Évolution du marché : Fioul lourd (CN 27101967) — 2015–2025
Introduction
Le présent rapport analyse l'évolution du commerce extérieur de l'Union européenne pour le code douanier 27101967 — les fiouls lourds dérivés de minéraux bitumineux à teneur en soufre supérieure à 0,5 % (hors produits destinés à la transformation chimique et ceux contenant du biodiesel). Ce produit, issu du chapitre 27 (combustibles minéraux et huiles minérales), constitue un indicateur clé de la dynamique énergétique européenne.
La période étudiée (2020–2025, périodes complètes disponibles) couvre des événements majeurs : la crise sanitaire du Covid-19, le conflit russo-ukrainien et les sanctions qui en ont découlé, ainsi que la réorientation structurelle de la politique énergétique européenne. L'UE demeure un exportateur net de fioul lourd, mais les volumes échangés, les partenaires et les prix ont connu des transformations profondes. Ce rapport s'articule autour de trois dynamiques principales : la contraction des volumes malgré la hausse des valeurs, la révolution géopolitique des approvisionnements, et la consolidation du rôle de hub de raffinage européen.
1. Un commerce en contraction : volumes en repli sévère, valeurs soutenues par la hausse des prix
1.1. L'effondrement des volumes échangés masqué par l'inflation des prix
Le constat le plus marquant de la période 2020–2025 est la divergence spectaculaire entre l'évolution des volumes et celle des valeurs. Les exportations de fioul lourd ont chuté de 57,1 % en volume (de 12,77 millions de tonnes en 2020 à 5,48 millions de tonnes en 2025), tandis que leur valeur ne reculait que de 15,2 % (de 2,95 milliards € à 2,50 milliards €). Les importations ont suivi une trajectoire similaire : –45,6 % en volume (de 2,81 Mt à 1,53 Mt) contre seulement –6,8 % en valeur (de 726 M€ à 677 M€).
| Indicateur | 2020 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations — valeur | 2 952 M€ | 2 503 M€ | –15,2 % |
| Exportations — volume | 12,77 Mt | 5,48 Mt | –57,1 % |
| Exportations — prix moyen | 231 €/t | 457 €/t | +97,7 % |
| Importations — valeur | 726 M€ | 677 M€ | –6,8 % |
| Importations — volume | 2,81 Mt | 1,53 Mt | –45,6 % |
| Importations — prix moyen | 258 €/t | 442 €/t | +71,5 % |
(Source : Vue d'ensemble du commerce)
1.2. L'effet des cours mondiaux du pétrole
La hausse des prix moyens — près de +98 % pour les exportations et +72 % pour les importations — est directement liée à l'envolée des cours du pétrole brut observée entre 2021 et 2022 (rebond post-Covid, puis crise énergétique liée à la guerre en Ukraine). Le prix moyen des exportations a atteint un pic à 539 €/t, tandis que celui des importations a culminé à 572 €/t. En 2025, les prix restent néanmoins nettement au-dessus de leurs niveaux de 2020, ce qui a permis de « lisser » en valeur la chute des volumes.
1.3. Un excédent commercial qui se maintient mais se réduit
L'UE affiche un excédent structurel sur ce segment, reflétant la capacité de raffinage excédentaire du continent. L'excédent est passé de 2,23 milliards € en 2020 à 1,83 milliard € en 2025 (–17,9 %), avec un maximum intermédiaire à 3,71 milliards €. Le maintien de cet excédent, malgré la contraction des volumes, témoigne de la valeur ajoutée des exportations européennes dans un contexte de prix élevés.
