Évolution du marché : Ferrailles (CN 7204) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport examine l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne avec le reste du monde pour le code NC 7204, qui couvre les déchets et débris de fonte, de fer ou d'acier, ainsi que les déchets lingotés en fer ou en acier. Cette catégorie regroupe plusieurs sous-produits — ferrailles de fonte (720410), aciers inoxydables (720421), aciers alliés (720429), débris étamés (720430), tournures et copeaux (720441), débris de fer ou d'acier divers (720449) et déchets lingotés (720450).
Sur la période 2015–2025, le marché des ferrailles a connu une transformation structurelle profonde. L'UE, à peine autosuffisante en début de période, s'est imposée comme un exportateur net de premier plan, avec un solde commercial passé de +652 millions d'euros en 2015 à +3,3 milliards d'euros en 2025. Cette dynamique s'est accompagnée d'une forte hausse des prix, d'un rééquilibrage géographique des partenaires commerciaux et d'une exposition nouvelle à des chocs de marché, en particulier autour de 2021.
1. D'une quasi-autosuffisance à un excédent structurel : la métamorphose commerciale de l'UE
L'envolée des exportations dépasse nettement la croissance des importations
Le déséquilibre fondamental du marché réside dans des trajectoires divergentes des flux sortants et entrants. Les exportations de l'UE en valeur ont bondi de 2,33 milliards d'euros en 2015 à 5,14 milliards d'euros en 2025 (+120,5 %), avec un pic exceptionnel à 7,62 milliards d'euros. En volume, elles sont passées de 9,14 millions de tonnes à 15,76 millions de tonnes (+72,5 %), culminant à 19,43 millions de tonnes.
| Indicateur | 2015 | Pic | 2025 | Variation 2015→2025 |
|---|---|---|---|---|
| Exportations (valeur, Mds €) | 2,33 | 7,62 | 5,14 | +120,5 % |
| Exportations (volume, Mt) | 9,14 | 19,43 | 15,76 | +72,5 % |
| Importations (valeur, Mds €) | 1,68 | 2,54 | 1,83 | +9,1 % |
| Importations (volume, Mt) | 5,24 | 5,52 | 4,79 | −8,7 % |
| Solde (Mds €) | +0,65 | +5,43 | +3,31 | +408 % |
Du côté des importations, la croissance a été beaucoup plus modeste : +9,1 % en valeur (de 1,68 à 1,83 milliard d'euros) et −8,7 % en volume (de 5,24 à 4,79 millions de tonnes). Le solde commercial s'est ainsi envolé de +652 millions d'euros à +3,31 milliards d'euros, avec un sommet à +5,43 milliards d'euros.
Le basculement vers un statut d'exportateur net
L'indicateur de dépendance nette aux importations confirme ce basculement structurel. En 2015, l'UE était légèrement dépendante des importations (+0,88 %). En 2025, elle est devenue un exportateur net significatif (−5,72 %), avec un creux atteignant −21,8 %. L'intensité commerciale a bondi de 1,1 % à 33,9 %, tandis que la propension à exporter est passée de 0,12 % à 22,5 %, indiquant une intégration massive de l'UE dans les chaînes mondiales de recyclage de l'acier.
Des prix en hausse tendancielle, amplifiés par le cycle 2021–2022
Les prix unitaires ont suivi une trajectoire haussière, avec des pics marqués en 2021–2022. Le prix moyen à l'exportation est passé de 255 €/t en 2015 à 326 €/t en 2025 (+27,8 %), avec un maximum à 433 €/t. Le prix moyen à l'importation a évolué de 321 à 383 €/t (+19,6 %), culminant à 555 €/t. Ces pics correspondent au cycle de forte tension sur les matières premières observé à l'échelle mondiale post-Covid.
| Indicateur prix (€/t) | 2015 | Min | Max | 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Prix exportation | 255 | 210 (2016) | 433 (2022) | 326 |
| Prix importation | 321 | 275 (2016) | 555 (2022) | 383 |
2. Reconfiguration géographique des partenaires : la Turquie en pôle position, la Russie en chute libre
La Turquie, partenaire dominant et croissant des exportations UE
La répartition géographique des exportations révèle une concentration accrue autour de la Turquie. Ce partenaire absorbe à lui seul des exportations passées de 1,19 milliard d'euros (2015) à 3,05 milliards d'euros (2025, +157,5 %), avec un pic à 4,56 milliards d'euros. En 2025, la Turquie représente environ 59 % de la valeur totale des exportations UE de ferrailles, ce qui traduit son rôle de principal aciériste importateur de ferrailles en provenance d'Europe.
| Partenaire export (valeur, M€) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 1 186 | 3 055 | +157,5 % |
| Inde | 238 | 561 | +135,4 % |
| Égypte | 83 | 512 | +519,6 % |
| Pakistan | 91 | 279 | +207,3 % |
| États-Unis | 47 | 80 | +70,1 % |
| Maroc | 56 | 124 | +120,4 % |
| Suisse | 103 | 106 | +3,1 % |
L'Égypte (+520 %), le Pakistan (+207 %) et l'Inde (+135 %) ont connu des hausses spectaculaires, reflétant la montée en puissance de capacités sidérurgiques au Moyen-Orient et en Asie du Sud. L'Inde a même atteint un pic de 1,14 milliard d'euros, avant de refluer.
