Évolution du marché : Camions (CN 8704) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 8704 couvre l'ensemble des véhicules automobiles pour le transport de marchandises, y compris les châssis comportant moteur et cabine, des tombereaux automoteurs (870410) aux véhicules entièrement électriques (870460). Ce poste constitue l'un des plus importants du commerce extérieur de l'UE dans le secteur des biens d'équipement.
Sur la période 2015–2025, le commerce de l'Union européenne sur ce segment a connu des transformations profondes. Ce rapport identifie trois dynamiques majeures : (1) une croissance vigoureuse de la valeur commerciale, largement tirée par la hausse des prix unitaires plutôt que par les volumes ; (2) l'émergence fulgurante du segment électrique à partir de 2022, qui restructure le mix produit ; et (3) une reconfiguration géographique significative des flux, marquée par la montée de la Turquie et l'apparition de nouveaux partenaires.
1. Une croissance de la valeur portée par l'envolée des prix unitaires
1.1 Les exportations conservent un excédent structurel, mais celui-ci tend à se réduire
Sur l'ensemble de la période, les exportations de l'UE vers les pays tiers sont passées de 13,6 milliards d'euros à 16,8 milliards d'euros (+23,0 %), tandis que les importations ont progressé de 5,1 milliards à 8,9 milliards d'euros (+74,9 %). L'excédent commercial, bien que toujours positif, s'est réduit de 8,6 milliards à 7,9 milliards d'euros (−7,6 %) (aperçu général).
Le recul de la dépendance nette aux importations — passant de +0,6 % en 2015 à −24,8 % en 2025 — confirme que l'UE demeure un exportateur net structurel de camions, malgré une dynamique d'importations plus rapide.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (Md€) | 13,6 | 16,8 | +23,0 % |
| Importations (Md€) | 5,1 | 8,9 | +74,9 % |
| Solde commercial (Md€) | 8,6 | 7,9 | −7,6 % |
| Dépendance nette (%) | +0,6 | −24,8 | — |
1.2 La hausse des prix unitaires compense la stagnation des volumes physiques
L'évolution la plus révélatrice réside dans le découplement entre valeur et volume. Du côté des exportations, le tonnage est quasi stable (de 2 134 kt à 2 093 kt, soit −1,9 %), tandis que le prix moyen à la tonne passe de 6 396 €/t à 8 020 €/t (+25,4 %). Les importations suivent une trajectoire comparable : +20,0 % en volume contre +45,7 % en prix unitaire (de 6 963 €/t à 10 146 €/t).
| Exportations | Importations | |||
|---|---|---|---|---|
| 2015 | 2025 | 2015 | 2025 | |
| Volume (kt) | 2 134 | 2 093 | 727 | 873 |
| Prix moyen (€/t) | 6 396 | 8 020 | 6 963 | 10 146 |
| Variation volume | −1,9 % | +20,0 % | ||
| Variation prix | +25,4 % | +45,7 % |
Cette hausse des prix reflète à la fois une inflation structurelle des coûts de production (matières premières, normes environnementales Euro VI, composants électroniques) et un changement de mix produit vers des véhicules plus sophistiqués et plus chers.
1.3 Le nombre de véhicules exportés bondit, masquant un allègement moyen des véhicules
L'analyse des unités supplémentaires (nombre de pièces) révèle un phénomène masqué par le tonnage : le nombre de véhicules exportés a bondi de 677 386 à 1 169 919 unités (+72,7 %), tandis que le prix moyen par véhicule a reculé de 20 147 € à 14 349 € (−28,8 %). Cela indique que l'UE exporte désormais proportionnellement plus de véhicules légers — notamment des camionnettes diesel ≤ 5 t (CN 870421) — au détriment des poids lourds. En importation, la tendance est comparable : +38,3 % en nombre de pièces (373 932 → 517 307) avec une hausse du prix unitaire par véhicule (+26,4 %).
La propension à exporter a toutefois reculé (de 47,0 % à 38,8 %), de même que l'intensité commerciale (de 64,1 % à 48,5 %), suggérant une relative absorption du marché intérieur européen.