2. Une révolution géopolitique : sanctions contre la Russie et reconfiguration des partenaires
2.1. L'éviction quasi-totale de la Russie
L'événement le plus spectaculaire de la période est la disparition de la Fédération de Russie en tant que fournisseur d'importations de fioul lourd. Les importations en provenance de Russie sont passées de 122,6 M€ en 2020 à seulement 128 375 € en 2025, soit un effondrement de 99,9 %. Ce mouvement est la conséquence directe du sixième paquet de sanctions de l'UE adopté en juin 2022, qui a interdit l'importation de produits pétroliers russes.
| Partenaire (importations) | 2020 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| 🇷🇺 Russie | 122,6 M€ | 0,1 M€ | –99,9 % |
| 🇬🇧 Royaume-Uni | 168,6 M€ | 90,5 M€ | –46,3 % |
| 🇹🇷 Turquie | 3,6 M€ | 238,4 M€ | +6 534 % |
| 🇮🇱 Israël | 8,4 M€ | 74,7 M€ | +791 % |
| 🇨🇦 Canada | 29,0 M€ | 126,9 M€ | +337 % |
| 🇺🇸 États-Unis | 35,3 M€ | 7,5 M€ | –78,7 % |
(Source : Principaux partenaires par valeur)
2.2. La Turquie, nouveau fournisseur dominant
La Turquie a connu une progression fulgurante (+6 534 %), passant d'un rôle marginal (3,6 M€) à celui de premier fournisseur extra-UE (238,4 M€) en 2025. Cette évolution reflète le rôle de plaque tournante que la Turquie a joué dans la reconfiguration des flux pétroliers mondiaux : en important du pétrole russe à prix réduit, elle a pu réexporter des produits raffinés vers l'UE, opérant un arbitrage géopolitique profitable.
2.3. La diversification géographique des approvisionnements
Face à la perte du fournisseur russe, l'UE a diversifié ses sources d'approvisionnement :
- Israël (8,4 M€ → 74,7 M€, +791 %) et Canada (29 M€ → 127 M€, +337 %) ont émergé comme fournisseurs alternatifs majeurs.
- Les Émirats arabes unis ont connu un choc d'approvisionnement brutal en 2025, avec une chute de 99,1 % des importations, classée comme un événement d'anomalie de 5,7 écarts-types.
- La catégorie « pays et territoires non spécifiés » (souvent liée à des transactions opaques ou à du commerce de navires-citernes) a fortement diminué (–86,7 %), suggérant une plus grande transparence des flux.
2.4. Une concentration accrue des sources d'importation
L'indice de concentration HHI des importations a augmenté de 30,8 % (de 1 549 à 2 026), signalant une concentration plus élevée des fournisseurs. Cela constitue paradoxalement un risque : si la diversification géographique s'est accrue, la dépendance à la Turquie — désormais partenaire dominant — introduit une nouvelle vulnérabilité potentielle, d'autant plus que la volatilité des flux turcs est élevée (coefficient de variation de 0,80).
3. L'UE comme hub de raffinage : transformations des flux intra-européens et des destinations d'exportation
3.1. Le recul des provisions de bord et l'essor de destinations lointaines
Les exportations de l'UE vers des « stores and provisions within the framework of extra-Union trade » (principalement le bunkering maritime) ont diminué de 41,2 %, passant de 1,50 milliard € à 881 M€. En parallèle, des destinations plus lointaines ont gagné en importance :
| Partenaire (exportations) | 2020 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| 🇬🇮 Gibraltar | 197 M€ | 342 M€ | +73,9 % |
| 🇸🇬 Singapour | 111 M€ | 194 M€ | +75,3 % |
| 🇺🇸 États-Unis | 177 M€ | 291 M€ | +64,2 % |
| 🇲🇦 Maroc | 41 M€ | 98 M€ | +139 % |
| 🇸🇦 Arabie saoudite | 223 M€ | 32 M€ | –85,8 % |
(Source : Principaux partenaires par valeur)
La croissance des exportations vers Singapour (+75 %), les États-Unis (+64 %) et le Maroc (+139 %) indique un réacheminement des flux de fioul lourd européen vers des marchés où les marges de raffinage sont plus attractives ou où la demande de fioul à haute teneur en soufre persiste (usage maritime, production d'électricité). L'effondrement des exportations vers l'Arabie saoudite (–85,8 %) s'explique par le développement de la capacité de raffinage propre de ce pays.
