Évolution du marché : Papiers et cartons (CN 48) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne avec les pays tiers pour le code nomenclature 48 — Papiers et cartons ; ouvrages en pâte de cellulose, en papier ou en carton — sur la période 2015–2025. Ce secteur, qui couvre un large éventail de produits allant du papier journal (4801) aux emballages en carton (4819) en passant par les papiers couchés (4810), constitue une industrie stratégique pour l'UE, qui reste un exportateur net structurel. L'analyse s'appuie sur les données d'ensemble des échanges et met en lumière trois dynamiques majeures : le maintien d'un excédent commercial élevé malgré une réduction des volumes physiques, la recomposition géopolitique radicale des partenaires commerciaux de l'UE, et les chocs exogènes qui ont profondément marqué le secteur.
1. Un excédent commercial robuste mais en érosion : volumes en repli, prix en hausse
1.1 L'UE demeure un exportateur net structurel
L'Union européenne maintient sur toute la période un solde commercial positif significatif. En 2015, l'excédent s'élevait à 16,9 milliards d'euros ; en 2025, il se chiffre encore à 14,9 milliards d'euros, soit une diminution de −11,6 %. En valeur, les exportations ont progressé modestement de 24,6 à 25,5 milliards d'euros (+3,5 %), tandis que les importations ont augmenté plus fortement, passant de 7,7 à 10,6 milliards d'euros (+36,6 %). Le ratio d'autonomie nette à l'importation reste négatif (de −9,7 % à −10,8 %), confirmant la position de net exportateur de l'UE.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Exportations (Mds EUR) | 24,6 | 25,5 | +3,5 |
| Importations (Mds EUR) | 7,7 | 10,6 | +36,6 |
| Solde (Mds EUR) | 16,9 | 14,9 | −11,6 |
1.2 Une divergence frappante entre volumes et valeurs
La dynamique la plus marquante de la période réside dans la divergence croissante entre les volumes physiques et les valeurs commerciales. Les exportations en volume ont chuté de 24,6 millions de tonnes en 2015 à 19,7 millions en 2025 (−19,8 %), tandis que leur valeur en euros progressait de +3,5 %. Ce phénomène s'explique par une hausse moyenne des prix à l'exportation de 1 000 à 1 291 EUR/t (+29,1 %). Côté importations, le constat est encore plus net : les volumes sont stables (6,7 à 6,8 millions de tonnes, +1,9 %), mais la valeur a bondi de 36,6 %, les prix moyens passant de 1 157 à 1 551 EUR/t (+34,0 %).
| Flux | 2015 (volume, Mt) | 2025 (volume, Mt) | Δ Volume (%) | 2015 (prix, EUR/t) | 2025 (prix, EUR/t) | Δ Prix (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Exportations | 24,6 | 19,7 | −19,8 | 1 000 | 1 291 | +29,1 |
| Importations | 6,7 | 6,8 | +1,9 | 1 157 | 1 551 | +34,0 |
1.3 Une production en hausse malgré la contraction des exportations physiques
Les données de production de l'UE montrent une augmentation substantielle : de 100 milliards de kg en 2015 à 143 milliards en 2025 (+43,2 % en quantité, +55,3 % en valeur). Cette hausse de la production combinée à la baisse des volumes exportés suggère un redéploiement de la production vers le marché intérieur européen ou un changement de structure des produits (plus de transformation locale, moins d'exportations de produits semi-finis).
1.4 La spécialisation nord-européenne : un avantage comparatif persistant
L'analyse des indices de spécialisation révèle une géographie productrice très concentrée. La Finlande (RSCA : 0,71 ; RCA : 5,91) et la Suède (RSCA : 0,55 ; RCA : 3,48) dominent largement, suivies du Portugal, de l'Autriche et du Luxembourg. À l'inverse, les Pays-Bas (RSCA : −0,38), l'Irlande (−0,89) et Malte (−0,95) sont structurellement importateurs net. Cette polarisation nord-sud est conforme à la répartition des ressources forestières et des capacités industrielles papetières en Europe.
