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Évolution du marché : Fibres synthétiques discontinues (CN 55) — 2015–2025

Introduction

Le chapitre 55 de la nomenclature combinée regroupe les fibres synthétiques ou artificielles discontinues, un ensemble diversifié allant des câbles de filaments et fibres non transformées jusqu’aux fils et tissus. Sur la période 2015‑2025, le commerce extérieur de l’Union européenne pour ce produit a connu une transformation profonde, passant d’un léger excédent commercial à un déficit structurel, dans un contexte de fortes tensions sur les prix et de réorientation des partenaires. Ce rapport met en lumière les trois dynamiques majeures qui émergent des données : la dégradation du solde sous l’effet de prix unitaires divergents, la recomposition géographique des approvisionnements et des débouchés, ainsi que la volatilité accrue et les chocs révélateurs de la vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement.

1. Détérioration de la balance commerciale et divergence des prix unitaires

Les exportations européennes reculent fortement en volume, tandis que les prix unitaires s’apprécient

Les exportations de fibres discontinues ont chuté de 29,6 % en volume, passant de 836 741 tonnes en 2015 à 588 871 tonnes en 2025. La valeur des exportations n’a pourtant baissé que de 5,6 %, à 2,87 milliards d’euros, car le prix unitaire moyen s’est envolé de 34,2 %, de 3 630 €/t à 4 871 €/t. Le point bas en valeur (2,63 Mds €) a été atteint en 2020, tandis que le pic (3,38 Mds €) date de 2022. Cette hausse des prix traduit un probable glissement vers des qualités plus valorisées ou une pression inflationniste sur les coûts de production.

Les importations progressent en volume comme en valeur, mais avec des prix unitaires en repli

À l’inverse, les importations ont augmenté de 17,1 % en quantité, de 1 150 926 tonnes à 1 347 287 tonnes, et de 6,5 % en valeur, s’établissant à 3,12 milliards d’euros en 2025. Le prix unitaire moyen des importations a reculé de 9,0 %, passant de 2 543 €/t à 2 314 €/t. Le creux de 2020 (2,37 Mds €) a été suivi d’un sommet historique de 3,88 Mds € en 2022, avant une stabilisation autour de 3,1‑3,2 Mds € les années suivantes.

Le solde commercial bascule d’un excédent à un déficit structurel

La conjugaison de ces tendances a fait passer la balance commerciale d’un excédent de 110 millions d’euros en 2015 à un déficit de 249 millions d’euros en 2025, soit une dégradation spectaculaire de 327 %. Le déficit maximal a été enregistré en 2022 (‑502 M €). Ce retournement marque un affaiblissement de la position compétitive de l’UE sur ce segment.

Source : Aperçu général du commerce

2. Réorientation géographique des partenaires et concentration accrue des importations

La Chine et la Turquie confirment leur rôle dominant dans les importations, alors que plusieurs fournisseurs asiatiques reculent fortement

Les importations de l’UE en provenance de Chine ont progressé de 22,5 % (797 M € en 2025), et celles de Turquie de 36,7 % (625 M €), les hissant au rang de premiers fournisseurs. En revanche, la Corée du Sud (‑16,7 %), l’Inde (‑15,3 %), l’Indonésie (‑48,6 %) et surtout Taïwan (‑57,8 %) ont vu leurs parts chuter. La Thaïlande a fortement progressé (+42,9 %, à 100 M €), indiquant une diversification vers d’autres pays d’Asie du Sud‑Est.

Partenaire Valeur 2015 (M€) Valeur 2025 (M€) Variation (%)
Chine 651.1 797.8 +22.5
Turquie 457.1 624.8 +36.7
Corée du Sud 268.9 223.9 -16.7
Thaïlande 69.8 99.7 +42.9
Inde 205.2 173.8 -15.3
Indonésie 217.0 111.6 -48.6
Taïwan 114.8 48.5 -57.8

Source : Principaux partenaires par valeur

Les exportations de l’UE se redéploient vers le Maroc et l’Inde, au détriment du Royaume‑Uni et du Pakistan

Du côté des exportations, la Turquie et la Chine restent les deux principales destinations, malgré des baisses respectives de 14,9 % et 15,5 %. Le Royaume‑Uni enregistre un effondrement de 57,0 % (de 286 M € à 123 M €), probablement accentué par le Brexit. L’Inde (+74,4 %) et le Maroc (+34,1 %, 320 M €) gagnent en importance, tandis que le Pakistan chute de 49,2 %. Les États‑Unis demeurent un débouché stable (‑3,4 %).

