Évolution du marché : Lingerie féminine (CN 6108) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport examine l'évolution du commerce extérieur de l'Union européenne pour la nomenclature combinée 6108, qui couvre les combinaisons, jupons, slips, culottes, chemises de nuit, pyjamas, déshabillés, peignoirs de bain, robes de chambre et articles similaires en bonneterie pour femmes et fillettes. Sur la période 2015–2025, ce secteur a connu des transformations profondes : un effondrement de la production européenne, un creusement spectaculaire du déficit commercial, une recomposition des partenaires d'approvisionnement et des chocs conjoncturels majeurs. L'analyse s'appuie sur les données de vue d'ensemble du commerce, sur la décomposition par partenaire, sur les indicateurs de concentration et sur la décomposition par produit.
1. Un déficit commercial structurel en aggravation constante
1.1 Le creusement de l'écart entre importations et exportations
Le déséquilibre commercial de l'UE sur le segment 6108 s'est considérablement aggravé sur la période étudiée. Le déficit est passé de −1,54 milliard d'euros en 2015 à −1,99 milliard d'euros en 2025, soit une détérioration de 29,3 %. Les importations ont progressé de 28,2 % en valeur (de 1,82 milliard € à 2,33 milliards €) tandis que les exportations n'ont augmenté que de 22,0 % (de 279 millions € à 340 millions €). Ce déséquilibre est structurel et s'explique par l'effondrement de la production européenne.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (M€) | 1 818 | 2 330 | +28,2 % |
| Exportations (M€) | 279 | 340 | +22,0 % |
| Solde (M€) | −1 539 | −1 990 | −29,3 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
1.2 Un effondrement de la production intérieure européenne
Les données de production révèlent une contraction dramatique de la base productive de l'UE. En volume (pièces), la production est passée de 573 millions de pièces à 193 millions, soit un recul de 66,3 %. En valeur, le déclin est du même ordre (−65,9 %), passant de 1,10 milliard € à 376 millions €. L'industrie européenne de la lingerie féminine en bonneterie a perdu près des deux tiers de sa production en une décennie, un mouvement qui reflète la poursuite de la délocalisation vers l'Asie et des difficultés de compétitivité-coût.
1.3 Une dépendance aux importations devenue massive
Le taux de dépendance nette aux importations a presque doublé, passant de 43,8 % en 2015 à 82,8 % en 2025 (+89,3 %). Ce chiffre signifie que la quasi-totalité de la consommation européenne dans ce segment repose désormais sur des importations hors UE. Parallèlement, l'intensité commerciale a augmenté de 65,8 % à 99,2 %, et la propension à exporter a bondi de 29,2 % à 94,3 %, indiquant que les exportations européennes sont devenues quasi équivalentes à la production résiduelle — un signe de ré-exportation ou d'une production désormais quasi entièrement tournée vers l'export sur les marchés de niche (Suisse, Royaume-Uni).
2. Une recomposition géographique des flux commerciaux
2.1 L'Asie du Sud, grande gagnante de la reconfiguration des approvisionnements
Les données sur les principaux partenaires d'importation mettent en évidence une diversification géographique des sources d'approvisionnement, au détriment de la Chine et au profit de l'Asie du Sud et du Sud-Est :
| Partenaire | Import. 2015 (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 806 | 774 | −4,1 % |
| Bangladesh | 239 | 600 | +150,8 % |
| Inde | 165 | 183 | +10,8 % |
| Sri Lanka | 107 | 167 | +57,0 % |
| Cambodge | 36 | 107 | +195,0 % |
| Turquie | 94 | 93 | −1,6 % |
| Royaume-Uni | 72 | 17 | −76,9 % |
La Chine reste le premier fournisseur mais a légèrement perdu des parts (−4,1 %). En revanche, Bangladesh a multiplié ses livraisons par 2,5 (+150,8 %), devenant le deuxième partenaire de l'UE. Le Cambodge a connu la progression la plus spectaculaire (+195,0 %), et le Sri Lanka a crû de 57,0 %. Ce mouvement s'inscrit dans la stratégie de diversification des chaînes d'approvisionnement (« China +1 ») et dans les avantages tarifaires dont bénéficient ces pays (SPG, accords commerciaux).