2. Une recomposition géopolitique radicale des partenaires commerciaux
2.1 La quasi-disparition du commerce avec la Russie
Le bouleversement le plus spectaculaire de la décennie concerne la Russie. Les importations en provenance de Russie sont passées de 356 millions d'euros en 2015 à moins de 3 millions en 2025, soit une chute de −99,2 %. Les exportations vers la Russie ont suivi une trajectoire similaire, passant de 1,4 milliard à 131 millions d'euros (−90,8 %). Ce coefficient de variation extrêmement élevé (0,66 pour les importations, 0,67 pour les exportations) reflète l'ampleur du choc induit par les sanctions économiques consécutives à l'invasion de l'Ukraine en 2022.
| Partenaire | Import 2015 (M EUR) | Import 2025 (M EUR) | Δ (%) | Export 2015 (M EUR) | Export 2025 (M EUR) | Δ (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Russie | 356 | 3 | −99,2 | 1 420 | 131 | −90,8 |
| Chine | 1 402 | 3 362 | +139,8 | 764 | 877 | +14,8 |
| Turquie | 306 | 868 | +183,9 | 1 336 | 1 556 | +16,5 |
| R.-Uni | 1 938 | 1 640 | −15,4 | 5 605 | 4 935 | −12,0 |
2.2 La montée en puissance de la Chine et de la Turquie
Parallèlement à l'effacement russe, de nouveaux partenaires ont pris une importance considérable. Les importations en provenance de Chine ont bondi de 1,4 milliard à 3,4 milliards d'euros (+139,8 %), faisant de la Chine le premier fournisseur extra-européen de l'UE pour le secteur CN 48. La Turquie a connu une progression encore plus spectaculaire des importations (+183,9 %), atteignant 868 millions d'euros. Ces deux pays combinent des coûts de production plus faibles et des capacités industrielles en expansion. En valeur d'importation, la Chine et la Turquie représentent désormais plus de 40 % du total des importations hors-UE, là où leur part était beaucoup plus modeste en 2015.
2.3 Un modèle d'exportation toujours ancré vers le Royaume-Uni et les États-Unis
Côté exportations, la structure est plus stable géographiquement mais connaît des mutations quantitatives. Le Royaume-Uni reste de loin le premier partenaire à l'exportation (4,9 milliards en 2025, −12,0 % par rapport à 2015), suivi des États-Unis (3,3 milliards, +42,1 %). La progression vers les États-Unis est remarquable et pourrait refléter un avantage compétitif européen sur les segments à haute valeur ajoutée. La Turquie (1,6 milliard, +16,5 %) et la Suisse (1,9 milliard, +15,3 %) complètent le peloton de tête.
2.4 Le cas de la Norvège : un choc de prix révélateur
La Norvège constitue un cas particulier : ses importations vers l'UE ont varié entre 300 et 503 millions d'euros, avec un choc de prix détecté en 2022 (anomalie : 34,5, hausse de prix de +39,9 %). En tant que voisin nordique disposant de ressources forestières abondantes et d'un secteur papetier développé, la Norvège est un fournisseur structurellement important, et la volatilité observée reflète les tensions sur les coûts énergétiques de 2022.
3. Les segments produits : des trajectoires divergentes sous l'effet de la transition numérique et de l'e-commerce
3.1 Le déclin irréversible du papier journal (4801)
Le segment le plus touché par les mutations structurelles est le papier journal (CN 4801). Les exportations en volume ont chuté de 1,3 million de tonnes en 2015 à seulement 267 000 tonnes en 2025 (−79,5 %), et leur valeur est passée de 574 à 144 millions d'euros (−75,0 %). Les importations ont suivi la même pente descendante, passant de 913 000 à 753 000 tonnes. Ce déclin est directement lié à la transformation numérique des médias et à la contraction de la presse imprimée dans toute l'UE.
3.2 L'ascension des emballages (4819) : le moteur de l'e-commerce
À l'opposé du papier journal, les emballages en papier et carton (CN 4819) ont connu une croissance soutenue. Les importations en valeur sont passées de 1,4 milliard à 2,2 milliards d'euros (+61,5 %), avec un pic à 2,8 milliards en 2022. Les exportations sont restées relativement stables autour de 2,2 à 2,9 milliards d'euros. Cette dynamique est alimentée par l'essor du commerce en ligne et la demande croissante d'emballages durables, le carton étant perçu comme une alternative plus écologique au plastique.