3.2. Le rôle prépondérant des pays du Nord-Ouest européen
Côté exportations, les principaux pays exportateurs montrent une domination persistante mais en recomposition des Pays-Bas :
| Pays (exportations) | 2020 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| 🇳🇱 Pays-Bas | 1 571 M€ | 1 240 M€ | –21,1 % |
| 🇬🇷 Grèce | 255 M€ | 584 M€ | +128,6 % |
| 🇮🇹 Italie | 161 M€ | 498 M€ | +208,7 % |
| 🇪🇸 Espagne | 398 M€ | 8 M€ | –98,0 % |
| 🇸🇪 Suède | 304 M€ | 3 M€ | –99,0 % |
(Source : Principaux pays rapporteurs par valeur)
Les Pays-Bas demeurent de loin le premier exportateur (1,24 milliard €), bénéficiant du complexe de Rotterdam — le plus grand hub pétrolier européen. Cependant, la Grèce (+129 %) et surtout l'Italie (+209 %) ont considérablement accru leurs exportations, consolidant le rôle de la Méditerranée comme zone de réexportation. En revanche, l'Espagne et la Suède ont pratiquement cessé leurs exportations extra-UE (–98 % et –99 % respectivement), ce qui peut refléter une réorientation de leur production vers le marché intérieur ou des changements dans les schémas de raffinage.
3.3. Un marché intérieur de plus en plus centralisé en Méditerranée
Côté importations intra-UE, les Pays-Bas restent le premier importateur (93 M€), mais avec une baisse de 55 %. L'Italie (+452 %, passant de 22 M€ à 120 M€), l'Espagne (+419 %, de 14 M€ à 71 M€) et la France (+24 %, de 182 M€ à 225 M€) ont accru leur rôle, tandis que la Belgique (–97 %) et l'Estonie (–99,6 %) ont quasiment disparu des importations.
Les indices de spécialisation confirment cette tendance : Malte (RSCA = 0,98), la Grèce (RSCA = 0,91) et la Croatie (RSCA = 0,85) figurent parmi les pays les plus spécialisés dans le fioul lourd, tandis que des pays comme l'Estonie (RSCA = –0,98) ou la Hongrie (RSCA = –0,98) sont structurellement déficitaires.
3.4. Une volatilité élevée qui reflète l'incertitude du marché
L'analyse de la volatilité révèle des niveaux d'instabilité élevés sur de nombreux flux. Les importations depuis la Russie (CV = 0,98) et la Norvège (CV = 1,61) sont les plus volatiles. Côté exportations, le Sénégal (CV = 1,58) et l'Arabie saoudite (CV = 1,02) présentent les plus fortes fluctuations. Un choc de prix significatif a été détecté sur les exportations vers les États-Unis en 2022 (+129,8 %), coïncidant avec la crise énergétique post-invasion de l'Ukraine. Les importations en provenance des États-Unis ont également subi un choc de prix en 2022 (+76,8 %). Ces événements illustrent la propagation de la turbulence énergétique mondiale dans les échanges de fioul lourd.
Conclusion
L'analyse du commerce extérieur de l'UE pour le fioul lourd (CN 27101967) sur la période 2020–2025 met en lumière trois tendances fondamentales :
-
Une contraction profonde des volumes échangés, tant à l'importation (–46 %) qu'à l'exportation (–57 %), compensée en partie par la hausse des prix moyens (+72 % à +98 %). Cette dynamique reflète à la fois la transition énergétique en cours, la désindustrialisation partielle et la réduction de la demande européenne de produits pétroliers lourds.
-
Une révolution géopolitique des approvisionnements, avec l'éviction quasi-totale de la Russie et l'émergence de la Turquie comme nouveau fournisseur dominant, accompagnée d'une diversification vers le Canada et Israël. Cette reconfiguration a accru la concentration du marché (HHI +31 %) et introduit de nouvelles dépendances potentielles.
-
La consolidation du rôle de l'UE comme hub de raffinage et de réexportation, incarnée par la prééminence des Pays-Bas et la montée en puissance de la Grèce et de l'Italie, tandis que les destinations d'exportation se réorientent vers l'Atlantique (États-Unis, Maroc) et l'Asie (Singapour).
À l'horizon, plusieurs facteurs structurels — durcissement des réglementations IMO sur les émissions de soufre, développement des carburants alternatifs, et incertitudes géopolitiques — continueront de façonner ce marché en profonde mutation.