Évolution du marché : Granulé laitier de fonte (CN 2618) — 2015–2025
Introduction
Le granulé laitier (sable-laitier), sous-produit de la fabrication de la fonte, du fer et de l'acier (code NC 2618), constitue une matière première stratégique pour l'industrie cimentière, où il est utilisé comme composant substitut partiel du clinker afin de réduire les émissions de CO₂. Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne pour ce produit a connu une transformation radicale : de net exportatrice, l'UE s'est muée en importateur net, avec des volumes importés multipliés par près de 38 et une valeur des importations multipliée par plus de 46.
Le tableau ci-dessous résume les grands agrégats commerciaux (vue d'ensemble) :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations — valeur (M€) | 32,4 | 116,9 | +260,8 % |
| Exportations — volume (kt) | 2 117 | 1 694 | −20,0 % |
| Exportations — prix moyen (€/t) | 15,3 | 69,0 | +350,7 % |
| Importations — valeur (M€) | 4,8 | 226,3 | +4 581,6 % |
| Importations — volume (kt) | 156 | 5 961 | +3 719,9 % |
| Importations — prix moyen (€/t) | 31,0 | 38,0 | +22,6 % |
| Solde commercial (M€) | +27,6 | −109,3 | — |
| Dépendance nette aux importations (%) | 55,1 | 76,9 | +39,6 % |
Ce rapport analyse en trois volets les principales dynamiques à l'œuvre : le basculement du solde commercial, l'évolution des prix, et la concentration géographique croissante qui en découle.
1. L'explosion des importations et le basculement du solde commercial
Le volume des importations multiplié par 38 en une décennie
La dynamique la plus frappante de la période est la croissance exponentielle des importations de granulé laitier dans l'UE. En volume, elles sont passées de 156 056 tonnes en 2015 à 5 961 242 tonnes en 2025, soit une multiplication par 38 (vue d'ensemble). En valeur, le bond est encore plus spectaculaire : de 4,8 M€ à 226,3 M€ (+4 582 %). Le minimum historique des importations a été atteint à 72 843 tonnes (environ 3,6 M€), ce qui confirme que la période de départ (2015) se situait déjà dans un contexte de faibles importations. Désormais, les importations représentent près de trois fois la production intérieure de l'UE (environ 2 080 kt en 2025), ce qui marque un changement structurel profond dans l'approvisionnement européen.
Ce phénomène s'explique vraisemblablement par la contraction de la sidérurgie européenne à hauts fourneaux — principal pourvoyeur de laitier granulé — combinée à une demande soutenue, voire croissante, de l'industrie cimentière pour des matériaux de substitution au clinker dans le cadre des objectifs de décarbonation.
Le renversement définitif du solde commercial
Le solde commercial de l'UE pour le CN 2618 (vue d'ensemble) est passé d'un excédent de +27,6 M€ en 2015 à un déficit de −109,3 M€ en 2025, un retournement de près de 496 %. Le solde a atteint un maximum de +72,4 M€ au cours de la période, avant de basculer durablement dans le rouge. L'UE, qui exportait autrefois plus de granulé laitier qu'elle n'en importait en valeur, dépend désormais massivement des approvisionnements extérieurs.
La dépendance nette aux importations (indicateur de vulnérabilité) est passée de 55,1 % à 76,9 % (+39,6 %), avec un point bas de −8,1 % au cours de la période, moment où l'UE était encore légèrement en position d'excédent net. Le passage au-dessus de 75 % constitue un seuil symbolique fort, traduisant une dépendance structurelle à l'offre extérieure.
Le paradoxe d'exportations en hausse de valeur mais en baisse de volume
Alors que les importations explosaient, les exportations ont suivi une trajectoire contrastée (vue d'ensemble). Le volume exporté a reculé de 2 116 682 tonnes à 1 694 342 tonnes (−20,0 %), signe d'une raréfaction de l'offre excédentaire européenne. Pourtant, la valeur des exportations a augmenté de 32,4 M€ à 116,9 M€ (+260,8 %), tirée par une hausse considérable des prix unitaires. Ce décalage entre volume et valeur traduit un marché devenu beaucoup plus tendu, où chaque tonne exportée se négocie à un prix très supérieur à celui du début de période.
2. L'envolée des prix à l'exportation face à une offre importée bon marché
Un triplement des prix à l'exportation européenne
Le prix moyen à l'exportation (vue d'ensemble) est passé de 15,3 €/t en 2015 à 69,0 €/t en 2025, soit une progression de +350,7 %. Ce prix était le plus bas de toute la période en 2015, et le plus élevé en 2025, ce qui indique une trajectoire quasiment monotone à la hausse. Cette envolée s'explique par la raréfaction de la production excédentaire de laitier dans l'UE, combinée à la pression de la demande mondiale et à la hausse des coûts énergétiques. Le granulé laitier européen, réputé pour sa qualité et sa conformité aux normes cimentières (EN 15167), se positionne désormais sur un segment premium.