L'effondrement des importations en provenance de Russie et la montée de l'Ukraine
Côté importations, le changement le plus spectaculaire concerne la Russie. En 2015, la Russie était le premier fournisseur de l'UE avec 346 millions d'euros. En 2025, ce chiffre s'est effondré à 25 millions d'euros (−92,6 %), très probablement sous l'effet des sanctions européennes adoptées après février 2022. En parallèle, l'Ukraine est apparue comme un fournisseur majeur, passant de 7 à 118 millions d'euros (+1 490 %).
| Partenaire import (valeur, M€) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 573 | 461 | −19,5 % |
| Suisse | 176 | 256 | +45,5 % |
| Norvège | 101 | 185 | +82,5 % |
| Russie | 346 | 25 | −92,6 % |
| États-Unis | 78 | 242 | +209,7 % |
| Turquie | 107 | 131 | +22,1 % |
| Ukraine | 7 | 118 | +1 490 % |
Le Royaume-Uni demeure le premier fournisseur (461 M€), mais a perdu du terrain. Les États-Unis (+210 %) et la Norvège (+83 %) ont conforté leur position, probablement en raison de la recherche de sources alternatives après la perte des volumes russes.
Des membres internes de l'UE aux rôles bien différenciés
Au sein même de l'UE, la spécialisation des États membres dans le commerce de ferrailles est hétérogène. La France (RSCA de 0,36), le Danemark (0,28) et la Slovénie (0,32) affichent un avantage comparatif révélé à l'exportation. À l'inverse, l'Italie (RSCA de −0,62) et l'Espagne (−0,52) figurent parmi les États les moins spécialisés, ce qui suggère qu'ils importent davantage de ferrailles pour alimenter leur industrie sidérurgique interne. Les Pays-Bas, la Belgique et le Danemark sont les principaux pivots d'exportation intra-UE.
3. Chocs, volatilité et concentration : un marché de plus en plus sensible aux perturbations
L'année 2021 : un séisme de prix sur plusieurs fronts simultanés
L'analyse de la volatilité et des chocs identifie 2021 comme l'année d'un choc majeur. Trois événements de prix exceptionnels ont été détectés simultanément :
| Choc | Flux | Anomalie | Hausse de prix | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Pakistan | Exportations | 27,4 | +64,3 % | 6,4 % |
| Royaume-Uni | Importations | 21,4 | +49,7 % | 35,3 % |
| Turquie | Exportations | 13,1 | +47,8 % | 71,9 % |
Le choc turc, qui touche 71,9 % de la valeur des exportations, est de loin le plus significatif en termes systémiques. La hausse de prix de près de 48 % sur le principal marché de destination de l'UE reflète la flambée mondiale des matières premières post-Covid, combinée à une forte demande turque pour alimenter sa sidérurgie en expansion. Le choc sur les importations en provenance du Royaume-Uni (anomalie de 21,4) illustre quant à lui la transmission de cette tension à l'approvisionnement côtier européen.
Une volatilité hétérogène selon les partenaires
Les coefficients de variation révèlent une instabilité très inégale selon les partenaires :
- Ukraine (importations, CV = 1,48) et Venezuela (importations, CV = 1,34) affichent la volatilité la plus élevée, ce qui traduit des approvisionnements structurellement instables.
- Bangladesh (exportations, CV = 0,99) et Moldavie (CV = 0,77) présentent une volatilité élevée côté exportations.
- À l'opposé, la Suisse (exportations, CV = 0,16) et la Norvège (importations, CV = 0,09) constituent des partenaires relativement stables.
Cette hétérogénéité de volatilité souligne que la diversification géographique des flux ne protège pas nécessairement contre le risque, certains partenaires traditionnels offrant une stabilité appréciable tandis que les nouveaux partenaires introduisent de l'incertitude.
Une concentration croissante des exportations et une production européenne en forte hausse
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des exportations en valeur est passé de 2 852 à 3 798 (+33,2 %), indiquant une concentration accrue — essentiellement due au poids croissant de la Turquie. À l'inverse, l'HHI des importations a baissé de 1 816 à 1 235 (−32 %), signe d'une diversification des sources d'approvisionnement, logique après la perte des volumes russes.
| HHI | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 1 816 | 1 235 | −32,0 % |
| Importations (volume) | 2 669 | 1 465 | −45,1 % |
| Exportations (valeur) | 2 852 | 3 798 | +33,2 % |
| Exportations (volume) | 4 074 | 4 362 | +7,1 % |
Parallèlement, la production européenne de ferrailles (données Prodcom) a connu une progression spectaculaire : les volumes sont passés de 5,57 milliards de kg à 35,1 milliards de kg (+530,6 %), et la valeur de production de 1,79 à 9,18 milliards d'euros (+413,7 %). Cette explosion de la production interne explique en grande partie la capacité de l'UE à devenir un exportateur net, alimentée par la dynamique de l'économie circulaire et le développement du recyclage de l'acier.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché des ferrailles (CN 7204) de l'Union européenne a connu trois mutations simultanées : un basculement structurel vers le statut d'exportateur net, une reconfiguration profonde des partenaires géographiques marquée par le déclin russe et la montée turque, et une exposition accrue aux chocs de prix avec une concentration croissante des débouchés d'exportation.
Les perspectives demeurent marquées par plusieurs tensions. La dépendance à la Turquie, qui absorbe près de 60 % des exportations, constitue un risque de concentration. La production européenne en forte hausse, combinée à la transition verte et aux objectifs d'économie circulaire, devrait maintenir le statut d'exportateur net de l'UE, mais la volatilité des prix et la géopolitique des approvisionnements continueront à façonner les équilibres de ce marché stratégique pour la chaîne de valeur de l'acier.