Évolution du marché : Chandails et gilets (CN 6110) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 6110 couvre les chandails, pull-overs, cardigans, gilets et articles similaires en bonneterie (à l'exclusion des gilets ouatinés), déclinés en six sous-segments selon la matière première : laine, cachemire, poils fins, coton, fibres synthétiques ou artificielles, et matières textiles diverses. Ce produit constitue l'un des postes majeurs du commerce extérieur de l'Union européenne dans le secteur de l'habillement.
Sur la période 2015–2025, le marché européen des chandails et gilets a connu une transformation structurelle profonde. Trois dynamiques dominent cette décennie : une croissance asymétrique entre des importations tirées par le volume et des exportations dopées par la valeur unitaire ; une réorientation géographique majeure des flux, avec l'émergence de nouveaux fournisseurs asiatiques et le repli post-Brexit des échanges avec le Royaume-Uni ; et enfin, l'effondrement de la production intérieure européenne, qui a transformé l'UE en un marché fortement dépendant des approvisionnements extérieurs, tout en conservant une niche d'excellence sur les segments premium.
1. Une croissance asymétrique : volumes importés contre valeur exportée
1.1. Les importations progressent massivement en volume
Sur la période 2015–2025, les importations extra-UE de chandails et gilets ont crû de 54,4 % en masse, passant de 472 111 tonnes à 728 756 tonnes. En revanche, la valeur ne progresse que de 33,8 %, passant de 9,2 milliards d'euros à 12,3 milliards d'euros. Ce différentiel traduit une baisse du prix moyen importé par tonne de 13,3 % (de 19 492 €/t à 16 893 €/t), tandis que le prix par pièce reste quasiment stable (6,58 €/p.st à 6,57 €/p.st). L'UE importe donc un volume croissant de produits à prix unitaire contenu.
Les deux segments dominants, les fibres synthétiques (NC 611030) et le coton (NC 611020), représentent ensemble 96 % de la masse importée en 2025. Le segment synthétique passe de 244 307 tonnes à 367 421 tonnes (+50,4 %), tandis que le coton progresse de 205 638 tonnes à 331 778 tonnes (+61,3 %).
| Segment (NC) | Masse importée 2015 (t) | Masse importée 2025 (t) | Variation (%) | Valeur importée 2015 (M€) | Valeur importée 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 611030 — Fibres synthétiques | 244 307 | 367 421 | +50,4 | 4 315 | 5 576 | +29,2 |
| 611020 — Coton | 205 638 | 331 778 | +61,3 | 3 773 | 5 120 | +35,7 |
| 611011 — Laine | 12 306 | 16 927 | +37,5 | 616 | 892 | +44,8 |
| 611012 — Cachemire | 2 116 | 2 893 | +36,7 | 294 | 444 | +50,9 |
| 611090 — Matières diverses | 6 078 | 7 475 | +23,0 | 160 | 207 | +29,7 |
| 611019 — Poils fins (hors cachemire) | 1 665 | 2 262 | +35,8 | 45 | 73 | +63,5 |
Source : Aperçu général du commerce CN 6110
1.2. Des exportations dont la valeur progresse nettement plus que les volumes
À l'inverse des importations, les exportations extra-UE ont vu leur valeur croître de 71,0 % (de 2,6 milliards d'euros à 4,5 milliards), alors que les volumes n'ont augmenté que de 8,2 % en masse (de 51 254 t à 55 478 t) et ont même légèrement reculé en nombre de pièces (-1,5 %). Le prix moyen exporté par tonne a bondi de 57,9 % (de 51 604 €/t à 81 505 €/t), et le prix par pièce de 73,5 % (de 17,38 €/p.st à 30,16 €/p.st).
