Évolution du marché : T-shirts et maillots (CN 6109) — 2015–2025
Introduction
Le présent rapport analyse l'évolution du commerce extérieur de l'Union européenne pour le code douanier 6109 — « T-shirts et maillots de corps, en bonneterie » — sur la période 2015–2025. Ce produit, qui comprend deux sous-catégories principales (les t-shirts en coton, code 610910, et ceux en autres matières textiles, code 610990), constitue l'un des postes majeurs du commerce textile européen. La période couverte est marquée par des transformations structurelles profondes : contraction de la production domestique, explosion des importations en provenance d'Asie, reconfiguration des flux à la suite du Brexit et choc de la pandémie de COVID-19. L'analyse s'appuie exclusivement sur les données de la vue d'ensemble du tableau de bord.
1. L'effondrement de la production européenne et la montée en puissance de la dépendance aux importations
La dynamique la plus frappante de la période réside dans la contraction massive de la production de t-shirts au sein de l'UE, conjuguée à une croissance continue des importations depuis le reste du monde.
1.1 Une production intérieure en chute libre
La production européenne de t-shirts a connu un déclin dramatique sur la période :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume de production (millions de pièces) | 615 | 195 | −68,3 % |
| Valeur de production (milliards €) | 2,46 | 1,60 | −34,9 % |
La production en volume a ainsi été divisée par plus de trois en une décennie. La chute la plus brutale s'est produite entre 2019 et 2021, période coïncidant avec les perturbations liées à la pandémie de COVID-19 et l'accélération de la délocalisation. Il est notable que la valeur de production a diminué moins fortement (−34,9 %) que le volume (−68,3 %), ce qui suggère une montée en gamme partielle des rares productions restantes sur le sol européen — une production plus chère en valeur unitaire, mais en quantités bien moindres.
1.2 Des importations qui absorbent l'essentiel de la demande
Face à l'effondrement de la production locale, les importations de l'UE ont fortement progressé :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur des importations (milliards €) | 7,96 | 9,43 | +18,5 % |
| Volume des importations (tonnes) | 506 707 | 618 392 | +22,0 % |
| Volume des importations (millions de pièces) | 3 111 | 4 510 | +45,0 % |
| Prix moyen à l'importation (€/tonne) | 15 702 | 15 249 | −2,9 % |
| Prix moyen à l'importation (€/pièce) | 2,56 | 2,08 | −18,7 % |
Le volume en pièces a augmenté plus fortement (+45,0 %) que le poids en tonnes (+22,0 %), ce qui indique que les t-shirts importés sont devenus plus légers au fil du temps — tendance cohérente avec la démocratisation du fast-fashion et l'utilisation de matières plus fines. Parallèlement, le prix unitaire à l'importation a baissé de 18,7 % (de 2,56 € à 2,08 € par pièce), traduisant la pression à la baisse exercée par les fournisseurs asiatiques à bas coûts.
1.3 Une dépendance nette aux importations devenue quasi-totale
Le taux de dépendance nette aux importations illustre l'ampleur de cette transformation :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette aux importations (%) | 16,2 | 78,2 | +382,4 % |
| Intensité commerciale (%) | 24,9 | 114,8 | +361,8 % |
| Propension à l'exportation (%) | 5,9 | 196,8 | +3 237,5 % |
En 2015, l'UE ne dépendait que marginalement des importations pour couvrir sa consommation de t-shirts (16,2 %) ; en 2025, cette dépendance atteint 78,2 %. La propension à l'exportation, qui passe de 5,9 % à 196,8 %, révèle que les exportations de l'UE (principalement des réexportations de produits importés ou des productions à haute valeur ajoutée) dépassent désormais la production domestique, signe d'une spécialisation croissante dans la logistique et la distribution plutôt que dans la fabrication.
2. Un rééquilibrage géographique des flux : montée de l'Asie, déclin du Royaume-Uni, diversification des exportations
La période 2015–2025 est marquée par des recompositions géographiques majeures tant du côté des approvisionnements que des débouchés à l'exportation.
