Évolution du marché : Fil machine (CN 721391) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 721391 couvre le fil machine en fer ou aciers non alliés, de section circulaire de diamètre inférieur à 14 mm, enroulé en couronnes irrégulières, à l'exclusion des aciers de décolletage et du fil à reliefs. Ce produit, qui regroupe six sous-produits différenciés par leur teneur en carbone et leur usage (armature du béton, renforcement des pneumatiques, etc.), constitue un intrant essentiel pour les secteurs de la construction, de l'automobile et de la métallurgie de transformation. Sur la période 2015–2025, les échanges de l'Union européenne avec le reste du monde ont connu une transformation profonde, marquée par un effondrement des exportations, une montée en puissance des importations et un basculement structurel vers la dépendance extérieure. Le présent rapport identifie trois dynamiques majeures qui expliquent cette évolution.
1. L'effondrement de la capacité exportatrice de l'Union européenne
Un recul massif des exportations en volume et en valeur
Entre 2015 et 2025, les exportations de l'UE de fil machine (CN 721391) vers les pays tiers ont chuté de manière spectaculaire. En valeur, elles sont passées de 472,9 M€ à 158,8 M€, soit une baisse de −66,4 % (aperçu général). En volume, le déclin est encore plus marqué : les quantités exportées sont passées de 1 085 918 tonnes à 241 893 tonnes, soit un recul de −77,7 %. Cette contraction s'est accompagnée d'une hausse des prix unitaires à l'exportation (de 436 €/t à 656 €/t, soit +50,7 %), ce qui indique que les exportateurs européens se sont concentrés sur des segments à plus forte valeur ajoutée, mais sans pouvoir compenser la chute des volumes.
Une concentration géographique en net repli
L'indice de concentration HHI des exportations a chuté de 2 230 à 1 250 sur la période (concentration), signe d'une diversification apparente des partenaires. Toutefois, cette diversification traduit moins un choix stratégique qu'une perte simultanée de plusieurs marchés historiques :
| Partenaire | Export 2015 (M€) | Export 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Algérie | 195,5 | 3,4 | −98,3 % |
| Turquie | 76,8 | 8,3 | −89,2 % |
| Maroc | 33,5 | 2,3 | −93,2 % |
| Portugal (déclarant) | 69,9 | 5,7 | −91,8 % |
| Italie (déclarant) | 142,8 | 19,4 | −86,4 % |
| Espagne (déclarant) | 125,4 | 7,7 | −93,9 % |
Une érosion de la compétitivité des grands producteurs du Sud et de l'Ouest
Parmi les États membres qui déclaraient les exportations les plus élevées en 2015, seuls l'Allemagne (+6,2 %) et la Grèce (+14,1 %) ont maintenu ou accru leur activité exportatrice (déclarants). Les grands producteurs méditerranéens — Italie, Espagne, Portugal — ont vu leurs exportations s'effondrer de 86 à 94 %, ce qui suggère un recul de leur appareil productif ou une réorientation de leur production vers le marché intérieur. L'Allemagne, qui représente 32,9 % de la production et dont l'indice RCA (1,56) reste supérieur à 1, demeure le seul grand pôle exportateur structurellement compétitif de l'UE (spécialisation).
2. Le renforcement de la dépendance aux importations et la montée des fournisseurs d'Europe de l'Est
Un déficit commercial qui se creuse inexorablement
Le solde commercial de l'UE pour le CN 721391 s'est détérioré de manière continue. En 2015, le déficit s'établissait à −198 M€ ; en 2025, il atteint −778 M€, soit une aggravation de 292 % (aperçu général). L'indicateur de dépendance nette aux importations est ainsi passé de 7,3 % à 12,9 % (+76,4 %), avec un pic à 16,5 % (autonomie). En 2015, l'UE était même occasionnellement exportatrice nette (indicateur à −4,9 %) ; en 2025, elle est structurellement importatrice.
La production intérieure de l'UE a reculé de 24,7 % en volume sur la période (de 11,58 Mt à 8,72 Mt) tandis que sa valeur augmentait de 50,4 % (de 3,40 Mds€ à 5,11 Mds€) (production), ce qui reflète principalement l'inflation des prix de l'acier.
Les fournisseurs historiques cèdent du terrain face aux producteurs d'Europe de l'Est
Le Royaume-Uni demeure le premier fournisseur de l'UE (159 M€ en 2025), mais ses parts sont relativement stables (−9,6 %). Les évolutions les plus significatives concernent les partenaires d'Europe de l'Est et d'Eurasie :
| Partenaire | Import 2015 (M€) | Import 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Turquie | 45,2 | 98,3 | +117,5 % |
| Russie | 74,3 | 134,6 | +81,3 % |
| Biélorussie | 38,7 | 60,7 | +56,9 % |
| Ukraine | 135,9 | 139,7 | +2,8 % |
| Moldavie | 63,4 | 33,0 | −48,0 % |
| Malaisie | 11,6 | 33,8 | +192,4 % |
La Turquie et la Russie ont renforcé leur position, avec des hausses respectives de +117 % et +81 %. La forte volatilité des importations en provenance de Turquie (CV = 0,72) et de Malaisie (CV = 1,04) reflète des flux commerciaux ponctuels et potentiellement liés à des conditions de prix favorables plutôt qu'à des relations commerciales structurées (volatilité).
