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Évolution du marché : Engrais (CN 31) — 2015–2025

Introduction

Le présent rapport analyse l’évolution des échanges extérieurs de l’Union européenne pour les engrais (code CN 31) entre 2015 et 2025. La catégorie couvre les engrais minéraux et chimiques – azotés, phosphatés, potassiques ainsi que les engrais composés – et les engrais d’origine animale ou végétale (Définition du produit). L’examen s’appuie sur les données annuelles de la base Comext‑Eurostat (douanes) pour les flux hors UE‑27. Il identifie les principaux chocs, les recompositions géographiques et les dynamiques par segment de produit. L’objectif est de décrire les faits marquants et de les interpréter à la lumière du contexte économique et géopolitique récent.


1. Une onde de choc sur les prix en 2022, suivie d’une normalisation progressive

L’année 2022 constitue un point d’inflexion majeur pour le commerce européen des engrais. La guerre en Ukraine, la flambée des prix du gaz naturel et les perturbations des chaînes d’approvisionnement ont provoqué une envolée historique des prix, tant à l’importation qu’à l’exportation, avant un repli partiel les années suivantes.

La flambée des prix à l’importation et à l’exportation a atteint son paroxysme en 2022

Les prix unitaires moyens des engrais échangés par l’UE ont plus que doublé entre la période pré‑Covid et 2022. Selon la Vue d’ensemble des échanges :

La quasi‑totalité des grands partenaires ont connu des chocs de prix simultanés, mis en évidence par l’analyse des chocs de prix. Pour les importations, la Russie a vu son prix passer de 275 €/t en 2020‑2021 à 592 €/t en 2022 ; le Maroc de 343 €/t à 934 €/t ; la Biélorussie de 240 €/t à 462 €/t. Côté exportations, le prix des livraisons au Brésil a bondi de 241 €/t à 609 €/t, celui des livraisons au Royaume‑Uni de 247 €/t à 602 €/t, et celui vers l’Ukraine de 351 €/t à 700 €/t.

Les volumes importés ont continué de croître malgré le choc, tandis que les volumes exportés ont fléchi

L’effet du choc de 2022 sur les quantités n’est pas symétrique. Le tableau ci‑dessous résume l’évolution globale sur la décennie.

Indicateur 2015 2022 (pic de valeur) 2025 Variation 2015‑2025
Exportations (valeur, Md€) 4,66 9,02 6,46 +38,7 %
Importations (valeur, Md€) 4,72 11,96 7,88 +67,1 %
Balance commerciale (Md€) -0,058 -2,95 -1,42 détérioration
Exportations (volume, M t) 15,01 13,45 14,39 -4,1 %
Importations (volume, M t) 16,53 18,04 20,78 +25,6 %

(Données agrégées du commerce)

Les volumes exportés ont reculé durant l’année 2022 (13,5 M t), reflétant les perturbations logistiques et les arbitrages de prix, puis ont légèrement rebondi sans retrouver leur niveau de 2015. À l’opposé, les volumes importés n’ont jamais cessé de progresser : de 16,5 M t en 2015 à 20,8 M t en 2025, soit une hausse de plus d’un quart.

La dépendance de l’UE aux importations d’engrais a culminé à 14,6 % en 2022 avant de refluer

Le ratio de dépendance nette aux importations, qui rapporte les importations nettes à la consommation intérieure apparente, est passé de 5,6 % en 2015 à 7,6 % en 2024 (dernière année disponible pour le calcul intégrant la production). Durant l’année du choc (2022), il a atteint un maximum de 14,6 %. Ce pic traduit l’effet conjoint de la forte demande intérieure, de la baisse temporaire de la production européenne et de l’envolée des prix. Les années suivantes ont vu un retour à un niveau plus modéré, bien que supérieur à celui d’avant‑crise (Taux de dépendance nette).


2. Une recomposition accélérée des partenaires commerciaux

Au‑delà du choc conjoncturel, la structure géographique des échanges a connu des mutations profondes, marquées par une diversification des fournisseurs et un rééquilibrage des destinations d’exportation.

Les importations : percée de l’Égypte et du Maroc, effondrement de la Biélorussie et résilience de la Russie

(Principaux partenaires commerciaux)

La Russie demeure le premier fournisseur de l’UE en valeur, mais sa part se réduit. Les importations d’engrais en provenance de Russie sont passées de 1,53 Md€ en 2015 à 1,74 Md€ en 2025 (+13,6 %), avec des volumes relativement stables autour de 4,8‑5,5 M t. En revanche, d’autres fournisseurs ont connu des évolutions spectaculaires.

Partenaire 2015 (M€) 2025 (M€) Variation
Russie 1 531 1 738 +13,6 %
Égypte 203 1 506 +642,5 %
Maroc 371 961 +159,0 %
Biélorussie 465 28 -93,9 %
Algérie 283 469 +66,0 %
Norvège 213 307 +44,3 %
Royaume‑Uni 280 233 -16,9 %

L’Égypte a enregistré la progression la plus forte (+642,5 %), portée par l’essor de ses capacités de production d’engrais azotés. Le Maroc a également consolidé sa place avec un quasi‑triplement de ses ventes à l’UE. À l’inverse, les importations biélorusses se sont effondrées (-93,9 %) à la suite des sanctions européennes adoptées après 2020, passant de 465 M€ en 2015 à seulement 28 M€ en 2025. Le volume des livraisons biélorusses a chuté de 1,8 M t à seulement 0,07 M t.

Les exportations : envolée vers l’Ukraine, les États‑Unis et la Norvège, recul vers le Brésil

Le tableau ci‑dessous illustre les changements de destinations pour les exportations européennes d’engrais.