Partenaire Valeur 2015 (M€) Valeur 2025 (M€) Variation (%)
Turquie 414.5 352.9 -14.9
Chine 294.3 248.5 -15.5
États‑Unis 292.9 282.9 -3.4
Royaume‑Uni 285.8 122.8 -57.0
Maroc 238.7 320.1 +34.1
Inde 87.3 152.3 +74.4
Pakistan 43.1 21.9 -49.2

Source : Principaux partenaires par valeur

La concentration des fournisseurs s’accroît tandis que celle des clients reste modérée

L’indice Herfindahl‑Hirschman (HHI) des importations est passé de 1 151 à 1 388 (+20,7 %), traduisant une diversification réduite du côté des approvisionnements. La Turquie et la Chine pèsent désormais ensemble plus de 45 % des importations. L’HHI des exportations, en revanche, est resté stable autour de 620 (‑0,9 %), reflétant un portefeuille clients relativement dispersé. Cette dynamique a fait bondir le taux de dépendance nette aux importations de ‑1,3 % (2015) à 15,8 % (2024), signe que l’UE est passée du statut d’exportateur net à celui d’importateur net.

Source : Concentration HHI Source : Dépendance nette aux importations

3. Chocs de prix et vulnérabilités structurelles : une chaîne d’approvisionnement sous tension

Des chocs de prix majeurs en 2020 et 2022 révèlent l’extrême sensibilité du marché

L’analyse des anomalies de prix met en évidence plusieurs secousses. En 2020, la Turquie a enregistré une chute du prix unitaire de ses importations de 34,1 % (par rapport au niveau 2018‑2019), tandis que le Bangladesh a subi une envolée de 29,9 % du prix des exportations européennes. En 2022, de nombreux partenaires ont connu un bond des prix à l’exportation de l’UE : +45,3 % vers la Chine, +25,1 % vers le Pakistan, +49,7 % vers les États‑Unis, +52,7 % vers l’Inde et +29,9 % vers Israël. Du côté des importations, l’Inde (+52,1 %), l’Indonésie (+28,0 %), Taïwan (+22,1 %) et la Thaïlande (+69,2 %) ont également subi des hausses de prix fortes en 2022, reflétant une perturbation globale probablement liée aux tensions logistiques et à la flambée des matières premières après la pandémie.

L’événement le plus marquant reste toutefois l’effondrement des exportations européennes vers l’Iran : les quantités sont passées d’une moyenne de 27 800 tonnes sur 2015‑2021 à seulement 514 tonnes sur 2022‑2025 (‑98,2 %), avec un prix unitaire qui a parallèlement augmenté de 59,8 %, conséquence directe des sanctions internationales.

La volatilité des flux souligne la fragilité de certains partenaires

La volatilité des quantités échangées, mesurée par le coefficient de variation, est particulièrement élevée pour certains partenaires. Du côté des importations, le Viêt Nam (0,574), le Royaume‑Uni (0,471) et les États‑Unis (0,339) affichent les plus fortes instabilités. À l’exportation, l’Iran (0,830), le Mexique (0,321), le Royaume‑Uni (0,296), le Bangladesh (0,290) et le Pakistan (0,291) se distinguent. Ces niveaux de variabilité témoignent d’une exposition à des aléas géopolitiques ou commerciaux qui peuvent compromettre la prévisibilité des échanges.

Source : Volatilité des flux Source : Chocs détectés

La dépendance nette aux importations s’installe durablement dans un contexte de production intérieure sous pression

Le taux de dépendance nette aux importations est passé de valeurs négatives (‑1,3 % en 2015) à 15,8 % en 2024, avec une pointe à 17,6 % en 2022. L’intensité commerciale globale (somme des échanges rapportée à la production) a bondi de 32,9 % à 56,1 %, et la propension à exporter est montée de 20,2 % à 33,3 %. Ces indicateurs signalent une intégration croissante de l’UE dans les chaînes de valeur mondiales, mais aussi une dépendance accrue vis‑à‑vis des fournisseurs extérieurs. Parallèlement, la production européenne en volume a crû de 35,6 % (1 447 à 1 963 millions d’unités, 2015‑2024), tandis que sa valeur a baissé de 14,8 % (7 010 à 5 971 millions d’euros). Cette divergence implique une compression des prix de production intérieure, signe d’une pression concurrentielle forte exercée par les importations à bas prix.

Source : Propension à exporter Source : Intensité commerciale Source : Volume de production

Conclusion

Le marché européen des fibres synthétiques ou artificielles discontinues a connu entre 2015 et 2025 une mutation profonde : l’UE, autrefois excédentaire, est devenue importatrice nette sous l’effet conjugué d’un repli marqué des volumes exportés et d’une progression régulière des importations. La hausse des prix à l’exportation n’a pas suffi à compenser l’érosion des quantités, tandis que les prix à l’importation, orientés à la baisse, ont accentué la pression sur les producteurs domestiques, dont la valorisation de la production a diminué. La recomposition géographique des échanges montre une dépendance croissante envers la Chine et la Turquie pour les approvisionnements, et un redéploiement des exportations vers le Maroc et l’Inde. Par ailleurs, les nombreux chocs de prix et la volatilité élevée observés, notamment en 2020 et 2022, illustrent la sensibilité de cette filière aux perturbations externes. La détérioration continue de la dépendance nette appelle à un suivi attentif des capacités de production européenne et à une évaluation des risques de concentration des fournisseurs extérieurs.