2. L'irruption des véhicules électriques et la mutation du mix produit
2.1 Le segment électrique (CN 870460) émerge massivement à partir de 2022
Le sous-poste 870460 — véhicules de transport de marchandises entièrement électriques — n'apparaît dans les données de commerce extérieur qu'à partir de 2022. Sa croissance depuis lors est spectaculaire (comparaison par produit) :
| Flux | 2022 | 2025 | Croissance |
|---|---|---|---|
| Importations — valeur | 311 M€ | 1 225 M€ | +294 % |
| Importations — volume | 21 433 t | 89 570 t | +318 % |
| Importations — pièces | 36 883 | 91 572 | +148 % |
| Exportations — valeur | 564 M€ | 1 380 M€ | +145 % |
| Exportations — volume | 41 335 t | 80 552 t | +95 % |
| Exportations — pièces | 22 706 | 35 139 | +55 % |
En 2025, le segment électrique représente 13,8 % de la valeur des importations et 8,2 % de celle des exportations, alors qu'il était quasiment inexistant trois ans plus tôt. Le prix moyen par véhicule électrique exporté (39 264 €/pièce) est près de quatre fois supérieur à celui d'une camionnette diesel légère (10 917 €/pièce), ce qui reflète le surcoût technologique de la motorisation électrique.
2.2 Le déclin marqué des véhicules essence légers (CN 870431)
Le segment des véhicules à essence de moins de 5 tonnes (CN 870431) connaît un effondrement spectaculaire en fin de période :
| Flux | 2023 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations — valeur | 371 M€ | 78 M€ | −79 % |
| Importations — volume | 34 451 t | 7 234 t | −79 % |
| Exportations — valeur | 942 M€ | 299 M€ | −68 % |
| Exportations — volume | 92 821 t | 29 268 t | −68 % |
Ce repli s'inscrit dans le contexte du renforcement des normes européennes d'émissions de CO₂ pour les véhicules utilitaires légers et de l'accélération de la transition vers l'électrique, qui cannibalise directement la demande de véhicules essence.
2.3 Le diesel reste dominant, mais le mix se diversifie nettement
Malgré la percée de l'électrique, le diesel demeure le moteur principal du commerce. En 2025, les trois sous-postes diesel (870421, 870422, 870423) représentent encore 75,3 % de la valeur des importations et 84,6 % de celle des exportations. Le segment 870421 (diesel ≤ 5 t) reste de loin le premier poste, tant à l'import (5 976 M€, soit 67,4 %) qu'à l'export (7 430 M€, soit 44,2 %).
Le tableau ci-dessous synthétise la structure du commerce par segment en 2025 :
| Segment | Description | Import. (M€) | Part | Export. (M€) | Part |
|---|---|---|---|---|---|
| 870421 | Diesel ≤ 5 t | 5 976 | 67,4 % | 7 430 | 44,2 % |
| 870423 | Diesel > 20 t | 282 | 3,2 % | 4 694 | 27,9 % |
| 870422 | Diesel 5–20 t | 412 | 4,7 % | 2 079 | 12,4 % |
| 870460 | Électrique | 1 225 | 13,8 % | 1 380 | 8,2 % |
| 870410 | Tombereaux | 522 | 5,9 % | 694 | 4,1 % |
| 870431 | Essence ≤ 5 t | 78 | 0,9 % | 299 | 1,8 % |
| 870490 | Autres | 40 | 0,5 % | 56 | 0,3 % |
L'asymétrie entre importations et exportations est frappante : l'UE importe principalement des véhicules légers (≤ 5 t), tandis qu'elle exporte une proportion bien plus élevée de poids lourds (> 20 t), reflétant la spécialisation de ses constructeurs (MAN, DAF, Scania, Mercedes-Benz, Iveco) sur le segment longue distance.