2.2 L'impact du Brexit sur les échanges avec le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni illustre de façon frappante les effets du Brexit sur ce secteur. À l'import, les livraisons britanniques vers l'UE s'effondrent de 72 millions € à 17 millions € (−76,9 %). À l'export, le Royaume-Uni reste le premier client de l'UE mais décline de 69 millions € à 55 millions € (−21,0 %). Le coefficient de volatilité des importations en provenance du Royaume-Uni atteint 1,10 — le plus élevé de tous les partenaires — témoignant de la désorganisation des flux commerciaux post-Brexit.
2.3 Des exportations européennes concentrées sur la Suisse et les marchés proches
Côté exportations, la Suisse est devenue le premier client de l'UE, avec une croissance de 40,3 % (de 57 millions € à 80 millions €), dépassant le Royaume-Uni. La Russie reste un marché important (43 millions €, −9,2 %) malgré les tensions géopolitiques. La Serbie (+165,4 %) et l'Albanie (+85,7 %) émergent comme des marchés dynamiques, reflétant l'intégration des Balkans occidentaux dans les chaînes de valeur européennes. La concentration des exportations (HHI) a diminué de 1 422 à 1 145 (−19,5 %), signe d'une meilleure diversification des débouchés.
2.4 L'Allemagne, la France et les Pays-Bas : moteurs des importations
Du côté des États membres importateurs, l'Allemagne (404 M€, +2,5 %), la France (378 M€, +11,9 %) et les Pays-Bas (378 M€, +36,5 %) dominent. L'Espagne (+53,7 %) et surtout la Pologne (+493,3 %, de 31 M€ à 186 M€) affichent des hausses remarquables, cette dernière reflétant à la fois la montée de la demande intérieure et le rôle croissant de la Pologne comme hub logistique européen.
| État membre (import.) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Allemagne | 394 | 404 | +2,5 % |
| France | 338 | 378 | +11,9 % |
| Pays-Bas | 277 | 378 | +36,5 % |
| Italie | 235 | 275 | +16,9 % |
| Espagne | 168 | 258 | +53,7 % |
| Pologne | 31 | 186 | +493,3 % |
3. Évolutions des prix, des produits et des chocs conjoncturels
3.1 Une divergence de prix entre importations et exportations
Un phénomène notable est la divergence des trajectoires de prix. Le prix moyen à l'exportation a augmenté de 22,9 % (de 32 845 €/t à 40 379 €/t), tandis que le prix moyen à l'importation a légèrement reculé (−1,6 %, de 16 606 €/t à 16 338 €/t). Le prix à l'export est désormais 2,5 fois supérieur au prix à l'import. Cela reflète la montée en gamme des exportations européennes : l'UE se spécialise dans des produits à plus forte valeur ajoutée (marques de luxe, segments premium) tandis que les importations correspondent davantage à des volumes grand public à bas prix. En prix par pièce, l'écart est encore plus marqué : le prix à l'export atteint 3,01 €/pièce contre 1,46 €/pièce à l'import.
3.2 Le basculement vers les fibres synthétiques
La décomposition par sous-produit des importations révèle un basculement structurel vers les fibres synthétiques :
| Sous-produit (import) | Volume 2015 (t) | Volume 2025 (t) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chemises de nuit/pyjamas, coton (610831) | 33 803 | 37 245 | +10,2 % |
| Slips/culottes, coton (610821) | 28 239 | 33 573 | +18,9 % |
| Slips/culottes, synthétique (610822) | 19 420 | 22 705 | +16,9 % |
| Chemises de nuit/pyjamas, synthétique (610832) | 10 965 | 30 799 | +180,9 % |
| Déshabillés/peignoirs, synthétique (610892) | 9 990 | 12 146 | +21,6 % |
| Déshabillés/peignoirs, coton (610891) | 4 184 | 3 932 | −6,0 % |
| Slips/culottes, autres matières (610829) | 670 | 787 | +17,4 % |
Le segment le plus dynamique est celui des chemises de nuit et pyjamas en fibres synthétiques (CN 610832), dont le volume importé a presque triplé (+180,9 %). Ce produit est passé d'un poids modeste à devenir le quatrième segment d'importation en volume. À l'inverse, les déshabillés et peignoirs en coton (CN 610891) restent marginaux et ont légèrement décliné. La part des fibres synthétiques dans les importations s'accroît, portée par des prix unitaires plus bas et par l'évolution des tendances de consommation vers le loungewear et le prêt-à-porter casual.
