose une analyse structurée de ces dynamiques à partir des données douanières disponibles.
I. Du déficit structurel à la dépendance accrue : la mue commerciale de l'UE
L'évolution asymétrique des importations et des exportations
Entre 2015 et 2025, le commerce extérieur de l'UE en mouvements de montres a connu une trajectoire déséquilibrée. Les importations en valeur ont progressé de 12,9 %, passant de 65,6 M€ à 74,1 M€, tandis que les exportations se sont effondrées de 61,5 %, passant de 40,8 M€ à 15,7 M€. Le déficit commercial s'est ainsi creusé de −24,8 M€ en 2015 à −58,4 M€ en 2025, soit une détérioration de 135,7 %.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Importations (M€) | 65,6 | 74,1 | +12,9 % |
| Exportations (M€) | 40,8 | 15,7 | −61,5 % |
| Solde (M€) | −24,8 | −58,4 | −135,7 % |
Une hausse des prix unitaires à l'importation qui révèle un grimpement de gamme
Un phénomène remarquable se dégage de l'analyse des prix unitaires. Le prix moyen à l'importation (par tonne) a bondi de 782 K€ à 1,51 M€ (+93,4 %), tandis que le prix par pièce est passé de 18,80 € à 38,80 € (+106,4 %). En parallèle, les volumes importés en tonnes ont diminué de 41,8 % et le nombre de pièces de 45,3 %. Cela signifie que l'UE importe moins de mouvements, mais des mouvements nettement plus coûteux — probablement des mouvements mécaniques de haut de gamme, à remontage automatique, provenant de Suisse. C'est la marque d'un avantage comparatif de l'UE dans le segment premium, mais aussi d'une perte de capacité dans le segment intermédiaire.
La production européenne en repli continu
La production intra-UE de mouvements de montres a connu un déclin marqué. En volume, elle est passée de 606 485 pièces (2015) à 426 112 pièces (2025), soit −29,7 %. En valeur, le recul est encore plus prononcé : de 19,2 M€ à 10,1 M€ (−47,5 %). La part de la production nationale dans l'approvisionnement du marché intérieur se réduit, ce qui explique directement la hausse de la dépendance aux importations.
| Indicateur production UE | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Volume (p/st) | 606 485 | 426 112 | −29,7 % |
| Valeur (M€) | 19,2 | 10,1 | −47,5 % |
Production de mouvements de montres — volumes
Le taux de dépendance aux importations en forte progression
L'indicateur de dépendance nette aux importations (net import reliance) confirme cette trajectoire : il est passé de 47,3 % en 2015 à 83,9 % en 2025 (+77,4 %). L'UE s'est donc transformée d'un marché relativement autosuffisant en un marché largement tributaire des fournisseurs extérieurs pour son approvisionnement en mouvements de montres. C'est un changement structurel majeur.
Taux de dépendance aux importations
II. La concentration autour de la Suisse et les recompositions géopolitiques des échanges
La Suisse, partenaire incontournable et désormais hégémonique
La Suisse est de loin le premier partenaire commercial de l'UE pour les mouvements de montres. À l'importation, sa part est passée de 46,2 M€ en 2015 à 61,2 M€ en 2025 (+32,6 %), représentant désormais plus de 82 % de la valeur totale des importations de l'UE en 2025. À l'exportation, le flux vers la Suisse a enregistré un déclin spectaculaire : de 27,1 M€ à 8,5 M€ (−68,7 %). Cette asymétrie traduit le rôle central de la Suisse comme fournisseur de mouvements mécaniques haut de gamme, tandis que la capacité exportatrice de l'UE vers ce partenaire s'est considérablement affaiblie.
| Partenaire clé | Imp. 2015 (M€) | Imp. 2025 (M€) | Var. (%) | Exp. 2015 (M€) | Exp. 2025 (M€) | Var. (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Suisse | 46,2 | 61,2 | +32,6 % | 27,1 | 8,5 | −68,7 % |
| Chine | 5,4 | 4,8 | −11,6 % | — | — | — |
| Japon | 2,6 | 4,6 | +75,2 % | 0,7 | 0,4 | −43,2 % |
Partenaires commerciaux — valeurs
L'effondrement des échanges avec le Royaume-Uni après le Brexit
L'un des changements les plus frappants de la période concerne le Royaume-Uni. Les importations en provenance du Royaume-Uni ont chuté de 9,2 M€ (2015) à 0,12 M€ (2025), soit une baisse de 98,7 %. Les exportations vers ce pays ont diminué de 5,2 M€ à 2,0 M€ (−62,6 %). Le coefficient de variation des importations britanniques s'élève à 1,40, signe d'une extrême instabilité. Ce mouvement coïncide clairement avec la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne (2020) et la mise en place de barrières douanières et réglementaires. Le Royaume-Uni, qui était le deuxième fournisseur de l'UE en 2015, a quasiment disparu de cette position en 2025.
La concentration des importations s'accroît
L'indice Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur est passé de 5 241 à 6 953 (+32,7 %). Un HHI supérieur à 2 500 indique un marché hautement concentré ; le niveau atteint en 2025 révèle une dépendance quasi-exclusive envers un nombre très réduit de fournisseurs, avant tout la Suisse. Cela accroît la vulnérabilité de l'UE face à un éventuel choc d'approvisionnement helvétique.
Concentration des échanges — HHI
Les exportations se dispersent géographiquement mais en perdant en volume
À l'inverse des importations, le HHI des exportations a diminué de 4 699 à 3 473 (−26,1 %), indiquant une diversification des destinations. Les Émirats arabes unis ont connu une progression spectaculaire (+417 % en valeur) et le Canada (+9,1 %). Toutefois, cette diversification s'opère sur un volume total en forte baisse : les exportations ne sont pas redistribuées, elles se contractent sur l'ensemble des marchés, avec une dispersion accrue des parts résiduelles.