Ce mouvement de fond illustre une montée en gamme prononcée des exportations européennes. Le segment de la laine (NC 611011) est emblématique : les volumes exportés stagnent légèrement (4 511 t → 4 329 t), tandis que la valeur double (495 M€ → 1 002 M€). Le prix à l'exportation passe ainsi de 109 703 €/t à 231 415 €/t, soit une multiplication par 2,1. Le cachemire (NC 611012) suit une trajectoire similaire, avec un prix à l'exportation passant de 344 391 €/t à 644 409 €/t (+87,1 %).
| Segment (NC) | Valeur exportée 2015 (M€) | Valeur exportée 2025 (M€) | Variation (%) | Prix/t 2015 (€) | Prix/t 2025 (€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 611020 — Coton | 848 | 1 717 | +102,5 | 43 112 | 65 247 | +51,3 |
| 611030 — Fibres synthétiques | 862 | 1 009 | +17,1 | 35 279 | 45 464 | +28,9 |
| 611011 — Laine | 495 | 1 002 | +102,5 | 109 703 | 231 415 | +110,9 |
| 611012 — Cachemire | 237 | 510 | +115,4 | 344 391 | 644 409 | +87,1 |
| 611090 — Matières diverses | 161 | 208 | +29,4 | 108 479 | 164 638 | +51,8 |
| 611019 — Poils fins (hors cachemire) | 43 | 76 | +74,3 | 88 261 | 127 340 | +44,3 |
Source : Aperçu général du commerce CN 6110
1.3. Un déficit commercial qui s'approfondit, avec un pic de tensions en 2022
Le déficit commercial de l'UE pour les chandails et gilets s'est creusé de 18,8 %, passant de −6,6 milliards d'euros en 2015 à −7,8 milliards en 2025. Cependant, la trajectoire n'est pas linéaire. L'année 2020 a marqué un creux exceptionnel, le déficit se réduisant à −4,7 milliards — probablement en raison de l'effondrement des importations lié à la pandémie de Covid-19 — avant de se creuser brutalement à −8,7 milliards en 2022, année où les importations ont atteint un pic de 13,7 milliards d'euros sous l'effet combiné de la reprise post-pandémique et de l'inflation sur les prix des matières premières textiles. En 2025, le déficit se stabilise à un niveau intermédiaire, les importations se repliant à 12,3 milliards.
Les flux de détail et la structure par pays (top partenaires) confirment cette dynamique cyclique superposée à une tendance structurelle à la dépendance.
2. Réorientation géographique des échanges : l'essor de l'Asie du Sud et le recul post-Brexit
2.1. Bangladesh, Pakistan et Myanmar : de nouveaux géants de l'approvisionnement
L'un des changements les plus marquants de la période est l'essor fulgurant de l'Asie du Sud comme zone d'approvisionnement principale de l'UE en chandails et gilets.
Le Bangladesh, déjà premier fournisseur en 2015 avec 1,9 milliard d'euros, a vu ses exportations vers l'UE progresser de 64,2 % pour atteindre 3,1 milliards d'euros en 2025. Le Pakistan, fournisseur plus modeste à l'origine (161 M€), a connu une croissance spectaculaire de +216,7 % pour atteindre 510 M€. Le Myanmar, encore marginal en 2015 (44 M€), a quintuplé ses exportations (+393,5 %) pour atteindre 215 M€. Le Cambodja a également progressé de manière significative (+57,6 %, de 522 M€ à 823 M€).
| Fournisseur | Importations 2015 (M€) | Importations 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Bangladesh | 1 884 | 3 093 | +64,2 |
| Chine | 3 875 | 4 204 | +8,5 |
| Turquie | 984 | 1 299 | +32,0 |
| Cambodja | 522 | 823 | +57,6 |
| Pakistan | 161 | 510 | +216,7 |
| Royaume-Uni | 450 | 176 | −60,8 |
| Myanmar | 44 | 215 | +393,5 |
Source : Partenaires d'importation
La Chine reste le premier fournisseur absolu (4,2 milliards d'euros en 2025), mais sa croissance limitée (+8,5 %) sur toute la période suggère une saturation relative de sa position, voire un début de substitution au profit de concurrents à bas coûts de l'Asie du Sud. Ce phénomène est cohérent avec la hausse des coûts de production en Chine et les stratégies de diversification des grandes marques de prêt-à-porter.