2.1 Le Bangladesh, premier fournisseur de l'UE en pleine ascension
Les principaux partenaires à l'importation révèlent une domination croissante du Bangladesh :
| Pays fournisseur | Import. 2015 (Mds €) | Import. 2025 (Mds €) | Variation | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Bangladesh | 2,60 | 3,90 | +49,7 % | ~41 % |
| Türkiye | 1,63 | 1,24 | −23,9 % | ~13 % |
| Chine | 1,13 | 1,11 | −2,0 % | ~12 % |
| Inde | 0,70 | 0,75 | +6,5 % | ~8 % |
| Royaume-Uni | 0,40 | 0,10 | −74,6 % | ~1 % |
| Maroc | 0,17 | 0,20 | +16,1 % | ~2 % |
| Cambodge | 0,25 | 0,19 | −25,7 % | ~2 % |
Le Bangladesh a consolidé sa position de premier fournisseur, passant de 2,60 à 3,90 milliards d'euros (+49,7 %). Ce pays bénéficie de coûts de main-d'œuvre parmi les plus bas au monde et de l'accès au marché européen en franchise de droits dans le cadre du régime « Tout sauf les armes » (TSA). Le choc de prix détecté sur le Bangladesh en 2022 (anomalie : 44,0, hausse de prix de 27,1 %) s'explique vraisemblablement par la hausse des coûts du coton et de l'énergie dans le contexte post-pandémique et du conflit en Ukraine.
Le recul de la Turquie (−23,9 %) et du Cambodge (−25,7 %) contraste avec la progression du Bangladesh et de l'Inde, suggérant un transfert de parts de marché vers le sous-continent indien.
2.2 L'effondrement des échanges avec le Royaume-Uni après le Brexit
Le cas du Royaume-Uni est emblématique. À l'importation, les achats de t-shirts britanniques par l'UE ont chuté de 74,6 %, passant de 401 à 102 millions d'euros. À l'exportation, le Royaume-Uni, premier débouché de l'UE en 2015 (669 M€), a reculé à 426 M€ (−36,3 %). Le coefficient de variation des exportations vers le Royaume-Uni est de 0,42, confirmant l'instabilité induite par le Brexit et la mise en place de barrières non tarifaires. Cette chute peut aussi refléter un effet de déclaration statistique (les échanges sont désormais comptabilisés comme des flux extra-UE au lieu d'intra-UE).
2.3 Une diversification remarquable des débouchés à l'exportation
Les principaux partenaires à l'exportation montrent une géographie de plus en plus diversifiée :
| Pays de destination | Export. 2015 (M€) | Export. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 669 | 426 | −36,3 % |
| Suisse | 289 | 536 | +85,4 % |
| États-Unis | 117 | 223 | +90,0 % |
| Chine | 91 | 308 | +236,7 % |
| Turquie | 59 | 154 | +163,5 % |
| Albanie | 17 | 29 | +75,0 % |
| Féd. de Russie | 127 | 118 | −6,4 % |
La Suisse, les États-Unis et la Chine ont émergé comme des débouchés majeurs. Les exportations vers la Chine ont été multipliées par 3,4, reflétant la montée de la classe moyenne chinoise et son appétence pour les marques européennes. La concentration des exportations (HHI) a fortement diminué (de 1 259 à 776, soit −38,4 %), confirmant cette diversification géographique des débouchés export.
2.4 Une concentration croissante des approvisionnements
À l'inverse, la concentration des importations a augmenté (HHI passant de 1 824 à 2 159, soit +18,4 %). L'UE dépend davantage d'un nombre restreint de fournisseurs asiatiques, ce qui accroît la vulnérabilité de la chaîne d'approvisionnement. La volatilité des importations par partenaire confirme cette fragilité : le Cambodge (CV = 0,34), le Vietnam (CV = 0,47) et le Pakistan (CV = 0,37) présentent des coefficients de variation élevés, reflétant une instabilité structurelle des approvisionnements.
3. Un marché européen polarisé : production à haute valeur ajoutée et asymétries entre États membres
La période 2015–2025 révèle non seulement une transformation des flux commerciaux, mais aussi une polarisation croissante au sein de l'UE entre pays producteurs-spécialisés et pays essentiellement consommateurs.
3.1 L'Europe du Sud et de l'Est, cœur de la spécialisation à l'exportation
Les indicateurs de spécialisation par État membre montrent une géographie productive concentrée :
| Pays | RSCA | RCA | Part dans les export. UE |
|---|---|---|---|
| Portugal | 0,593 | 3,91 | 5,4 % |
| Danemark | 0,394 | 2,30 | 4,0 % |
| Espagne | 0,206 | 1,52 | 8,8 % |
| Bulgarie | 0,203 | 1,51 | 1,0 % |
| Pologne | 0,168 | 1,40 | 9,3 % |
Le Portugal affiche la spécialisation la plus élevée (RSCA = 0,593), ce qui est cohérent avec son tissu industriel textile historique. La Pologne et l'Espagne combinent une spécialisation significative avec des parts de production importantes. À l'opposé, l'Irlande (RSCA = −0,938), Malte (−0,932) et la Finlande (−0,850) sont les pays les moins spécialisés, avec des productions quasi-négligeables.
