Évolution du marché : Poils fins bruts (CN 5102) — 2015–2025
Introduction
Le code CN 5102 couvre les poils fins ou grossiers, non cardés ni peignés, à l'exclusion de la laine, des poils et soies de brosserie et des crins. Il se décompose en trois sous-produits : les poils de chèvre du Cachemire (510211), les autres poils fins (510219) et les poils grossiers (510220).
Sur la période 2015–2025, l'UE apparaît comme un importateur net structurel de ces matières premières, avec un déficit commercial passé de −207,5 M€ à −250,1 M€ (+20,5 % en valeur absolue). Ce déficit s'est toutefois creusé de manière bien plus prononcée en 2022, atteignant −418,3 M€, sous l'effet d'un choc de prix et de volumes sans précédent.
Ce rapport identifie trois dynamiques majeures : une hausse spectaculaire des valeurs unitaires masquant un recul des volumes physiques ; une recomposition géographique des partenaires commerciaux, avec une concentration croissante autour de la Chine et de la Mongolie ; et enfin, la prédominance absolue du cachemire dans la structure des échanges, conjuguée à une volatilité des prix nettement accrue depuis 2022.
1. L'envolée des prix et le creusement du déficit commercial
1.1. Des valeurs unitaires en forte hausse, tant à l'import qu'à l'export
L'un des traits marquants de la période est la divergence prononcée entre l'évolution des volumes échangés et celle des valeurs. Côté importations, les quantités ont reculé de 13,9 % (de 4 539 t à 3 909 t) tandis que la valeur totale progressait de 16,7 % (de 226,8 M€ à 264,8 M€), portée par une hausse des prix unitaires de 35,5 % (de 49 977 €/t à 67 733 €/t).
Côté exportations, le contraste est encore plus saisissant : les volumes ont chuté de 58,4 % (de 506 t à 210 t), mais les prix unitaires ont bondi de 82,8 % (de 38 171 €/t à 69 778 €/t), ce qui n'a toutefois pas suffi à compenser le recel des volumes — la valeur exportée a diminué de 23,9 %.
| Indicateur | 2015 | 2022 (pic) | 2025 | Évolution 2015 → 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Importations — valeur | 226,8 M€ | 443,3 M€ | 264,8 M€ | +16,7 % |
| Importations — volume | 4 539 t | 5 661 t | 3 909 t | −13,9 % |
| Importations — prix unitaire | 49 977 €/t | 78 313 €/t | 67 733 €/t | +35,5 % |
| Exportations — valeur | 19,3 M€ | 25,1 M€ | 14,7 M€ | −23,9 % |
| Exportations — volume | 506 t | 543 t | 210 t | −58,4 % |
| Exportations — prix unitaire | 38 171 €/t | 87 569 €/t | 69 778 €/t | +82,8 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
1.2. Un déficit structurel dominé par l'Italie
Le déficit commercial de l'UE sur ce produit a évolué entre un minimum de −159,4 M€ et un maximum de −418,3 M€ avant de se stabiliser à −250,1 M€ en 2025. L'Italie concentre à elle seule l'essentiel de cette dynamique : premier importateur de l'UE avec 252,3 M€ en 2025 (contre 214,6 M€ en 2015, soit +17,5 %), elle est aussi le premier exportateur avec 7,3 M€. Cette concentration s'explique par le poids de l'industrie textile italienne, notamment dans le traitement du cachemire et des fibres nobles.
La spécialisation des États membres confirme cette analyse : l'Italie affiche un RSCA de 0,701 et un RCA de 5,69 en 2025, loin devant la Belgique (RSCA 0,216) et la France (RSCA 0,161). À l'opposé, la Roumanie (RSCA −1,000), l'Espagne (−0,995) et la Slovénie (−0,983) ne jouent qu'un rôle marginal.
1.3. L'année 2022 : un pic exceptionnel
L'année 2022 se distingue nettement dans la série temporelle. Les importations ont atteint 443,3 M€ pour 5 661 t, soit des niveaux bien supérieurs à toutes les autres années. Ce pic résulte de la convergence d'un rebond post-Covid des volumes (les quantités importées avaient chuté à 3 434 t en 2020) et d'une forte inflation des prix unitaires, portés à 78 313 €/t — le maximum de la période. En 2025, les volumes et les prix sont redescendus à des niveaux proches de ceux de la période pré-pandémique.