2.2. Le recul prononcé des échanges avec le Royaume-Uni après le Brexit
Le Royaume-Uni illustre de manière frappante l'impact du Brexit sur les flux textiles.
Du côté des importations, les achats de chandails et gilets en provenance du Royaume-Uni ont chuté de 60,8 %, passant de 450 M€ en 2015 à 176 M€ en 2025. Le coefficient de variation des flux d'importation depuis le Royaume-Uni est le plus élevé de tous les partenaires (0,75), témoignant d'une volatilité extrême, probablement liée aux perturbations douanières et réglementaires post-Brexit. Du côté des exportations, le Royaume-Uni reste le premier marché de destination des chandails européens, mais les ventes ont reculé de 14,8 % (de 754 M€ à 643 M€), avec un maximum intermédiaire à 1 116 M€. Cette trajectoire contraste fortement avec la croissance observée sur d'autres marchés.
2.3. Une diversification accélérée des marchés d'exportation
Si le Royaume-Uni perd en importance, plusieurs marchés d'exportation ont connu une forte croissance, contribuant à une meilleure diversification des débouchés.
| Destination | Exportations 2015 (M€) | Exportations 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 754 | 643 | −14,8 |
| Suisse | 367 | 715 | +95,2 |
| États-Unis | 250 | 543 | +117,4 |
| Chine | 117 | 429 | +267,9 |
| Turquie | 75 | 259 | +247,4 |
| Norvège | 70 | 155 | +121,5 |
| Russie | 206 | 167 | −18,9 |
Source : Partenaires d'exportation
Les exportations vers la Chine ont été multipliées par 3,7 (de 117 M€ à 429 M€), signe d'une demande croissante pour les produits européens premium sur le marché chinois. La Suisse (+95,2 %) et les États-Unis (+117,4 %) confirment leur attrait pour l'offre haut de gamme européenne. La Turquie, à la fois fournisseur et client, voit ses achats à l'exportation de l'UE bondir de 247,4 %.
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) confirme cette tendance à la diversification :
| Indicateur | HHI 2015 | HHI 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| HHI importations (valeur) | 2 385 | 2 027 | −15,0 |
| HHI exportations (valeur) | 1 263 | 846 | −33,1 |
La concentration des importations reste modérée (2 027 en 2025, juste sous le seuil de 2 500), tandis que celle des exportations a diminué d'un tiers, signalant une dispersion croissante des débouchés.
3. L'effondrement de la production intérieure et la montée en gamme des exportations
3.1. Une production européenne en chute vertigineuse
Les données de production PRODCOM révèlent un effondrement de la production intérieure de chandails et gilets dans l'UE au cours de la période. En volume, la production est passée de 897,6 millions de pièces à seulement 84,0 millions, soit un recul de 90,6 %. En valeur, elle est passée de 7,6 milliards d'euros à 2,4 milliards (−68,0 %).
Ces chiffres traduisent une désindustrialisation profonde du secteur de la bonneterie en Europe. La production a été transférée vers des pays à moindre coût de main-d'œuvre, principalement en Asie du Sud et du Sud-Est, où les coûts salariaux restent nettement inférieurs.
3.2. Une dépendance aux importations devenue structurelle
La conséquence directe de cet effondrement productif est une dépendance accrue de l'UE aux importations. Le taux de dépendance nette aux importations est passé de 8,3 % en 2015 à 73,6 % en 2025, soit une multiplication par 8,8. Le taux d'intensité commerciale a suivi la même trajectoire (de 11,8 % à 116,7 %), tandis que la propension à exporter s'est envolée (de 2,0 % à 195,8 %). Cette dernière statistique indique que les exportations dépassent désormais la production intérieure, signe que l'UE réexporte une part significative de ses importations après transformation ou réexporte depuis des plateformes logistiques (notamment les Pays-Bas et la Belgique).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette aux importations | 8,3 % | 73,6 % | +782,2 |
| Intensité commerciale | 11,8 % | 116,7 % | +887,9 |
| Propension à exporter | 2,0 % | 195,8 % | +9 654,1 |
Source : Vulnérabilité et autonomie
3.3. Une spécialisation européenne dans les segments à haute valeur ajoutée
Malgré l'effondrement de la production de masse, l'UE conserve un avantage comparatif sur les segments les plus premium. Les indices de spécialisation (RSCA) en 2025 placent le Danemark (RSCA = 0,52), le Portugal (0,31), l'Espagne (0,30), la Pologne (0,27) et l'Italie (0,26) en tête des pays spécialisés dans les exportations de chandails.