La structure interne de l'UE : une spécialisation très inégale
En 2025, la France et les Pays-Bas sont les États membres les plus spécialisés dans les mouvements de montres (RSCA de 0,69 et 0,31 respectivement), tandis que la France concentre à elle seule 42,2 % de la production UE en valeur. En importation, la France (30,1 M€) et l'Allemagne (27,4 M€) dominent largement, suivis par l'Espagne (3,2 M€) dont la part a progressé de 86,8 %. L'Irlande, qui importait 3,8 M€ en 2015, est quasiment sortie du marché en 2025 (−95,9 %).
Spécialisation des États membres
III. Chocs de prix, volatilité et évolution des segments produit
Un choc de prix majeur sur les exportations vers la Suisse en 2022
L'analyse de la volatilité révèle un événement exceptionnel : en 2022, un choc de prix sur les exportations de mouvements vers la Suisse a été détecté, avec une anormalité de 769 et un bond de prix de 1 397 %. Cet événement représente 59,1 % de la valeur totale des exportations de l'année. Il pourrait s'expliquer par un réapprovisionnement exceptionnel lié à la reprise post-Covid, ou par des transferts de mouvements de haute valeur dans le cadre de réorganisations logistiques au sein de la filière horlogère européenne. Ce choc a probablement gonflé artificiellement la valeur des exportations de 2022, avant un retour à la tendance baissière en 2023.
Une volatilité plus marquée côté exportations que côté importations
Les exportations présentent une volatilité systématiquement plus élevée que les importations. Les coefficients de variation les plus élevés concernent Singapour (3,08), le Japon (2,71), la Corée du Sud (2,70) et les Émirats arabes unis (2,34) pour les exportations. Du côté des importations, seul le Royaume-Uni (1,40) et la Turquie (1,54) affichent une instabilité notable — les deux reflétant des situations géopolitiques particulières. La Suisse, principal partenaire, fait figure de fournisseur stable (CV de 0,19 à l'importation).
Le segment des mouvements à remontage automatique, moteur des importations
L'analyse par sous-produit révèle une transformation structurelle de la composition des échanges. Les mouvements à remontage automatique (910820) constituent le segment le plus dynamique à l'importation : leur valeur a progressé de 26,2 M€ à 44,8 M€ (+71,2 %), les surpassant désormais largement les mouvements électriques à affichage mécanique (910811), dont la valeur est passée de 32,3 M€ à 22,2 M€ (−31,3 %). Les mouvements automatiques représentent désormais le premier poste d'importation en valeur (44,8 M€ sur 74,1 M€ au total), ce qui confirme la montée en gamme des mouvements importés.
| Sous-produit (importations) | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Var. (%) |
|---|---|---|---|
| 910820 — Automatique | 26,2 | 44,8 | +71,2 % |
| 910811 — Électrique / affichage mécanique | 32,3 | 22,2 | −31,3 % |
| 910890 — Remontage manuel | 4,9 | 5,4 | +11,0 % |
| 910819 — Électrique / mécanique et optoélec. | 1,9 | 1,5 | −23,7 % |
| 910812 — Électrique / affichage optoélec. | 0,3 | 0,2 | −52,3 % |
Comparaison des segments produits
À l'exportation, l'effondrement touche tous les segments
Côté exportations, tous les segments sont en déclin. Les mouvements à remontage manuel (910890) restent le premier poste exporté (5,5 M€ en 2025, contre 23,6 M€ en 2015), mais leur valeur a chuté de 76,7 %. Les mouvements automatiques (910820) exportés ont baissé de 10,2 M€ à 8,0 M€ (−21,6 %), avec un volume en tonnes qui s'est effondré (de 15,8 t à 0,9 t). Ce paradoxe — volume en tonnes qui augmente globalement pour les exportations (+264,8 %) alors que le nombre de pièces diminue — s'explique par un changement de composition pondérale : l'UE exporte des mouvements plus lourds mais en plus faible quantité unitaire.
La Turquie, fournisseur émergent mais instable
La Turquie est passée d'une présence quasi inexistante (10 660 € en 2015) à 161 512 € en 2025, soit une progression de 1 415 %. Toutefois, le coefficient de variation de 1,54 trahit une extrême volatilité. Ce développement pourrait refléter l'émergence d'une industrie horlogère turque ou, plus vraisemblablement, des réexportations et des reconfigurations logistiques. À surveiller dans les années à venir.
Conclusion
Le marché européen des mouvements de montres complets (CN 9108) a connu, sur la période 2015–2025, une transformation structurelle profonde. L'Union européenne est passée d'un marché relativement équilibré — avec un taux de dépendance aux importations de 47 % — à un marché fortement dépendant de l'extérieur (84 % de dépendance nette). Cette évolution s'explique par la conjonction de trois facteurs : le déclin de la production intra-UE (−29,7 % en volume), l'effondrement des exportations (−61,5 % en valeur) et la croissance des importations de mouvements haut de gamme, principalement suisses.
La concentration géographique des importations autour de la Suisse (plus de 82 % de la valeur en 2025) constitue un risque stratégique notable, renforcé par la quasi-disparition du Royaume-Uni comme partenaire après le Brexit. La montée en gamme des mouvements importés — avec le segment automatique comme moteur — traduit à la fois la spécialisation de l'UE dans l'assemblage de montres de luxe et sa perte de compétitivité dans les segments intermédiaires.
Les perspectives devront intégrer la question de la résilience de la chaîne d'approvisionnement helvétique, l'évolution de la capacité de production européenne, et la capacité de la Turquie et d'autres fournisseurs émergents à diversifier les sources d'approvisionnement de l'UE.