Évolution du marché : Fil machine en aciers non alliés (CN 7213) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 7213 couvre le fil machine en fer ou en aciers non alliés, enroulé en spires non rangées « en couronnes ». Ce produit, utilisé notamment dans la construction (ronds à béton), la fabrication de pneumatiques et la visserie, constitue un segment significatif de la sidérurgie européenne. La période 2015–2025 a été marquée par des bouleversements profonds : la pandémie de Covid-19, la crise énergétique de 2022, l'introduction et le renforcement des mesures commerciales de sauvegarde de l'UE, et la guerre en Ukraine ont reconfiguré les flux commerciaux de l'Union européenne. Ce rapport analyse l'évolution des échanges de l'UE avec le reste du monde pour ce produit, en s'appuyant sur les données annuelles de 2015 à 2025. La vue d'ensemble du commerce fournit le cadre général de cette analyse.
1. Un basculement structurel : de l'excédent au déficit commercial
1.1 L'effondrement des exportations de l'UE
Sur la période 2015–2025, les exportations de l'UE en fil machine non allié ont connu une contraction sévère. En valeur, elles sont passées de 931 M€ à 594 M€, soit une baisse de 36,2 %. En volume, le recul est encore plus marquant : de 2 044 kt à 887 kt, une chute de 56,6 %. Le volume exporté en 2025 est le plus faible de toute la période étudiée.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur exportations (M€) | 931 | 594 | −36,2 % |
| Volume exportations (kt) | 2 044 | 887 | −56,6 % |
| Prix moyen export (€/t) | 455 | 669 | +47,0 % |
Les exportations ont culminé en 2018 avec une valeur de 1 242 M€ et un volume de 2 146 kt, avant de décliner de manière quasi continue. La hausse du prix moyen à l'exportation (de 455 à 669 €/t, soit +47 %) atteste d'un effet de composition : l'UE exporte moins de fil machine, mais davantage de produits à plus forte valeur ajoutée, ou les prix unitaires ont été tirés vers le haut par l'inflation des coûts de production sidérurgique.
1.2 La progression continue des importations
Dans le même temps, les importations de l'UE ont suivi une trajectoire opposée. La valeur des importations est passée de 893 M€ à 1 405 M€ (+57,3 %), tandis que le volume est passé de 2 070 kt à 2 488 kt (+20,2 %). Le volume importé a culminé en 2018 à 2 976 kt, année du boom de la demande mondiale d'acier, avant de se stabiliser autour de 2,5 Mt.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur importations (M€) | 893 | 1 405 | +57,3 % |
| Volume importations (kt) | 2 070 | 2 488 | +20,2 % |
| Prix moyen import (€/t) | 432 | 565 | +30,8 % |
1.3 Le creusement du déficit commercial
La combinaison de ces deux dynamiques a provoqué un retournement spectaculaire de la balance commerciale de l'UE pour ce produit :
| Année | Balance commerciale (M€) |
|---|---|
| 2015 | +38 |
| 2018 | −148 |
| 2020 | −401 |
| 2022 | −1 188 (point bas) |
| 2025 | −811 |
L'UE est ainsi passée d'une position légèrement excédentaire (+38 M€ en 2015) à un déficit structurel de −811 M€ en 2025, avec un point bas à −1 189 M€ en 2022, année de la crise énergétique européenne. L'indicateur de dépendance nette aux importations confirme cette tendance, passant de 5,5 % en 2015 à 9,1 % en 2025 (après un pic à 13,8 %).
2. Une réorientation géographique profonde des flux commerciaux
2.1 La montée en puissance de la Turquie comme fournisseur principal
L'évolution la plus frappante côté importations concerne la Turquie. Ses ventes à l'UE sont passées de 64 M€ à 254 M€, soit une progression de 293,9 %. La Turquie est ainsi devenue le premier fournisseur extracommunautaire de l'UE en fil machine, dépassant le Royaume-Uni et l'Ukraine. Cependant, ce flux est très volatile (coefficient de variation de 0,56), avec un pic à 463 M€ suivi de fortes corrections.
Les principaux partenaires à l'importation se présentent comme suit en 2025 :
| Rang | Partenaire | Valeur 2025 (M€) | Variation 2015–2025 | CV |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Turquie | 254 | +293,9 % | 0,56 |
| 2 | Ukraine | 200 | +46,4 % | 0,33 |
| 3 | Royaume-Uni | 188 | −10,4 % | 0,29 |
| 4 | Russie | 143 | +92,2 % | 0,24 |
| 5 | Suisse | 124 | −2,5 % | 0,19 |
| 6 | Biélorussie | 62 | +20,0 % | 0,31 |
| 7 | Moldavie | 59 | −17,2 % | 0,22 |
2.2 L'effondrement des débouchés traditionnels à l'exportation
Les exportations de l'UE ont subi un double choc géographique. Premièrement, la quasi-disparition des ventes vers l'Algérie (de 235 M€ à 0,3 M€, soit −99,9 %) constitue l'événement le plus marquant. L'Algérie était en 2015 le premier client extracommunautaire de l'UE en valeur. Deuxièmement, les exportations vers le Maroc se sont également effondrées (de 39 M€ à 2,6 M€, soit −93,2 %).
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Algérie | 235 | 0,3 | −99,9 % |
| Maroc | 39 | 2,6 | −93,2 % |
| Israël | 56 | 12 | −79,3 % |
| Turquie | 115 | 24 | −79,2 % |
| Espagne (export UE) | 291 | 44 | −85,0 % |
| Italie (export UE) | 172 | 52 | −69,9 % |
La Suisse reste le premier débouché des exportations de l'UE (215 M€, +49,2 %), tandis que le Royaume-Uni reste relativement stable (99 M€). Les principaux partenaires à l'exportation montrent une concentration accrue sur les marchés proches.