3.2 Une divergence entre importateurs de volume et exportateurs de valeur
Les principaux États membres importateurs et exportateurs révèlent des dynamiques distinctes :
À l'importation (consommation) :
| Pays | Import. 2015 (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Allemagne | 2 405 | 2 182 | −9,3 % |
| Pays-Bas | 1 064 | 1 432 | +34,6 % |
| Espagne | 888 | 1 302 | +46,6 % |
| France | 986 | 1 018 | +3,2 % |
| Italie | 729 | 872 | +19,7 % |
| Pologne | 146 | 603 | +312,2 % |
L'Allemagne, premier importateur, a légèrement réduit ses achats (−9,3 %). En revanche, la Pologne a connu une hausse spectaculaire (+312,2 %), passant de 146 à 603 millions d'euros, reflétant à la fois la croissance de son marché intérieur et son rôle croissant de plateforme logistique pour le e-commerce européen. L'Espagne (+46,6 %) et les Pays-Bas (+34,6 %) ont également fortement augmenté leurs importations.
À l'exportation (réexpédition) :
| Pays | Export. 2015 (M€) | Export. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Italie | 475 | 877 | +84,5 % |
| Allemagne | 423 | 542 | +28,3 % |
| France | 213 | 466 | +118,5 % |
| Espagne | 453 | 267 | −41,1 % |
| Pays-Bas | 121 | 174 | +44,5 % |
L'Italie a consolidé sa position de premier exportateur de t-shirts de l'UE (de 475 à 877 M€, +84,5 %), un résultat cohérent avec sa réputation dans la mode et le luxe. La France a plus que doublé ses exportations (+118,5 %), probablement grâce au poids des maisons de couture et au commerce de réexpédition. L'Espagne, malgré sa spécialisation, a vu ses exportations reculer de 41,1 %, peut-être en raison d'une réorientation de sa production textile vers le marché domestique ou de la concurrence directe du Maghreb.
3.3 Des prix à l'exportation nettement supérieurs aux prix d'importation
L'un des traits marquants de la période est le creusement de l'écart de prix entre exportations et importations :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Prix moyen à l'exportation (€/tonne) | 37 039 | 56 799 | +53,3 % |
| Prix moyen à l'exportation (€/pièce) | 6,45 | 10,71 | +65,9 % |
| Prix moyen à l'importation (€/tonne) | 15 702 | 15 249 | −2,9 % |
| Prix moyen à l'importation (€/pièce) | 2,56 | 2,08 | −18,7 % |
| Rapport prix export/prix import | 2,4 | 5,1 | — |
Le prix moyen des t-shirts exportés par l'UE était 2,4 fois supérieur à celui des importations en 2015 ; il est désormais 5,1 fois supérieur en 2025. Cette divergence s'explique par la nature différente des flux : l'UE importe principalement des t-shirts à bas prix en provenance d'Asie (fast-fashion), tandis qu'elle exporte des produits à plus haute valeur ajoutée (marques de luxe, textiles techniques, produits certifiés durables) vers des marchés premium comme la Suisse et les États-Unis. Le segment des t-shirts non-coton (610990) affiche d'ailleurs des prix à l'exportation nettement plus élevés que le coton (610910) : 65 847 €/tonne contre 54 804 €/tonne en 2025, confirmant la valeur ajoutée des matières textiles alternatives.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des t-shirts et maillots de corps (CN 6109) a subi une transformation profonde. La production intérieure de l'UE s'est effondrée (−68,3 % en volume), tandis que les importations ont crû de manière quasi-continue (+22 % en poids, +45 % en pièces), portant la dépendance nette aux importations de 16 % à 78 %. Le Bangladesh est devenu le fournisseur quasi-dominant, tandis que le Brexit a durablement rebattu les cartes des échanges avec le Royaume-Uni. En parallèle, l'UE a su diversifier ses débouchés à l'exportation — la Suisse, les États-Unis et la Chine absorbant désormais une part croissante — et se spécialiser dans des produits à forte valeur ajoutée, comme en témoigne l'écart de prix toujours plus marqué entre exportations et importations. Cette évolution, si elle profite aux économies du Sud et de l'Est de l'UE (Portugal, Pologne, Italie), soulève des questions d'autonomie stratégique et de vulnérabilité de la chaîne d'approvisionnement face à des chocs exogènes, comme l'a illustré le pic de prix sur le Bangladesh en 2022.