Évolution du marché : Sous-vêtements féminins (CN 6212) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 6212 couvre les soutiens-gorge, gaines, corsets, bretelles, jarretelles, jarretières et articles similaires en matières textiles. Ce secteur, historiquement ancré dans la production européenne, a connu des transformations profondes au cours de la période 2015–2025. Le présent rapport s'appuie sur les données commerciales de l'Union européenne avec ses partenaires extra-européens afin d'identifier les dynamiques majeures qui ont façonné ce marché. Trois tendances structurantes se dégagent : un affaissement de la production intérieure couplé à une dépendance accrue aux importations, une reconfiguration géographique des approvisionnements tournée vers l'Asie du Sud-Est et le sous-continent indien, ainsi qu'une montée en valeur des exportations européennes malgré un recul des volumes, signe d'une repositionnement vers le haut de gamme.
1. Un basculement structurel vers la dépendance aux importations
La production européenne s'effondre
Les données de production PRODCOM révèlent un déclin dramatique de la fabrication intra-européenne :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume de production (p/st) | 256 127 547 | 46 200 835 | −82,0 % |
| Valeur de production (EUR) | 1 551 335 119 | 336 689 232 | −78,3 % |
La production en volume a donc été divisée par plus de cinq en une décennie. Ce recul traduit la poursuite de la délocalisation de la fabrication de sous-vêtements vers des pays à moindre coût de main-d'œuvre, tendance amorcée bien avant 2015 mais qui s'est nettement accélérée au cours de la période étudiée.
Les importations remplacent la production locale
En miroir de l'effondrement productif, les importations de l'UE ont connu une progression régulière :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur des importations (M EUR) | 1 705 | 1 816 | +6,5 % |
| Volume des importations (t) | 44 568 | 52 268 | +17,3 % |
| Prix moyen import (EUR/t) | 38 258 | 34 727 | −9,2 % |
Le volume importé a augmenté de 17 % alors que le prix unitaire reculait de 9 %, signe d'un approvisionnement de plus en plus tiré par des fournisseurs à bas coûts. Le taux de dépendance nette aux importations illustre de façon saisissante ce basculement :
| Taux de dépendance nette | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| % | 24,1 | 79,5 | +229,6 % |
L'UE est ainsi passée d'une situation où elle couvrait encore une part significative de sa demande par la production domestique à un quasi-recours exclusif aux fournisseurs étrangers pour combler l'écart entre production et consommation.
Le déficit commercial se creuse
Le déficit commercial s'est élargi de −1 236 M EUR en 2015 à −1 394 M EUR en 2025 (−12,7 %), avec un point bas à −1 601 M EUR. L'intensité des échanges commerciaux (trade intensity) a bondi de 58 % à 104 %, confirmant que ce secteur est devenu entièrement dépendant du commerce international pour son fonctionnement.
2. Une reconfiguration géographique des sources d'approvisionnement
La Chine recule mais reste le fournisseur dominant
La Chine demeure le premier fournisseur de l'UE, mais sa part a nettement diminué :
| Fournisseur | Valeur import 2015 (M EUR) | Valeur import 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 858 | 706 | −17,7 % |
| Bangladesh | 117 | 251 | +114,4 % |
| Viêt Nam | 68 | 211 | +208,9 % |
| Sri Lanka | 130 | 179 | +37,3 % |
| Myanmar | 15 | 57 | +288,0 % |
| Indonésie | 79 | 53 | −32,7 % |
Le Bangladesh et le Viêt Nam ont plus que doublé et triplé leurs exportations vers l'UE respectivement, tandis que le Myanmar a connu une progression spectaculaire de 288 %. L'Indice Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations confirme cette diversification :
| HHI importations (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Indice | 2 750 | 2 041 | −25,8 % |
Une baisse de 25 % de l'HHI traduit une moindre concentration des approvisionnements, l'UE diversifiant ses sources au profit de l'Asie du Sud-Est et du sous-continent indien. Cette stratégie de diversification peut être lue comme une réponse aux risques de rupture d'approvisionnement et aux tensions géopolitiques croissantes avec la Chine.
L'effondrement des échanges avec le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni illustre l'impact du Brexit sur les flux commerciaux :
| Flux UK | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations UE depuis UK | 72 | 19 | −73,2 % |
| Exportations UE vers UK | 91 | 46 | −49,7 % |
Les importations en provenance du Royaume-Uni ont été divisées par près de quatre, et les exportations vers ce marché ont été réduites de moitié. Le coefficient de variation des importations depuis le Royaume-Uni atteint 1,16, le plus élevé de tous les partenaires, traduisant une volatilité extrême des échanges post-Brexit. Le principal événement de choc détecté concerne d'ailleurs le Royaume-Uni : un choc de prix à l'exportation en 2018 (abnormalité de 82,8) et un choc de prix à l'importation en 2023 (abnormalité de 63,6, hausse de prix de 157 %).
