Évolution du marché : Chemises hommes bonneterie (CN 6105) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution des échanges extérieurs de l'Union européenne pour le code nomenclature combinée 6105 — Chemises et chemisettes, en bonneterie, pour hommes ou garçonnets (hors chemises de nuit, T-shirts et maillots de corps) — sur la période 2015–2025. Ce produit, qui regroupe trois sous-catégories (coton, fibres synthétiques ou artificielles, et autres matières textiles), constitue un segment significatif du commerce textile vestimentaire de l'UE.
Sur la décennie étudiée, le marché européen de la chemise en bonneterie a connu une transformation profonde. L'UE demeure un importateur net structurel, avec un déficit commercial oscillant entre −628 M€ et −1 088 M€, mais les dynamiques sous-jacentes révèlent un double mouvement : d'une part, une montée en gamme spectaculaire des exportations européennes (valeur +62,5 %, prix à la pièce +108,5 %) ; d'autre part, une reconfiguration géographique des flux d'approvisionnement, accélérée par le Brexit et la montée de nouveaux fournisseurs asiatiques. Le présent rapport structure ces observations en trois axes majeurs.
Vue d'ensemble du commerce CN 6105 sur le Trade Dashboard
1. Une montée en gamme prononcée des exportations européennes
1.1. Des volumes en repli, des valeurs en forte hausse
Le constat le plus marquant de la période 2015–2025 est l'écart croissant entre l'évolution des volumes et celle des valeurs à l'exportation. Les exportations de l'UE ont perdu 11,2 % en poids (de 7 307 t à 6 490 t) et 22,1 % en nombre de pièces (de 29,2 millions à 22,8 millions), tandis que leur valeur en euros progressait de 62,5 %, passant de 393 M€ à 639 M€. Le prix moyen à l'exportation a ainsi doublé à la pièce (+108,5 %, passant de 13,46 €/pièce à 28,06 €/pièce) et a crû de 82,9 % au kilogramme (de 53 837 €/t à 98 481 €/t).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur exportations | 393 M€ | 639 M€ | +62,5 % |
| Volume exportations (tonnes) | 7 307 t | 6 490 t | −11,2 % |
| Pièces exportées | 29,2 M p/st | 22,8 M p/st | −22,1 % |
| Prix moyen à la tonne | 53 837 €/t | 98 481 €/t | +82,9 % |
| Prix moyen à la pièce | 13,46 €/p/st | 28,06 €/p/st | +108,5 % |
Données détaillées du commerce extérieur
1.2. Un déclin de la production en volume mais pas en valeur
Ce mouvement de montée en gamme se retrouve dans les données de production de l'UE. Le volume produit a été divisé par deux (de 74,9 millions à 37,4 millions de pièces, soit −50,1 %), mais la valeur de la production a progressé de 14,3 % (de 434 M€ à 496 M€). L'industrie européenne a donc opéré un recentrage vers des produits à plus forte valeur ajoutée, délaissant les segments de bas de gamme aux pays à faibles coûts de main-d'œuvre.
| Indicateur production UE | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume (pièces) | 74,9 M p/st | 37,4 M p/st | −50,1 % |
| Valeur | 434 M€ | 496 M€ | +14,3 % |
Volumes et valeur de la production
1.3. Le segment « autres matières textiles » (610590), moteur de la montée en gamme
La décomposition par sous-produit confirme et amplifie ce constat. Le segment coton (610510), qui représente encore l'essentiel des exportations, a vu sa valeur augmenter de 49,1 % (de 320 M€ à 476 M€) tandis que ses volumes en pièces reculaient de 26,9 %. Le segment synthétique (610520) a suivi une trajectoire comparable (+38,0 % en valeur, −3,7 % en pièces).
Mais c'est le segment « autres matières textiles » (610590) qui affiche la progression la plus spectaculaire : sa valeur à l'exportation a été multipliée par 5,4 (de 15 M€ à 82 M€, soit +441,7 %), avec un prix moyen à la pièce passé de 29,03 € à 115,83 € (×4,0). Ce segment de niche illustre le positionnement des exportateurs européens sur des créneaux premium.
| Sous-produit (exportations, valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| 610510 — Coton | 320 M€ | 476 M€ | +49,1 % |
| 610520 — Fibres synthétiques | 59 M€ | 81 M€ | +38,0 % |
| 610590 — Autres matières | 15 M€ | 82 M€ | +441,7 % |
Comparaison des segments par sous-produit
2. Une reconfiguration géographique des partenaires commerciaux
2.1. Bangladesh, pilier de l'approvisionnement européen
À l'importation, le Bangladesh s'est imposé comme le fournisseur dominant de l'UE, avec une part de 49,6 % de la valeur des importations en 2025 (616 M€, contre 445 M€ en 2015, soit +38,4 %). Cette croissance s'est accompagnée d'un choc de prix notable en 2022 (hausse de 26,3 %, avec un indice d'anormalité de 19,0), ce qui a contribué à la hausse globale du coût des importations.