Destination 2015 (M€) 2025 (M€) Variation
Brésil 664 567 -14,6 %
Royaume‑Uni 657 769 +17,0 %
États‑Unis 218 507 +133,2 %
Ukraine 31,6 685 +2 068,3 %
Norvège 179 484 +170,5 %
Chine 265 355 +33,9 %
Pays non spécifiés (commerce extra‑UE à des fins militaires/commerciales) 226 0,9 -99,6 %

(Exportations par destination)

L’Ukraine est devenue une destination majeure pour les engrais européens, avec des exportations multipliées par plus de 20, passant de 32 M€ à 685 M€. Cette hausse s’explique par la nécessité de soutenir l’agriculture ukrainienne après 2022 et par le remplacement de capacités de production locales endommagées. Les États‑Unis et la Norvège ont également vu leurs achats s’envoler. En parallèle, les flux à destination du Brésil se sont contractés de 14,6 %, et la catégorie « pays non spécifiés », qui incluait probablement des livraisons à finalité humanitaire ou militaire, a quasiment disparu après 2021.

Une diversification mesurable par la baisse de l’indice de concentration

L’indice de concentration Herfindahl‑Hirschman (HHI) appliqué aux partenaires commerciaux confirme la diversification de l’origine et de la destination des flux. Selon la mesure de concentration, le HHI des importations est passé de 1 427 en 2015 à 1 154 en 2025 (-19,1 %), et celui des exportations de 618 à 539 (-12,8 %). Ces baisses témoignent d’une répartition plus équilibrée des flux, réduisant la vulnérabilité à un nombre limité de partenaires.


3. Des trajectoires contrastées selon les segments : azote importé, potasse exportée

L’examen par sous‑position du chapitre 31 (Comparaison des segments produits) révèle des dynamiques très différentes entre les grandes familles d’engrais.

Les engrais azotés (CN 3102) dominent la hausse des importations en volume

Les engrais azotés (urée, nitrate d’ammonium, etc.) représentent le principal poste d’importation et sa croissance en volume est remarquable. De 2015 à 2025, les quantités importées de CN 3102 sont passées de 8,2 millions de tonnes à 12,3 millions de tonnes, soit une progression de 49,8 %. La valeur correspondante a plus que doublé, de 1,96 Md€ à 4,13 Md€, sous l’effet combiné de la hausse des volumes et de l’augmentation des prix (+110,9 %).

Segment Qté importée 2015 (M t) Qté importée 2025 (M t) Évolution
3102 – Azotés 8,20 12,29 +49,8 %
3105 – Composés 4,26 4,64 +8,9 %
3104 – Potassiques 2,95 2,85 -3,2 %
3103 – Phosphatés 0,62 0,45 -27,0 %
3101 – Animaux/vég 0,09 0,13 +47,6 %

Les engrais composés (CN 3105) et potassiques (CN 3104) ont connu des évolutions plus modérées en volume, tandis que les imports de phosphates (CN 3103) ont reculé.

Les engrais potassiques (CN 3104) tirent la dynamique exportatrice

À l’exportation, la situation est inverse. Les engrais potassiques ont vu leurs volumes exportés bondir de 1,21 M t en 2015 à 3,21 M t en 2025 (+164,6 %). La valeur a suivi, passant de 0,52 Md€ à 1,13 Md€ (+117,1 %). Cette envolée reflète à la fois la compétitivité des producteurs européens de potasse et une demande mondiale soutenue, notamment après les perturbations de l’offre biélorusse et russe sur d’autres marchés.

Segment Qté exportée 2015 (M t) Qté exportée 2025 (M t) Évolution
3102 – Azotés 6,96 6,55 -5,9 %
3105 – Composés 2,54 3,04 +19,9 %
3104 – Potassiques 1,21 3,21 +164,6 %
3103 – Phosphatés 0,40 0,32 -19,9 %
3101 – Animaux/vég 0,68 0,57 -16,2 %

Les exportations d’engrais azotés ont légèrement baissé en volume (-5,9 %), mais la valeur a progressé de 47,9 % grâce à la hausse des prix.

Les engrais composés (CN 3105) affichent une robuste progression des exportations en valeur

Les engrais composés (contenant deux ou trois éléments fertilisants) constituent un autre point fort des exportations européennes. En valeur, les ventes de CN 3105 sont passées de 1,35 Md€ en 2015 à 2,77 Md€ en 2025 (+104,5 %), tandis que les volumes ont augmenté de 19,9 %. La montée en gamme et la valorisation par les prix expliquent ce saut. Ce segment symbolise la capacité de l’industrie européenne à se positionner sur des produits à plus forte valeur ajoutée sur les marchés tiers.


Conclusion

Le commerce extérieur de l’UE en engrais (CN 31) a été profondément transformé entre 2015 et 2025. Trois dynamiques se dégagent. Premièrement, le choc inflationniste de 2022 a provoqué un doublement des prix et une flambée des valeurs échangées, suivi d’une normalisation partielle. Deuxièmement, la carte des partenaires s’est redessinée : l’Égypte et le Maroc ont accru leur poids côté importations, tandis que l’Ukraine, les États‑Unis et la Norvège sont devenus des clients majeurs pour les exportations, alors que la Biélorussie a quasiment disparu du panorama. La diversification géographique s’est renforcée, réduisant les indices de concentration. Troisièmement, la segmentation par produit révèle une accentuation des spécialisations : l’Europe importe toujours davantage d’engrais azotés, mais exporte de plus en plus de potasse et d’engrais composés, signe d’une industrie compétitive sur les segments à plus forte valeur ajoutée. Le taux de dépendance nette, bien qu’encore modéré, a augmenté, traduisant une intégration commerciale croissante du secteur. Les défis à venir porteront sur la sécurisation des approvisionnements en azote et sur la capacité à maintenir l’élan exportateur dans un environnement géopolitique incertain.