3. Une reconfiguration géographique des partenaires commerciaux
3.1 La Turquie s'impose comme le premier partenaire bilatéral de l'UE
La dynamique la plus marquante de la décennie est l'ascension de la Turquie, devenue le premier partenaire de l'UE sur le poste 8704 (principaux partenaires) :
| Flux | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations UE → Turquie | 1 090 M€ | 2 339 M€ | +114,6 % |
| Importations Turquie → UE | 2 836 M€ | 5 041 M€ | +77,8 % |
La Turquie représente désormais 56,9 % de la valeur des importations de l'UE en camions, consolidant son rôle de plateforme d'assemblage pour les grands constructeurs européens (Ford Otosan, Mercedes-Benz Türk, etc.). La faible volatilité de ce flux (coefficient de variation de 0,15) atteste de la solidité structurelle de cette relation commerciale, ancrée dans l'union douanière UE-Turquie.
3.2 De nouveaux moteurs de croissance : Ukraine, Afrique du Sud et Norvège
Plusieurs partenaires enregistrent des évolutions remarquables, pour des raisons différentes :
| Partenaire | Flux | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Ukraine | Export. UE | 109 M€ | 662 M€ | +507,5 % |
| Afrique du Sud | Import. UE | 397 M€ | 1 279 M€ | +222,1 % |
| Norvège | Export. UE | 770 M€ | 1 254 M€ | +63,0 % |
| Maroc | Import. UE | 150 M€ | 8 M€ | −94,8 % |
La croissance des exportations vers l'Ukraine s'explique par les besoins de reconstruction et de soutien logistique liés au conflit, ainsi que par le rapprochement économique entre Kiev et l'UE. L'Afrique du Sud émerge comme une source d'approvisionnement significative et en croissance régulière, tandis que la Norvège — pays de l'EEE — reste un débouché structurel pour les poids lourds européens. À l'inverse, les importations en provenance du Maroc se sont effondrées, passant d'un pic historique de 582 M€ à seulement 8 M€ en 2025 (−94,8 %), ce qui pourrait refléter un repositionnement industriel ou la fin d'un programme d'assemblage.
3.3 Concentration accrue des importations et diversification des exportations
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) révèle des dynamiques divergentes (concentration) :
| Indice HHI (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 3 493 | 3 657 | +4,7 % |
| Exportations | 1 334 | 1 157 | −13,3 % |
Les importations se concentrent davantage (portées par le poids croissant de la Turquie et de l'Afrique du Sud), tandis que les exportations se diversifient vers un plus grand nombre de marchés. Au sein de l'UE, la spécialisation confirme le leadership de la Pologne (RSCA de 0,36, exportations en hausse de 513 M€ à 1 606 M€, soit +213 %) et de la France (RSCA de 0,35, +45 %), tandis que l'Allemagne reste le premier exportateur absolu avec 4,9 Md€ en 2025 (principaux États membres).
Du côté des importateurs intra-UE, l'Allemagne (+209,4 %, passant de 528 M€ à 1 635 M€) et la Slovénie (+185,6 %, de 361 M€ à 1 031 M€) affichent les plus fortes hausses, reflétant le développement de plates-formes logistiques ou d'assemblage sur ces territoires.
Conclusion
Le marché européen des camions (CN 8704) a connu, entre 2015 et 2025, une triple mutation : une hausse généralisée des prix unitaires qui a dopé la valeur des échanges sans accompagner une croissance significative des volumes physiques ; l'irruption fulgurante du segment électrique, qui s'impose dès 2022 comme une catégorie de poids dans les flux commerciaux et dont la trajectoire de croissance laisse entrevoir un bouleversement plus profond du mix énergétique dans les années à venir ; et une reconfiguration des flux géographiques autour de partenaires devenus stratégiques, au premier rang desquels la Turquie.
L'UE conserve un excédent commercial structurel dans ce secteur, mais celui-ci tend à se réduire à mesure que les importations croissent plus vite que les exportations (+74,9 % contre +23,0 % sur la période). La transition énergétique, en redistribuant les cartes entre segments de produits et en modifiant les exigences technologiques, est susceptible de profondément remodeler la carte des spécialisations et des partenariats dans la prochaine décennie. Les chocs de prix ponctuels observés sur certains marchés (Australie, Égypte) rappellent par ailleurs que la volatilité reste un risque permanent pour un secteur aussi dépendant des échanges internationaux.