Les autres fournisseurs asiatiques traditionnels ont connu des trajectoires contrastées :
| Partenaire importateur | Valeur 2015 | Valeur 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Bangladesh | 445 M€ | 616 M€ | +38,4 % |
| Chine | 216 M€ | 199 M€ | −7,9 % |
| Inde | 110 M€ | 114 M€ | +3,8 % |
| Turquie | 135 M€ | 160 M€ | +18,5 % |
| Viêt Nam | 59 M€ | 96 M€ | +62,2 % |
| Pakistan | 22 M€ | 53 M€ | +144,6 % |
| Royaume-Uni | 68 M€ | 17 M€ | −74,3 % |
Principaux partenaires à l'importation
2.2. Le déclin chinois et la montée du Viêt Nam et du Pakistan
La Chine, deuxième fournisseur de l'UE en 2015 avec 216 M€, a vu ses parts se réduire de 7,9 % pour s'établir à 199 M€ en 2025. Ce déclin relatif s'inscrit dans le mouvement plus large de diversification de l'approvisionnement textile hors Chine, observé sur l'ensemble du secteur depuis le milieu des années 2010.
Le Viêt Nam (+62,2 %, passant de 59 M€ à 96 M€) et surtout le Pakistan (+144,6 %, de 22 M€ à 53 M€) ont capté une partie de ce redéploiement. Le Pakistan affiche d'ailleurs une volatilité élevée (coefficient de variation de 0,30), témoignant d'un approvisionnement encore instable. À l'inverse, le Bangladesh (CV = 0,11) et l'Inde (CV = 0,12) offrent des flux plus réguliers.
| Partenaire (import.) | CV (volatilité) |
|---|---|
| Bangladesh | 0,11 |
| Inde | 0,12 |
| Viêt Nam | 0,12 |
| Turquie | 0,13 |
| Chine | 0,15 |
| Pakistan | 0,30 |
| Cambodge | 0,36 |
| Royaume-Uni | 0,68 |
Volatilité des flux par partenaire
2.3. L'effet Brexit : un effondrement des échanges avec le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni illustre de façon frappante l'impact du Brexit sur les flux commerciaux. À l'importation, ses livraisons à l'UE ont chuté de 74,3 % (de 68 M€ à 17 M€), avec un coefficient de volatilité de 0,68 — le plus élevé de tous les partenaires majeurs. À l'exportation, le constat est tout aussi sévère : l'UE exportait 165 M€ vers le Royaume-Uni en 2015, contre seulement 82 M€ en 2025 (−50,7 %), un repli qui en fait la plus forte baisse en valeur absolue parmi les destinations.
Le Royaume-Uni est ainsi passé de premier client de l'UE à quatrième, dépassé par la Suisse, les États-Unis et la Chine. L'instabilité des flux (CV export de 0,38) confirme que les nouvelles conditions douanières et réglementaires post-Brexit ont durablement perturbé les chaînes d'approvisionnement intégrées Royaume-Uni–UE dans le secteur textile.
2.4. Une diversification des débouchés à l'exportation
Si le Royaume-Uni a reculé, d'autres marchés ont fortement progressé. Les exportations vers la Suisse ont été multipliées par 2,7 (de 36 M€ à 96 M€, +165 %), celles vers les États-Unis par 3,1 (de 23 M€ à 71 M€, +210 %), et celles vers la Chine par 3,3 (de 14 M€ à 48 M€, +234 %). La Turquie (+150 %) et le Mexique (+102 %) complètent cette géographie élargie des débouchés.
| Destination export. | Valeur 2015 | Valeur 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 165 M€ | 82 M€ | −50,7 % |
| Suisse | 36 M€ | 96 M€ | +165,1 % |
| États-Unis | 23 M€ | 71 M€ | +210,4 % |
| Chine | 14 M€ | 48 M€ | +234,2 % |
| Turquie | 13 M€ | 31 M€ | +149,9 % |
| Mexique | 7 M€ | 14 M€ | +101,9 % |
Principaux partenaires à l'exportation
3. Dépendance accrue à l'importation et spécialisation croissante de l'UE
3.1. Un déficit commercial stable en apparence, une dépendance structurelle en hausse
Le solde commercial de l'UE pour le CN 6105 est resté négatif sur toute la période, passant de −882 M€ en 2015 à −889 M€ en 2025. En apparence, le déficit est stable. En réalité, le taux de dépendance nette aux importations a bondi de 40,5 % à 62,5 % (+54,2 %), avec un pic à 78,7 % en 2020, année de la pandémie. Ce taux mesure la part du marché intérieur approvisionnée par des sources extérieures, et sa hausse signifie que la production nationale ne couvre plus qu'une part décroissante de la consommation.