L'analyse des prix à l'exportation par segment confirme cette montée en gamme :
| Segment | Prix d'exportation 2015 (€/t) | Prix d'exportation 2025 (€/t) | Prix d'exportation 2015 (€/p.st) | Prix d'exportation 2025 (€/p.st) |
|---|---|---|---|---|
| 611012 — Cachemire | 344 391 | 644 409 | 132,24 | 262,67 |
| 611011 — Laine | 109 703 | 231 415 | 40,97 | 98,26 |
| 611019 — Poils fins | 88 261 | 127 340 | 27,32 | 46,65 |
| 611090 — Matières diverses | 108 479 | 164 638 | 35,11 | 59,98 |
| 611020 — Coton | 43 112 | 65 247 | 14,48 | 25,34 |
| 611030 — Fibres synthétiques | 35 279 | 45 464 | 11,71 | 15,54 |
Source : Comparaison des segments de produits
Le prix à l'exportation d'un pull en cachemire européen atteint 644 409 €/t (ou 262,67 €/pièce) en 2025, soit 14 fois le prix d'un pull en fibres synthétiques. L'Italie, leader des exportations UE avec 1,75 milliard d'euros en 2025, et la France (+187,1 % à 762 M€) concentrent une part importante de ces ventes à haute valeur ajoutée, portées par des marques de luxe et de prêt-à-porter premium.
3.4. Des chocs de prix ponctuels sur certains marchés
L'analyse de la volatilité et des chocs d'approvisionnement révèle quelques épisodes notables. Des chocs de prix ont été détectés à l'exportation vers l'Algérie (abnormalité de 51,2, hausse de prix de 794 % autour de 2023) et le Japon (+152 % en 2023). Du côté des importations, un choc de prix a été observé sur les achats en provenance du Bangladesh en 2022 (+24,7 %), coïncidant avec la période d'inflation mondiale sur les textiles. Le Bangladesh reste toutefois le fournisseur le plus stable en termes de flux (CV = 0,18), tandis que le Pakistan (CV = 0,38) et le Myanmar (CV = 0,45) affichent une volatilité nettement plus élevée, reflétant une moindre maturité de ces chaînes d'approvisionnement.
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément reconfiguré le marché européen des chandails et gilets (CN 6110). L'UE est passée d'un marché relativement autonome (dépendance nette aux importations de 8,3 %) à un marché structurellement dépendant des fournisseurs tiers (73,6 %), sous l'effet d'un effondrement de la production intérieure de 90,6 % en volume. Les importations ont crû principalement en volume, tirées par des fournisseurs à bas coûts de l'Asie du Sud — Bangladesh, Pakistan, Myanmar et Cambodja — tandis que la Chine, bien que restant le premier fournisseur, montre des signes de stagnation relative. Le Brexit a considérablement réduit les échanges avec le Royaume-Uni, tant à l'importation (−60,8 %) qu'à l'exportation (−14,8 %).
En parallèle, les exportations européennes ont connu une transformation qualitative remarquable : leur valeur a progressé de 71 % alors que les volumes stagnaient, portée par une montée en gamme spectaculaire sur les segments laine et cachemire, où les prix unitaires ont été multipliés par deux à trois. L'Europe s'est ainsi repositionnée en fournisseur de niche pour le haut de gamme, tandis que la production de masse a été définitivement délocalisée. Cette dualité — importations massives de produits standardisés, exportations de valeur sur les segments premium — constitue désormais la structure fondamentale du commerce européen en bonneterie extérieure.