2.3 Le redéploiement des flux intra-UE : la Roumanie et la France en tête
Côté États membres exportateurs, l'Allemagne demeure le premier exportateur extra-UE (215 M€), mais a perdu 20 % de sa valeur. L'Espagne, autrefois leader (291 M€), n'exporte plus que 44 M€ (−85 %). À l'inverse, la France a quadruplé ses exportations (de 31 M€ à 141 M€, +361 %), et la Pologne a connu une progression spectaculaire (de 1,2 M€ à 17 M€, +1 300 %).
À l'importation, la Roumanie est devenue le premier État membre importateur extracommunautaire (362 M€, +154 %), devançant l'Italie (110 M€, −34 %) et l'Allemagne (83 M€, −40 %). Les Pays-Bas (157 M€, +422 %), la Belgique (119 M€, +155 %) et l'Espagne (122 M€, +216 %) ont également fortement accru leurs importations, ce qui peut refléter des réorganisations des chaînes logistiques sidérurgiques au sein de l'UE.
3. Chocs de prix, restructuration de la production et concentration croissante
3.1 Des chocs de prix ponctuels mais violents
L'analyse de la volatilité et des chocs révèle trois événements majeurs :
| Choc | Flux | Année | Anomalie | Variation de prix |
|---|---|---|---|---|
| Algérie | Exportations | 2021 | 14,7 σ | +120,4 % |
| Malaisie | Importations | 2022 | 7,5 σ | +67,0 % |
| Moldavie | Importations | 2021 | 7,1 σ | +48,1 % |
Le choc algérien à l'exportation (anomalie de 14,7 écarts-types) est exceptionnel : il correspond à l'effondrement quasi total des volumes, ce qui a mécaniquement fait monter le prix unitaire résiduel. Côté importations, les pics de prix en 2021–2022 reflètent la conjonction de la reprise post-Covid et de la crise énergétique européenne, qui a considérablement renchéri les coûts de production sidérurgique. Les prix moyens à l'importation ont culminé en 2022 à 845 €/t, contre 390 €/t au plus bas, avant de refluer à 565 €/t en 2025.
3.2 Une production européenne en repli de volume, mais en progression de valeur
Les volumes de production de l'UE en fil machine ont baissé de 16,1 Mt à 11,8 Mt (−26,6 %). En revanche, la valeur de la production est passée de 4,7 Mds€ à 6,5 Mds€ (+40,2 %). Cette divergence entre volume et valeur traduit un mouvement de restructuration de la sidérurgie européenne : montée en gamme, fermeture d'unités les moins compétitives, et inflation des coûts (énergie, matières premières, carbone).
L'analyse de la spécialisation en 2025 montre que la Grèce (RSCA : 0,71) et le Portugal (RSCA : 0,69) sont les États membres les plus spécialisés dans ce produit, tandis que l'Allemagne, premier producteur en volume (30,6 % de la production UE), possède un avantage comparatif modéré (RSCA : 0,18). Les pays nordiques (Danemark, Irlande, Suède, Finlande) sont structurellement non spécialisés dans ce segment.
3.3 Une concentration croissante des exportations et des tensions structurelles
L'indice de concentration HHI des exportations de l'UE est passé de 1 309 à 1 793 (+37 %), indiquant une concentration géographique croissante des débouchés. Les exportations de l'UE se sont de plus en plus tournées vers un nombre réduit de marchés (Suisse, Royaume-Uni, Canada), ce qui accroît la vulnérabilité aux chocs de demande sur ces partenaires spécifiques.
À l'inverse, l'HHI des importations a légèrement diminué (de 1 288 à 1 135, soit −12 %), traduisant une diversification modérée des sources d'approvisionnement. Néanmoins, l'indice reste dans une zone de concentration modérée, la Turquie et l'Ukraine représentant à eux seuls une part croissante du total.
L'indicateur d'intensité commerciale (part du commerce extracommunautaire dans la production totale) est passé de 19,7 % à 28,6 % (+45,6 %), et la propension à exporter de 8,3 % à 12,5 % (+51,2 %). L'économie européenne est donc devenue structurellement plus dépendante des échanges extérieurs pour ce produit, malgré — ou à cause de — la contraction de sa production.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché du fil machine en aciers non alliés (NC 7213) a subi une transformation profonde. L'UE est passée d'une position quasi-équilibrée à un déficit commercial structurel de 811 M€, résultant de la contraction simultanée des exportations (−57 % en volume) et de la progression des importations (+20 % en volume). Ce mouvement s'explique par la restructuration de la sidérurgie européenne (baisse de 27 % des volumes de production), le renchéri des coûts de production, et la concurrence accrue de fournisseurs tiers, en premier lieu la Turquie. La disparition des débouchés maghrébins, l'instabilité des flux avec certains partenaires d'Europe de l'Est, et la concentration croissante des exportations sur quelques marchés proches constituent des risques structurels pour l'autonomie de la filière. Les pics de prix de 2021–2022 ont confirmé la sensibilité du secteur aux chocs énergétiques et géopolitiques. À moyen terme, l'orientation vers une production à plus forte valeur ajoutée (prix moyen en hausse de 47 % à l'exportation) pourrait permettre de compenser partiellement la perte de volumes, mais la dépendance aux importations — notamment turques — s'annonce comme un enjeu majeur pour la politique industrielle et commerciale de l'Union.