Les Pays-Bas, l'Espagne et la Belgique comme nouvelles plaques tournantes de l'importation
Du côté des États membres récepteurs, des transformations profondes ont eu lieu :
| Déclarant | Import 2015 (M€) | Import 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Pays-Bas | 29,8 | 148,0 | +396,8 % |
| Espagne | 34,8 | 105,5 | +203,1 % |
| Belgique | 44,0 | 112,6 | +156,0 % |
| Roumanie | 120,9 | 163,4 | +35,1 % |
| Italie | 114,5 | 66,9 | −41,6 % |
Les Pays-Bas ont multiplié leurs importations par près de cinq, reflétant vraisemblablement le rôle croissant du port de Rotterdam comme porte d'entrée des aciers tiers dans l'UE. L'Espagne et la Belgique ont également fortement accru leurs importations, tandis que l'Italie — pourtant grand consommateur de fil machine — a réduit les siennes de 42 %, probablement en lien avec le ralentissement de son secteur de la construction.
3. Chocs de prix, vulnérabilité accrue et risques géopolitiques
Des pics de prix concentrés en 2021–2022
L'analyse des chocs détectés sur la période révèle trois événements marquants (chocs) :
| Événement | Flux | Année | Anomalie | Variation de prix |
|---|---|---|---|---|
| Algérie | Exportations | 2021 | 13,8 | +118,7 % |
| Suisse | Exportations | 2021 | 10,4 | +52,6 % |
| Malaisie | Importations | 2022 | 7,6 | +67,3 % |
Le choc algérien de 2021 est le plus extrême : malgré une hausse de prix de +119 %, les exportations vers l'Algérie — qui représentaient encore 13,7 % de la valeur totale des exportations — se sont effondrées, ce qui confirme la perte définitive de ce marché historique. En parallèle, les prix unitaires à l'importation depuis la Malaisie ont bondi de 67 % en 2022, ce qui illustre la transmission des tensions sur les marchés mondiaux de l'acier.
Un secteur plus dépendant et plus exposé aux fluctuations de prix
L'indicateur de propension à exporter a reculé de 8,1 % à 6,2 % (−23 %), tandis que l'intensité commerciale est restée relativement stable autour de 21–22 % (autonomie). Cela signifie que l'UE consomme une part croissante de sa production intérieure, mais qu'elle ne parvient plus à exporter le surplus — ou qu'elle n'a plus de surplus à exporter. Les prix à l'importation ont augmenté de 31,7 % (de 420 €/t à 553 €/t), ce qui alourdit la facture pour les consommateurs européens.
La structure des sous-produits révèle une concentration sur le fil à carbone moyen
En 2025, le sous-produit 72139149 (fil à teneur en carbone comprise entre 0,06 % et 0,25 %) représente 772 655 tonnes importées (45,6 % des importations totales en volume) et 411,7 M€ en valeur (segments). Ce segment, essentiel pour les applications de soudage et de tréfilage, concentre la plus grande part du déficit. Le fil pour armature du béton (72139110) et le fil pour pneumatiques (72139120) ont vu leurs exportations fondre respectivement de 211 000 t à 51 000 t et de 43 000 t à 27 000 t, alors que les importations de ces segments restent stables ou augmentent.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen du fil machine (CN 721391) a subi une mutation structurelle. L'Union européenne est passée d'une position de quasi-équilibre commercial à une dépendance nette aux importations de l'ordre de 13 %, avec un déficit commercial près de quatre fois supérieur à celui de 2015. Ce basculement s'explique par la conjonction de trois facteurs : l'effondrement des exportations des grands producteurs du Sud de l'Europe (Italie, Espagne, Portugal), la montée en puissance de fournisseurs concurrents (Turquie, Russie, Biélorussie) et l'incapacité de la production européenne à compenser la perte de parts de marché à l'exportation malgré une hausse de la valeur ajoutée.
L'Allemagne apparaît comme le seul grand pôle producteur européen ayant maintenu sa position exportatrice, tandis que les Pays-Bas et la Belgique émergent comme les principales plaques tournantes de l'approvisionnement. La concentration géographique des importations autour de partenaires d'Europe de l'Est et d'Eurasie — dont certains (Russie, Biélorussie) sont soumis à des sanctions ou des tensions géopolitiques — constitue un risque de vulnérabilité accru pour la chaîne d'approvisionnement européenne en fil machine.