2. Une géographie commerciale en profonde recomposition
2.1. La Chine, pilier incontournable du marché importateur
La Chine domine massivement les importations européennes de poils fins bruts. En 2025, elle représente 204,8 M€, soit 77,3 % de la valeur totale des importations UE (en hausse de 21,3 % par rapport à 2015). La Mongolie, deuxième fournisseur, a vu ses ventes à l'UE progresser de 34,3 % (de 34,4 M€ à 46,3 M€), portant la part cumulée Chine-Mongolie à près de 95 % des importations.
L'indice de concentration HHI des importations est passé de 5 793 à 6 295 (+8,7 %), confirmant un renforcement de la dépendance vis-à-vis d'un nombre très restreint de fournisseurs.
| Partenaire | Valeur import 2015 | Valeur import 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Chine | 168,8 M€ | 204,8 M€ | +21,3 % |
| Mongolie | 34,4 M€ | 46,3 M€ | +34,3 % |
| Royaume-Uni | 4,0 M€ | 1,2 M€ | −70,6 % |
| Iran | 8,3 M€ | 0,4 M€ | −95,5 % |
| Afrique du Sud | 2,7 M€ | 1,2 M€ | −56,4 % |
| Paraguay | 0,8 M€ | 0,6 M€ | −22,8 % |
| Pakistan | 0,1 M€ | 0,03 M€ | −75,7 % |
Source : Partenaires principaux – importations
2.2. L'effondrement de fournisseurs secondaires
Plusieurs partenaires traditionnels ont vu leur part s'éroder considérablement. L'Iran, qui fournissait 8,3 M€ en 2015, est tombé à 0,4 M€ en 2025 (−95,5 %), probablement sous l'effet des sanctions internationales et des restrictions commerciales. L'Iran présentait d'ailleurs la volatilité la plus élevée parmi les partenaires de taille comparable (coefficient de variation de 0,78).
Le Royaume-Uni, ancien relais logistique, a perdu 70,6 % de ses ventes vers l'UE, passant de 4,0 M€ à 1,2 M€, ce qui peut s'expliquer en partie par les frictions post-Brexit. Le Pakistan (−75,7 %) et l'Afrique du Sud (−56,4 %) suivent une trajectoire similaire.
Les partenaires les plus volatils restent cependant les plus petits fournisseurs : l'Afghanistan (CV de 1,37) et la Suisse (CV de 2,30) affichaient des flux extrêmement irréguliers sur la période.
2.3. Une diversification des destinations d'exportation
Côté exportations, le paysage est en pleine recomposition. Le Royaume-Uni, premier débouché en 2015 avec 12,5 M€, a vu ses achats fondre à 4,1 M€ (−67,4 %). En revanche, la Bolivie (+213,2 %, passant de 0,7 M€ à 2,0 M€), l'Australie (+80,9 %) et les États-Unis (+69,9 %) ont nettement gagné en importance. La Turquie a progressé de 59,1 %.
Cette diversification se traduit par un effondrement du HHI des exportations, passé de 4 356 à 1 673 (−61,6 %), signe d'une dispersion géographique nettement accrue des débouchés.
Au sein de l'UE, l'Espagne (de 0,4 M€ à 1,8 M€, +341,5 %) et la Tchéquie (de 1 500 € à 1,0 M€, progression spectaculaire) ont émergé comme exportateurs, tandis que l'Italie restait le premier exportateur malgré un recul de 47,3 % et que l'Allemagne perdait 71,8 % de ses ventes à l'extérieur.
Source : Rapporteurs principaux – exportations
3. Le cachemire, segment dominant, face à une volatilité des prix accrue
3.1. Le cachemire (510211) : moteur quasi exclusif des importations
La décomposition par sous-produit révèle la prédominance écrasante du cachemire (CN 510211). En 2025, ce segment représente 2 542 t importées pour une valeur de 243,9 M€, soit 92,1 % de la valeur totale des importations du code 5102. Les volumes de cachemire importés sont restés relativement stables sur la décennie (+5,0 %), mais les prix unitaires ont fluctué entre 68 563 €/t (2017) et 104 290 €/t (2022).
