Évolution du marché : Fiouls (CN 27101951) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 27101951 désigne les fiouls de pétrole ou de minéraux bitumineux destinés à subir un traitement défini, à l'exclusion des produits contenant du biodiesel. Concrètement, il s'agit de charges premières que les raffineries européennes importent pour les transformer en produits à plus forte valeur ajoutée (gazole, kérosène, naphte, etc.). Ce positionnement en amont de la chaîne de raffinage confère à ce produit une importance stratégique pour la sécurité énergétique de l'Union européenne.
La période 2015–2025 est marquée par des bouleversements majeurs : un effondrement quasi simultané des importations et des exportations de l'UE, un choc d'approvisionnement d'ampleur géopolitique lié aux sanctions contre la Russie, et une profonde restructuration des partenaires commerciaux. Le présent rapport s'appuie sur les données du Trade Dashboard pour décrire et interpréter ces dynamiques.
1. Une contraction massive des volumes échangés et un renchérissement des importations
1.1. Des importations en chute libre
Entre 2015 et 2025, les importations de fiouls de l'Union européenne se sont effondrées tant en volume qu'en valeur :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 6 146 M€ | 2 271 M€ | −63,0 % |
| Importations (volume) | 21 408 kt | 5 008 kt | −76,6 % |
| Prix moyen d'importation | 287 €/t | 449 €/t | +56,3 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
La contraction des volumes (−76,6 %) est nettement plus prononcée que celle de la valeur (−63,0 %), ce qui traduit une hausse significative du prix unitaire moyen : de 287 à 449 €/t (+56,3 %). Le prix a connu un point culminant à 612 €/t, correspondant vraisemblablement à la crise énergétique de 2022, avant de se stabiliser à un niveau structurellement supérieur à celui de la période pré-crise.
1.2. L'UE cesse progressivement d'être une plateforme d'exportation de fiouls
Les exportations de fiouls de l'UE ont connu une déroute encore plus spectaculaire :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Exportations (valeur) | 180 M€ | 5,9 M€ | −96,7 % |
| Exportations (volume) | 571 kt | 23 kt | −96,0 % |
| Prix moyen d'exportation | 316 €/t | 259 €/t | −18,0 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
Les volumes exportés sont passés de 571 kt à seulement 23 kt, soit un recul de 96 %. Le prix moyen d'exportation a lui aussi baissé (de 316 à 259 €/t), bien qu'il ait connu un pic exceptionnel à 2 275 €/t, probablement au cours de l'année 2021, année de fortes turbulences sur les marchés pétroliers post-Covid.
1.3. Un déficit commercial qui se réduit par contraction des flux
Le déficit commercial de l'UE sur ce produit s'est réduit de 5 966 M€ à 2 266 M€, soit une amélioration de 62 %. Cette réduction ne résulte toutefois pas d'un regain de compétitivité exportatrice, mais de la contraction plus rapide des importations par rapport aux exportations — un signe de désengagement global de l'UE sur ce segment.
2. Le choc géopolitique de 2022–2024 : déclin russe et réorientation des approvisionnements
2.1. La Russie, fournisseur dominant puis partenaire marginal
En 2015, la Russie représentait à elle seule 4 001 M€ d'importations de fiouls, soit environ 65 % de la valeur totale des importations de l'UE sur ce produit. En 2025, ce montant s'est effondré à 159 M€ (−96 %). Le choc d'approvisionnement détecté — centré sur l'année 2024 avec un degré d'anomalie de 3,9, un recul de −98,8 % et une part de valeur en jeu de 87,2 % — est directement lié à l'embargo de l'UE sur les produits pétroliers russes, entré en vigueur en février 2023, dont les effets se sont pleinement matérialisés au cours des exercices suivants.
2.2. L'Iraq, l'Arabie saoudite et l'Algérie au premier rang des fournisseurs de substitution
Pour compenser la perte du pétrole russe, l'UE s'est tournée vers des fournisseurs alternatifs, dont certains ont connu des croissances spectaculaires :
| Partenaire | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Russie | 4 001 M€ | 159 M€ | −96,0 % |
| Iraq | 13 M€ | 821 M€ | +6 061 % |
| Arabie saoudite | 0,6 M€ | 205 M€ | +32 394 % |
| Kazakhstan | 174 M€ | 82 M€ | −52,7 % |
| Algérie | 29 M€ | 199 M€ | +589 % |
Source : Principaux partenaires par valeur
L'Iraq est devenu le premier fournisseur de l'UE avec 821 M€, suivi de l'Arabie saoudite (205 M€) et de l'Algérie (199 M€). Le Kazakhstan, qui figurait déjà parmi les partenaires importants en 2015, a vu ses livraisons diminuer de moitié. Ces réorientations géographiques se reflètent dans une baisse spectaculaire de l'indice de concentration HHI des importations : de 7 045 en 2015 à 1 889 en 2025 (−73,2 %), signe d'une diversification nette de la base d'approvisionnement.