3. Une montée en gamme des exportations européennes et une polarisation des spécialisations nationales
Les exportations en volume reculent mais leur valeur unitaire augmente
Paradoxalement, alors que la production européenne décline, les exportations maintiennent un niveau de valeur relativement soutenu, grâce à une hausse significative du prix moyen :
| Indicateur export | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M EUR) | 469 | 422 | −10,0 % |
| Volume (t) | 6 143 | 4 581 | −25,4 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 76 343 | 92 072 | +20,6 % |
Le volume exporté a reculé de 25 %, mais le prix moyen a augmenté de 21 %. Cela suggère un repositionnement des exportateurs européens vers des produits à plus forte valeur ajoutée (marques premium, innovations textiles, segments de niche). La propension à exporter a d'ailleurs bondi de 31 % à 122 %, ce qui indique que la production restante est de plus en plus orientée vers l'export.
L'analyse par segment produit confirme le rôle prépondérant des soutiens-gorge
La décomposition par sous-position tarifaire des importations montre que les soutiens-gorge et bustiers (621210) dominent massivement :
| Sous-position | Valeur import 2025 (M EUR) | Part dans les importations totales |
|---|---|---|
| 621210 – Soutiens-gorge et bustiers | 1 649 | ~91 % |
| 621290 – Corsets, bretelles, jarretelles et simil. | 107 | ~6 % |
| 621220 – Gaines et gaines-culottes | 43 | ~2 % |
| 621230 – Combinés | 17 | ~1 % |
En 2025, les soutiens-gorge représentent à eux seuls plus de 4,6 millions de pièces importées et près de 46 000 tonnes, confirmant leur position de produit phare du segment. Le prix unitaire à l'import (en EUR par pièce) pour les soutiens-gorge s'est stabilisé autour de 3,55 EUR/pièce, tandis que les gaines affichent un prix de 2,88 EUR/pièce — des niveaux cohérents avec une production de masse asiatique.
Côté exportations, le segment 621210 représente également la majeure partie de la valeur (367 M EUR en 2025), avec un prix moyen à l'export nettement supérieur (95 891 EUR/t contre 35 888 EUR/t à l'import), confirmant le positionnement différencié des produits européens.
Une polarisation des spécialisations au sein de l'UE
L'analyse de spécialisation révèle une forte hétérogénéité entre États membres. En 2025, les pays les plus spécialisés dans ce secteur (RSCA positif élevé) sont :
| Pays | RSCA | RCA |
|---|---|---|
| Croatie | 0,79 | 8,58 |
| Autriche | 0,53 | 3,28 |
| Estonie | 0,30 | 1,84 |
| Lettonie | 0,26 | 1,70 |
| Pologne | 0,26 | 1,69 |
À l'inverse, l'Irlande (RSCA −0,96), Malte (−0,88), la Finlande (−0,87), Chypre (−0,85) et la Grèce (−0,62) sont les moins spécialisés, avec des parts de production quasi négligeables.
Au niveau des flux, l'Allemagne est devenue le premier exportateur de l'UE (107 M EUR en 2025, +49 % vs 2015), suivie de l'Italie (90 M EUR, +75 %), tandis que la France a vu ses exportations s'effondrer de 145 M à 32 M EUR (−78 %). La Pologne affiche la plus forte progression des exportations (+235 %), portée par l'essor de sa capacité de production et sa position logistique avantageuse au sein de l'UE.
Les principaux marchés de destination des exportations européennes restent la Suisse (102 M EUR, +42 %), le Royaume-Uni (46 M EUR, −50 %), la Russie (60 M EUR, −5 %) et la Turquie (29 M EUR, +85 %), cette dernière connaissant la plus forte progression.
Conclusion
Le marché européen des sous-vêtements féminins (CN 6212) a subi une transformation radicale entre 2015 et 2025. La production intra-européenne s'est effondrée de 82 % en volume, cédant la place à des importations en croissance régulière, principalement en provenance d'Asie. La dépendance nette aux importations est ainsi passée de 24 % à près de 80 %, un niveau qui expose l'UE à des risques significatifs en matière de résilience des chaînes d'approvisionnement.
La géographie des approvisionnements s'est considérablement diversifiée : la Chine, bien que restant le premier fournisseur, a perdu du terrain au profit du Bangladesh, du Viêt Nam et du Myanmar. Le Brexit a profondément perturbé les échanges avec le Royaume-Uni, tant à l'import qu'à l'export. Enfin, la production européenne qui subsiste tend à se repositionner vers le haut de gamme, comme en témoigne la hausse de 21 % du prix moyen des exportations, tandis que des pays comme l'Allemagne, l'Italie et la Pologne s'affirment comme les moteurs des exportations intra-européennes. Ces évolutions appellent une vigilance accrue sur les questions de souveraineté industrielle et de diversification des risques d'approvisionnement dans ce secteur stratégique de l'habillement.