Évolution du marché : Huiles de pétrole (CN 2710) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 2710 couvre un ensemble large de produits pétroliers raffinés et de dérivés : huiles légères (essences, naphtas), huiles moyennes et lourdes (diesel, fioul), préparations à base de biodiesel, ainsi que déchets d'huiles. Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne avec le reste du monde sur ce code a connu des mutations profondes, marquées par la chute historique des importations en provenance de Russie, une hausse structurelle des prix à la tonne, et une réorientation géographique des flux. Ce rapport propose une analyse des dynamiques majeures observées sur la base des données disponibles.
1. L'effondrement de la dépendance russe et la réorientation des approvisionnements
1.1. La Russie, d'un fournisseur dominant à un partenaire marginal
Le changement le plus spectaculaire de la période concerne les importations de l'UE en provenance de Russie. En 2015, la Russie était le premier fournisseur extra-européen de produits CN 2710, avec des importations valant 19,6 milliards EUR. À son apogée, ce montant atteignait même 35,4 milliards EUR (en 2022, année de fort rebond des prix). En 2025, les importations russes s'élevaient à seulement 167 millions EUR, soit une chute de 99,2 % par rapport à 2015 (Partenaires principaux par valeur).
Cette évolution est directement liée aux sanctions de l'UE adoptées progressivement à partir de février 2022, qui ont interdit les importations de produits pétroliers raffinés russes. L'effondrement quasi total en l'espace de trois ans (2022–2025) témoigne de l'efficacité de la mise en œuvre de ces mesures, mais aussi de l'ampleur du réapprovisionnement qu'il a fallu organiser.
1.2. L'Arabie saoudite, l'Inde et les Émirats arabes unis comblent le vide
La réorientation des flux d'importation vers de nouveaux fournisseurs est nettement visible dans les données :
| Fournisseur | Importations 2015 (Mds EUR) | Importations 2025 (Mds EUR) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Arabie saoudite | 3,0 | 8,8 | +189,6 % |
| Inde | 1,8 | 5,0 | +172,4 % |
| Émirats arabes unis | 1,6 | 2,5 | +53,6 % |
| États-Unis | 6,5 | 6,8 | +4,6 % |
| Royaume-Uni | 8,0 | 4,5 | -44,4 % |
Source : Partenaires principaux par valeur
L'Arabie saoudite est devenue le premier fournisseur extra-européen de l'UE sur ce code, détrônant la Russie. L'Inde a connu une progression remarquable, ce qui peut s'expliquer en partie par le fait que des raffineries indiennes traitent du pétrole brut russe et réexportent ensuite des produits raffinés vers l'Europe, constituant ainsi un « contournement » indirect des sanctions. Les États-Unis, déjà un fournisseur important en 2015, ont consolidé leur position, portée par l'essor de leur production de pétrole de schiste.
1.3. Une diversification confirmée par les indices de concentration
La concentration des importations mesurée par l'indice Herfindahl-Hirschman (HHI) confirme cette réorientation structurelle. En valeur, le HHI des importations est passé de 1 949 en 2015 à 861 en 2025 (−55,9 %). En volume, le mouvement est encore plus marqué : de 2 158 à 871 (−59,7 %). Un HHI en dessous de 1 000 est généralement considéré comme reflétant un marché faiblement concentré. L'approvisionnement de l'UE en produits pétroliers raffinés est ainsi nettement plus diversifié qu'il y a dix ans.
En contrepartie, la concentration des exportations est restée stable et modérée (HHI de 573 à 639 en valeur), ce qui traduit la diversité des destinations d'exportation de l'UE.