3.3 Les papiers couchés (4810) : le pilier de l'exportation européenne
Le segment des papiers et cartons couchés au kaolin (CN 4810) reste le premier segment à l'exportation en valeur (5,1 milliards d'euros en 2025). Cependant, les volumes exportés ont baissé de 8,2 à 4,9 millions de tonnes (−40,7 %), compensé par une hausse des prix moyens de 742 à 1 042 EUR/t (+40,4 %). Du côté des importations, ce segment a connu une forte volatilité, avec un pic à 1,2 milliard d'euros en 2022, année de tension énergétique maximale.
| Segment | Export 2015 (M EUR) | Export 2025 (M EUR) | Δ (%) | Import 2015 (M EUR) | Import 2025 (M EUR) | Δ (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 4801 – Papier journal | 574 | 144 | −75,0 | 404 | 451 | +11,7 |
| 4802 – Écriture/impression | 3 201 | 2 591 | −19,1 | 647 | 619 | −4,3 |
| 4804 – Kraft | 1 701 | 2 579 | +51,6 | 735 | 514 | −30,1 |
| 4805 – Non couchés n.d.a. | 1 704 | 2 428 | +42,5 | 425 | 491 | +15,6 |
| 4810 – Couchés kaolin | 6 095 | 5 070 | −16,8 | 798 | 998 | +25,1 |
| 4811 – Couchés/enduits n.d.a. | 3 521 | 3 747 | +6,4 | 823 | 1 182 | +43,7 |
| 4819 – Emballages | 2 196 | 2 879 | +31,1 | 1 392 | 2 247 | +61,5 |
3.4 Un choc de prix généralisé en 2022
L'année 2022 constitue un tournant pour l'ensemble des segments. La crise énergétique liée au conflit russo-ukrainien a provoqué des hausses de prix transversales. Les shocks détectés incluent :
- Ukraine (exportations, prix) : anomalie de 106,7, hausse de +30,2 %, reflétant les perturbations logistiques directes ;
- Norvège (importations, prix) : anomalie de 34,5, hausse de +39,9 % ;
- États-Unis (exportations, prix) : anomalie de 32,4, hausse de +38,7 %, les prix à l'export vers les États-Unis reflétant la tension sur les coûts européens de l'énergie et de la pâte.
Pour les segments kraft (4804) et couchés kaolin (4810), les prix à l'exportation ont bondi de plus de 40 % entre 2021 et 2022, avant de refluer partiellement en 2023–2025 sans retrouver leurs niveaux d'avant-crise.
3.5 Une concentration des exportations en légère diminution
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des exportations en valeur est passé de 808 à 737 (−8,8 %), indiquant une légère diversification des destinations d'exportation. À l'inverse, le HHI des importations a augmenté de 1 366 à 1 525 (+11,6 %), signe d'une concentration accrue des sources d'approvisionnement — cohérent avec la montée en puissance de la Chine comme fournisseur dominant.
Conclusion
Le marché européen des papiers et cartons (CN 48) a traversé la période 2015–2025 sous l'effet conjugué de trois forces structurantes. D'abord, la transition numérique a érodé les segments traditionnels comme le papier journal (−79,5 % en volume à l'export), tandis que l'essor de l'e-commerce a porté les emballages (CN 4819) au premier rang des segments en croissance. Ensuite, la recomposition géopolitique a radicalement redessiné la carte des partenaires : l'effacement quasi total de la Russie (-99,2 % des importations) s'est accompagné de la montée fulgurante de la Chine (+139,8 %) et de la Turquie (+183,9 %) comme fournisseurs. Enfin, le choc énergétique de 2022 a provoqué une hausse transversale des prix qui a durablement restructuré les termes de l'échange, les prix moyens à l'exportation ayant augmenté de 29 % sur la période.
Malgré ces turbulences, l'Union européenne conserve un excédent commercial de 14,9 milliards d'euros et une base industrielle solide, portée par les pays nordiques (Finlande, Suède) et une production en hausse de +43 %. Les défis pour la décennie à venir résideront dans la maîtrise des coûts énergétiques, la gestion de la dépendance accrue envers la Chine, et l'adaptation continue à un marché en mutation structurelle où l'emballage remplace progressivement le papier graphique.