| Indicateur | 2015 | 2020 (pic) | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Taux de dépendance nette | 40,5 % | 78,7 % | 62,5 % | +54,2 % |
| Intensité commerciale | 72,1 % | 96,9 % | 106,7 % | +48,0 % |
| Propension à exporter | 41,5 % | 91,5 % | 126,1 % | +203,9 % |
Taux de dépendance nette aux importations
3.2. Une concentration accrue des importations, une diversification des exportations
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) révèle une divergence nette entre importations et exportations. Du côté des importations, le HHI en valeur est passé de 1 771 à 2 053 (+15,9 %), signalant une concentration croissante autour du Bangladesh. Du côté des exportations, le HHI a chuté de 1 998 à 712 (−64,3 %), ce qui traduit une diversification remarquable des marchés de destination.
| Indice HHI | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 1 771 | 2 053 | +15,9 % |
| Exportations (valeur) | 1 998 | 712 | −64,3 % |
Cette asymétrie est structurante : l'UE concentre ses achats sur un nombre réduit de fournisseurs à bas coûts, tandis qu'elle écoule ses produits à haute valeur ajoutée sur une palette de marchés de plus en plus large — des marchés voisins (Suisse) aux grands marchés lointains (États-Unis, Chine).
3.3. L'Italie, locomotive des exportations ; le Portugal, champion de spécialisation
Au sein de l'UE, les États membres ne contribuent pas de manière égale à ce commerce. L'Italie domine les exportations avec une valeur de 231 M€ en 2025 (+111 % par rapport à 2015), suivie de l'Allemagne (140 M€, +71 %) et de la France (92 M€, +56 %). L'Espagne, à l'inverse, a vu ses exportations reculer de 54 % (de 53 M€ à 24 M€).
Les indicateurs de spécialisation confirment le rôle pivot de certains pays. Le Portugal affiche l'avantage comparatif révélé (RCA) le plus élevé (4,98) ainsi que le meilleur RSCA (0,67), ce qui signifie que ce pays se spécialise massivement dans ce segment par rapport à la moyenne de ses exportations totales. L'Italie (RCA 1,74) et le Danemark (RCA 2,52) se distinguent également.
| Pays (export.) | Valeur 2015 | Valeur 2025 | Variation | RCA (2025) |
|---|---|---|---|---|
| Italie | 109 M€ | 231 M€ | +111,0 % | 1,74 |
| Allemagne | 82 M€ | 140 M€ | +70,6 % | — |
| France | 59 M€ | 92 M€ | +56,2 % | 1,11 |
| Espagne | 53 M€ | 24 M€ | −54,3 % | — |
| Portugal | 9 M€ | 21 M€ | +144,9 % | 4,98 |
Spécialisation des États membres
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen de la chemise en bonneterie pour hommes (CN 6105) a connu une transformation structurelle à plusieurs niveaux.
Premièrement, l'UE a opéré une montée en gamme décisive : alors que les volumes produits et exportés ont reculé (respectivement −50 % et −22 % en pièces), les valeurs ont fortement progressé (+14 % pour la production, +63 % pour les exportations), tirées par un positionnement croissant sur des segments à haute valeur ajoutée — le segment « autres matières textiles » (610590) ayant vu ses exportations multipliées par 5,4 en valeur.
Deuxièmement, la géographie commerciale a été profondément remodelée. Le Bangladesh s'est affirmé comme fournisseur quasi hégémonique (près de 50 % des importations), tandis que la Chine a légèrement reculé. Le Brexit a provoqué un effondrement des échanges avec le Royaume-Uni, tant à l'importation (−74 %) qu'à l'exportation (−51 %). À l'exportation, les marchés se sont diversifiés vers la Suisse, les États-Unis et la Chine.
Troisièmement, l'UE est devenue plus dépendante des importations (taux de dépendance nette : de 41 % à 63 %), mais cette vulnérabilité est partiellement compensée par une diversification remarquable des débouchés à l'exportation (HHI : −64 %). L'industrie européenne se positionne de plus en plus clairement sur le segment premium, cédant les volumes bas de gamme aux producteurs asiatiques, dans un schéma de division internationale du travail qui se consolide d'année en année.