2.3. De nouveaux hubs importateurs en Méditerranée
Au sein de l'UE, les flux d'importation se sont reconfigurés. La Grèce s'est imposée comme le premier importateur, dépassant l'Italie et les Pays-Bas :
| État membre | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Grèce | 727 M€ | 1 091 M€ | +50,1 % |
| Italie | 1 582 M€ | 207 M€ | −86,9 % |
| Espagne | 760 M€ | 200 M€ | −73,7 % |
| Pays-Bas | 1 418 M€ | 457 M€ | −67,8 % |
| Portugal | 268 M€ | 212 M€ | −20,9 % |
| Allemagne | 319 M€ | 43 M€ | −86,5 % |
| France | 257 M€ | 12 M€ | −95,4 % |
Source : Principaux États membres importateurs
La Grèce a accru ses importations de 50 % pour atteindre 1 091 M€, ce qui s'explique par la présence de capacités de raffinage importantes sur son territoire et par sa position géographique favorable pour les livraisons depuis le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. L'indice de spécialisation révèle que la Grèce possède l'avantage comparatif le plus élevé de l'UE sur ce produit (RSCA de 0,878, RCA de 15,4), suivie de l'Italie (RSCA de 0,762). À l'inverse, la France (−95,4 %), l'Allemagne (−86,5 %) et l'Italie (−86,9 %) ont vu leurs importations se réduire considérablement.
3. L'effacement quasi total des exportations de fiouls de l'UE
3.1. Les destinations historiques ont disparu
Les principaux clients de l'UE en 2015 ont quasiment cessé leurs achats :
| Destination | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 106 M€ | ~0 M€ | −100,0 % |
| Gibraltar | 50 M€ | 5,5 M€ | −88,9 % |
| Norvège | 41 M€ | ~0 M€ | −100,0 % |
| Royaume-Uni | 24 M€ | 0,4 M€ | −98,4 % |
Source : Principaux partenaires par valeur
Les exportations vers les États-Unis et la Norvège sont tombées à des niveaux quasi nuls. Le Royaume-Uni, ancien débouché majeur, n'a importé que 383 000 € de fiouls de l'UE en 2025. Deux petits marchés ont émergé — Ceuta (21 M€) et l'Égypte (5 M€) — mais à des niveaux qui restent marginaux et ne compensent nullement les pertes.
3.2. Une concentration accrue des exportations résiduelles
Paradoxalement, alors que les volumes exportés se sont effondrés, l'indice de concentration HHI des exportations a augmenté de 4 407 à 7 331 (+66,4 %). Ce résultat s'explique logiquement : avec des volumes réduits à 23 kt, les exportations se concentrent sur un nombre très restreint de destinations résiduelles, accroissant mécaniquement la mesure de concentration. Les exportations ne relèvent plus d'une activité commerciale structurée mais de transactions ponctuelles et résiduelles.
3.3. Un lien structurel entre déclin des importations et disparition des exportations
Le fait que les importations et les exportations aient chuté simultanément n'est pas une coïncidence. Le produit NC 27101951 désignant des fiouls destinés à subir un traitement défini, il constitue une charge première pour les raffineries européennes. La perte d'accès au fioul russe — qui représentait les deux tiers des importations — a réduit la matière disponible pour le raffinage, entraînant par effet de cascade une diminution des produits transformés susceptibles d'être réexportés. La volatilité des flux d'exportation — avec des coefficients de variation très élevés pour le Royaume-Uni (1,30), la Norvège (1,42) ou les États-Unis (2,07) — confirme la nature erratique et en voie de disparition de ces flux.
Conclusion
La période 2015–2025 a transformé le marché européen des fiouls à traiter (CN 27101951) de façon profonde. En moins d'une décennie, l'Union européenne est passée d'un modèle reposant massivement sur les importations russes (4 Mds€ en 2015) à une structure beaucoup plus fragmentée, où l'Iraq, l'Arabie saoudite et l'Algérie ont remplacé la Russie au palmarès des fournisseurs. Cette diversification s'est accompagnée d'une hausse des prix moyens (+56 %) et d'une contraction drastique des volumes importés (−77 %).
Dans le même temps, l'UE a quasiment cessé d'exporter des fiouls, passant de 571 kt à 23 kt. Le lien mécanique entre importation de charges premières et réexportation de produits transformés explique cet effacement concomitant. La Grèce, avec ses capacités de raffinage et sa position méditerranéenne, est la principale bénéficiaire de cette reconfiguration, tandis que les grands pôles historiques que sont l'Italie, les Pays-Bas et la France ont vu leur rôle considérablement réduit.
À l'horizon, les questions clés portent sur la capacité de l'UE à stabiliser ses nouveaux approvisionnements, sur l'impact de la transition climatique sur la demande de fiouls lourds, et sur l'éventuel développement de solutions de substitution (biocarburants, hydrogène) qui pourraient à terme réduire la dépendance de l'industrie européenne vis-à-vis de ce produit.