2. L'impact du choc pétrolier de 2022 et la hausse durable des prix unitaires
2.1. Trajectoire des prix : effondrement, rebond et correction
Les prix unitaires moyens (valeur/quantité) montrent une trajectoire en trois phases :
| Année | Prix import (EUR/t) | Prix export (EUR/t) |
|---|---|---|
| 2015 | 425 | 456 |
| 2016 | 345 | 332 |
| 2020 | 345 | 362 |
| 2022 | 939 | 923 |
| 2023 | 788 | 778 |
| 2025 | 639 | 647 |
Source : Vue d'ensemble du commerce
La chute de 2015 à 2016 reflète le basculement du marché dans un contexte de surabondance de l'offre pétrolière mondiale. La stabilisation autour de 350 EUR/t entre 2016 et 2019 correspond à une période de relative modération. L'année 2020 (pandémie de COVID-19) a provoqué un effondrement de la demande, avec un creux historique à 345 EUR/t pour les importations. Le rebond spectaculaire de 2022, où les prix ont atteint 939 EUR/t aux importations et 923 EUR/t aux exportations, est directement lié à la crise énergétique déclenchée par l'invasion russe de l'Ukraine. La correction progressive depuis 2023 ramène les prix vers des niveaux intermédiaires, mais ils restent nettement au-dessus de la moyenne pré-2022.
2.2. Chocs de prix identifiés par partenaires
L'analyse de volatilité a identifié plusieurs événements de choc concentrés autour de 2022 :
| Partenaire | Flux | Type de choc | Amplitude (%) | Année centrale |
|---|---|---|---|---|
| Arabie saoudite | Exportations UE | Prix | +113,2 % | 2022 |
| Inde | Importations UE | Prix | +121,2 % | 2022 |
| Canada | Exportations UE | Prix | +92,8 % | 2022 |
Source : Volatilité et chocs
Ces chocs de prix, tous situés en 2022, illustrent la transmission rapide et quasi-simultanée du choc pétrolier à l'ensemble des partenaires commerciaux, quel que soit le sens du flux. Les coefficients de variation les plus élevés sur la période complète concernent le Koweït (CV = 1,10 pour les importations) et Singapour (CV = 1,03 pour les exportations), signalant une forte volatilité structurelle avec ces partenaires (Volatilité).
2.3. L'effet prix masque le recul des volumes
Un phénomène important mérite d'être souligné : si les valeurs du commerce ont globalement augmenté (+12,4 % pour les exportations, +4,5 % pour les importations), les volumes ont fortement reculé. Les exportations en tonnes ont diminué de 21,4 % (de 150,7 Mt à 118,4 Mt) et les importations de 30,7 % (de 131,5 Mt à 91,2 Mt). La hausse des valeurs est donc entièrement portée par l'augmentation des prix unitaires (+41,9 % aux exportations, +50,4 % aux importations). En d'autres termes, l'UE échange moins de volumes mais à des prix plus élevés qu'en début de période.
3. Structure produit et positionnement de l'UE : le poids des huiles moyennes et le rôle de hub de raffinage
3.1. Les huiles moyennes (271019) dominent massivement le commerce
La décomposition par sous-produit révèle une concentration très forte du commerce sur deux sous-catégories :
| Code | Description | Part des importations 2025 (valeur) | Part des exportations 2025 (valeur) |
|---|---|---|---|
| 271019 | Huiles moyennes (diesel, fioul, etc.) | 83,2 % (48,5 Mds EUR) | 57,1 % (44,1 Mds EUR) |
| 271012 | Huiles légères (essences, naphtas) | 15,8 % (9,2 Mds EUR) | 42,7 % (33,0 Mds EUR) |
| 271020 | Préparations au biodiesel | 1,0 % | 0,2 % |
| 271099 | Déchets d'huiles | 0,1 % | < 0,1 % |
Source : Comparaison par segment produit
Les huiles moyennes (271019), qui incluent principalement le gazole et le fioul, représentent à elles seules plus de 83 % de la valeur des importations et 57 % des exportations. Les huiles légères (271012), comprenant les essences et les naphtas, occupent une part plus importante à l'exportation (42,7 %) qu'à l'importation (15,8 %). Les préparations contenant du biodiesel (271020) et les déchets d'huiles (271099/271091) restent des segments marginaux en volume et en valeur, bien que le segment 271020 ait connu une croissance significative en volume d'importation (de 501 000 t en 2015 à 832 000 t en 2025).