3.3 Des chocs de prix marqués en 2022
L'analyse des chocs d'approvisionnement détecte trois événements significatifs concentrés en 2022 :
| Événement | Partenaire | Type | Amplitude | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Prix des importations du Bangladesh | Bangladesh | Choc de prix | +30,1 % | 27,2 % |
| Prix des exportations vers la Russie | Russie | Choc de prix | +52,4 % | 17,4 % |
| Prix des importations d'Inde | Inde | Choc de prix | +26,6 % | 11,5 % |
Le choc sur les importations du Bangladesh (anomalie : 68,1, soit le plus élevé) coïncide avec la hausse des coûts de l'énergie et du transport post-Covid ainsi qu'avec l'inflation mondiale de 2022. Le choc sur les exportations vers la Russie (+52,4 %) reflète l'impact des sanctions économiques liées au conflit en Ukraine. Les prix se sont depuis partiellement normalisés, mais ces épisodes illustrent la vulnérabilité d'une UE fortement dépendante de quelques fournisseurs asiatiques.
3.4 Une concentration des fournisseurs en recul, mais un risque persistant
L'indice de Herfindahl-Hirschman des importations en valeur a diminué de 2 325 à 1 978 (−14,9 %), ce qui traduit une diversification des sources d'approvisionnement. Toutefois, en volume, le HHI a augmenté de 2 192 à 2 515 (+14,7 %), suggérant que les flux physiques restent concentrés sur quelques partenaires clés. Cette divergence entre concentration en valeur et en volume signifie que les prix varient sensiblement selon les fournisseurs — les textiles à bas prix venant principalement de quelques pays d'Asie du Sud.
3.5 Spécialisation et avantages comparatifs au sein de l'UE
Les données de spécialisation (RSCA, 2025) révèlent des contrastes marqués au sein de l'UE. La Croatie (RSCA : 0,45), la Pologne (0,30), la Bulgarie (0,21) et les Pays-Bas (0,15) disposent d'avantages comparatifs révélés dans ce secteur, tandis que Chypre (−0,93), le Luxembourg (−0,87), la Finlande (−0,80) et Malte (−0,78) en sont structurellement éloignés. L'Italie et l'Allemagne restent les principaux exportateurs absolus (77 M€ et 68 M€ respectivement en 2025), avec l'Italie en forte progression (+88,1 %), confirmant son positionnement dans le segment haut de gamme. La Pologne affiche la plus forte croissance à l'export (+281,1 %), illustrant la montée en puissance de l'Europe centrale comme plateforme de production textile.
Conclusion
La période 2015–2025 marque un tournant décisif pour le marché européen de la lingerie féminine en bonneterie (CN 6108). Le constat principal est celui d'une industrialisation européenne en déclin accéléré : la production a perdu près des deux tiers de son volume et de sa valeur, entraînant une dépendance aux importations passée de 44 % à 83 %. Ce déficit, approchant les 2 milliards d'euros, est alimenté principalement par la Chine, le Bangladesh et l'Inde, avec une montée en puissance remarquable de l'Asie du Sud.
Paradoxalement, les exportations européenses ont progressé en valeur (+22 %) avec un prix moyen en hausse, signe que l'UE se repositionne sur des créneaux à haute valeur ajoutée. Le Brexit a reconfiguré les flux avec le Royaume-Uni, tandis que les Balkans (Serbie, Albanie) deviennent des marchés d'exportation émergents. Les chocs de prix de 2022 — liés à la crise énergétique et aux sanctions contre la Russie — ont mis en lumière la fragilité de chaînes d'approvisionnement fortement dépendantes de quelques fournisseurs asiatiques. L'évolution vers les fibres synthétiques, en particulier dans le segment pyjamas et chemises de nuit, traduit à la fois un changement de consommation et une pression vers des prix unitaires plus bas. À l'horizon, la diversification des fournisseurs (indice HHI en recul) constitue une tendance positive, mais le niveau élevé de la dépendance nette aux importations demeure un enjeu stratégique pour la souveraineté industrielle européenne dans ce secteur.