| Sous-produit (imports) | Volume 2015 | Volume 2025 | Valeur 2015 | Valeur 2025 | Prix unit. 2015 | Prix unit. 2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 510211 — Cachemire | 2 421 t | 2 542 t | 205,3 M€ | 243,9 M€ | 84 804 €/t | 95 963 €/t |
| 510219 — Autres poils fins | 1 047 t | 547 t | 18,7 M€ | 18,7 M€ | 17 856 €/t | 34 132 €/t |
| 510220 — Poils grossiers | 1 070 t | 820 t | 2,8 M€ | 2,2 M€ | 2 613 €/t | 2 640 €/t |
Source : Découpage par sous-produit
3.2. Les autres poils fins (510219) : un volume en repli mais des prix qui doublent
Le segment des « autres poils fins » (510219) a connu une évolution remarquable : ses volumes importés ont été divisés par deux (de 1 047 t à 547 t), tandis que ses prix unitaires ont pratiquement doublé (de 17 856 €/t à 34 132 €/t), maintenant ainsi la valeur totale quasi stable autour de 18,7 M€. Cette dynamique suggère soit une raréfaction de l'offre sur ce segment, soit un déplacement vers des qualités supérieures ou des fibres mieux valorisées.
Côté exportations, les poils de cachemire (510211) ont vu leurs volumes fondre de moitié (de 185 t à 83 t, −55 %), tandis que la valeur passait de 13,9 M€ à 7,1 M€ (−49 %). En revanche, les « autres poils fins » exportés (510219) ont progressé en valeur de 4,9 M€ à 7,3 M€ (+50 %), tandis que les poils grossiers (510220) ont vu leur volume s'effondrer de 176 t à 28 t (−84 %).
3.3. Des chocs de prix concentrés entre 2019 et 2022
L'analyse de la volatilité et des chocs d'offre révèle trois épisodes majeurs de perturbation des prix :
| Événement | Partenaire | Flux | Année | Indice d'anomalie | Variation de prix |
|---|---|---|---|---|---|
| Prix | Turquie | Export | 2019 | 110,3 | +166,2 % |
| Prix | Chine | Export | 2022 | 28,6 | +675,0 % |
| Prix | Chine | Import | 2022 | 19,7 | +53,6 % |
Le choc d'importation chinois de 2022 (anomalie de 19,7, hausse de prix de +53,6 %) est en phase avec le pic observé cette année-là sur l'ensemble des importations européennes. En 2022, la valeur unitaire des exportations vers la Chine a bondi de 675 %, reflétant probablement des flux très spécifiques de haute qualité ou des perturbations logistiques liées à la période post-Covid.
La Turquie a connu un choc de prix à l'export en 2019 (variation de +166,2 %), avec une valeur unitaire d'exportation des poils grossiers (510220) passant de 3 251 €/t en 2015 à 16 389 €/t en 2019, avant de refluer à des niveaux plus modérés. Ce type de pic isolé peut refléter des transactions ponctuelles de faible volume mais de haute valeur.
Conclusion
Le marché européen des poils fins bruts (CN 5102) a connu, sur la période 2015–2025, une transformation profonde marquée par trois tendances convergentes.
Premièrement, la hausse structurelle des prix unitaires — de l'ordre de 35 % à l'import et de 83 % à l'export — a masqué un recul significatif des volumes échangés. Le déficit commercial s'est creusé, passant de −207,5 M€ à −250,1 M€, révélant une dépendance accrue de l'UE envers des fournisseurs tiers.
Deuxièmement, la concentration géographique des importations autour de la Chine et de la Mongolie (près de 95 % des achats) s'est accentuée, tandis que les exportations européennes se diversifiaient géographiquement avec l'émergence de nouveaux débouchés en Amérique latine et en Océanie. Le HHI des importations a crû de 8,7 %, tandis que celui des exportations a chuté de 61,6 %.
Troisièmement, le cachemire demeure le segment dominant, représentant plus de 92 % de la valeur importée. La volatilité des prix, particulièrement marquée en 2022 avec un pic d'importations à 443,3 M€ et un prix unitaire de 78 313 €/t, témoigne de la sensibilité du marché aux chocs d'offre et aux perturbations logistiques.
À l'horizon 2025, la stabilisation des volumes importés autour de 3 909 t et des prix unitaires autour de 67 733 €/t suggère un retour à l'équilibre après le pic exceptionnel de 2022. Néanmoins, la concentration du marché et la dépendance structurelle vis-à-vis de la Chine demeurent des facteurs de vulnérabilité majeurs pour l'industrie textile européenne.