3.2. L'UE comme plateforme de réexportation
Un constat structurel émerge des données : l'UE exporte systématiquement plus de tonnes qu'elle n'en importe. En 2025, les exportations s'élevaient à 118,4 Mt contre 91,2 Mt pour les importations. Ce déséquilibre, présent sur toute la période (en 2015 : 150,7 Mt exportées contre 131,5 Mt importées), traduit le rôle de l'UE — et en particulier des Pays-Bas, de la Belgique et de la Grèce — comme plateforme de raffinage et de réexportation vers les marchés voisins (Royaume-Uni, Afrique de l'Ouest, Méditerranée).
Les principaux États membres exportateurs en 2025 étaient :
| État membre | Exportations 2025 (Mds EUR) | Part (%) |
|---|---|---|
| Pays-Bas | 18,7 | 24,1 % |
| Belgique | 10,1 | 13,0 % |
| Italie | 7,0 | 9,1 % |
| Grèce | 7,7 | 10,0 % |
| Espagne | 6,7 | 8,7 % |
Source : Principaux déclarants par valeur
La Grèce et l'Espagne ont connu les plus fortes progressions (+43,6 % et +22,1 % respectivement), reflétant l'essor des capacités de raffinage méditerranéennes. À l'inverse, l'Allemagne a vu ses exportations croître de 40,8 % malgré un déclin de ses importations (−34 %), ce qui pourrait traduire une réorientation de son industrie pétrochimique.
3.3. Spécialisation et avantages comparatifs au sein de l'UE
L'analyse des avantages comparatifs révélés en 2025 montre que certains petits États membres présentent une forte spécialisation dans ce secteur :
| État membre | RSCA | RCA | Part dans les exportations UE |
|---|---|---|---|
| Malte | 0,67 | 5,03 | 0,2 % |
| Finlande | 0,61 | 4,13 | 4,1 % |
| Grèce | 0,59 | 3,92 | 2,6 % |
| Lituanie | 0,54 | 3,38 | 2,1 % |
| Belgique | 0,38 | 2,21 | 18,7 % |
Source : Spécialisation
À l'inverse, le Luxembourg (RSCA = −0,98), Chypre (−0,85) et l'Irlande (−0,80) sont structurellement déficitaires et non spécialisés dans ce secteur, ce qui est cohérent avec l'absence ou la faiblesse de capacités de raffinage sur leur territoire.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le commerce de l'UE en produits pétroliers raffinés (CN 2710) a subi une triple transformation. Premièrement, la réorientation géographique des approvisionnements, avec l'effondrement quasi total des importations en provenance de Russie (−99,2 %) et leur remplacement par l'Arabie saoudite, l'Inde et les États-Unis, a profondément restructuré les flux commerciaux et réduit la concentration du marché (HHI divisé par deux). Deuxièmement, le choc pétrolier de 2022, lié à la guerre en Ukraine, a provoqué une hausse des prix unitaires de l'ordre de 100 à 120 % avec certains partenaires, dont les effets se sont partiellement résorbés mais sans revenir aux niveaux d'avant-crise. Troisièmement, la baisse structurelle des volumes échangés (−21 % aux exportations, −31 % aux importations) masquée par la hausse des prix, interroge sur l'évolution de la demande européenne, potentiellement affectée par les politiques de transition énergétique et l'essor des véhicules électriques.
L'UE conserve néanmoins un excédent commercial structurel sur ce code (18,9 milliards EUR en 2025), porté par le rôle de hub de raffinage de ses États membres côtiers — Pays-Bas, Belgique, Grèce, Espagne et Italie en tête. L'avenir de ce commerce restera fortement conditionné par les dynamiques de prix du brut, l'évolution des sanctions à l'encontre de la Russie, et les éventuels effets des politiques climatiques européennes sur la demande de produits pétroliers.