Des prix à l'importation nettement inférieurs et relativement stables
À l'inverse, le prix moyen à l'importation est resté beaucoup plus modéré, passant de 31,0 €/t à 38,0 €/t (+22,6 %) sur la même période (vue d'ensemble). Le prix d'importation a fluctué entre un minimum de 25,1 €/t et un maximum de 49,6 €/t, mais sans jamais approcher les niveaux observés à l'exportation. En 2025, le prix à l'exportation (69,0 €/t) était 1,8 fois supérieur au prix à l'importation (38,0 €/t). Cet écart structurel traduit une segmentation du marché : l'importation alimente un segment de consommation de masse (ciment, construction), tandis que l'exportation vise des marchés de niche où la qualité et la certification pèsent dans le prix.
Des chocs de prix ponctuels sur certains corridors commerciaux
L'analyse des chocs de prix (chocs détectés) révèle trois événements notables :
| Corridor | Type | Année | Amplitude (shift) | Anomalie | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| Exportations vers l'Égypte | Prix | 2020 | +745,8 % | 57,8 | 3,1 % |
| Exportations vers Israël | Prix | 2022 | +124,8 % | 10,6 | 2,6 % |
| Importations depuis la Chine | Prix | 2021 | +176,8 % | 8,8 | 13,9 % |
Le choc sur les exportations vers l'Égypte en 2020 (anomalie de 57,8, soit le plus extrême détecté) pourrait correspondre à un contrat ponctuel de grande envergure lié à un projet d'infrastructure, ou à une rupture temporaire d'approvisionnement local. Le choc sur les importations en provenance de Chine en 2021, avec une part de valeur de 13,9 %, s'inscrit dans le contexte de la reprise post-COVID et de la flambée des coûts du transport maritime. Par ailleurs, les coefficients de variation les plus élevés concernent le Brésil (1,99) et l'Inde (1,93) pour les importations, ainsi que le Ghana (1,62) pour les exportations, signalant des flux commerciaux très volatils sur ces corridors (volatilité par partenaire).
3. Une concentration géographique croissante et des fragilités structurelles
Le Royaume-Uni, destination quasi-exclusive des exportations européennes
La plus forte concentration observée sur la période concerne les exportations de l'UE, dont l'indice HHI (concentration HHI) est passé de 1 394 à 6 415 en valeur (+360 %), franchissant largement le seuil de 2 500 au-delà duquel un marché est considéré comme fortement concentré. Cette concentration est imputable à la domination du Royaume-Uni, qui représente 92,4 M€ sur 116,9 M€ d'exportations en 2025, soit environ 79 % du total (partenaires à l'exportation). En 2015, le Royaume-Uni ne représentait que 5,1 M€ sur 32,4 M€ (environ 16 %). Les autres destinations ont connu des évolutions contrastées :
| Partenaire | Exportations 2015 (k€) | Exportations 2025 (k€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 5 096 | 92 382 | +1 713 % |
| Turquie | 6 176 | 14 043 | +127 % |
| Israël | 1 242 | 1 317 | +6 % |
| États-Unis | 6 829 | 35 | −100 % |
| Égypte | 1 007 | 151 | −85 % |
| Brésil | 4 890 | 387 | −92 % |
| Colombie | 637 | 392 | −38 % |
La quasi-disparition des exportations vers les États-Unis (−99,5 %), le Brésil (−92,1 %) et l'Égypte (−85 %) illustre la recentrage géographique massif des flux vers le voisin britannique. Cette dépendance envers un seul partenaire — désormais hors UE — constitue un risque significatif, d'autant plus que le coefficient de variation des flux vers le Royaume-Uni (0,39) est l'un des plus faibles des partenaires à l'exportation, signe d'une relation commerciale stable mais non diversifiée.
Une base d'importation diversifiée mais en pleine expansion géographique
Contrairement aux exportations, les importations présentent un HHI resté relativement stable (de 1 801 à 1 824 en valeur), indiquant une diversification préservée malgré la forte croissance des volumes (concentration HHI). Les principaux fournisseurs ont connu des hausses spectaculaires :
| Partenaire | Importations 2015 (k€) | Importations 2025 (k€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Japon | 600 | 64 693 | +10 682 % |
| Chine | 69 | 49 844 | +72 457 % |
| Indonésie | 1 | 30 550 | +4 880 015 % |
| Turquie | 215 | 28 564 | +13 178 % |
| Ukraine | 1 068 | 20 450 | +1 814 % |
| Bosnie-Herzégovine | 486 | 20 926 | +4 204 % |
| Algérie | 823 | 7 257 | +782 % |
L'Indonésie illustre la plus forte progression relative (passant de 626 € à 30,5 M€), probablement en lien avec l'expansion rapide de la capacité sidérurgique du pays. Le Japon, la Chine et l'Indonésie représentaient ensemble environ 64 % de la valeur des importations en 2025, confirmant l'ancrage asiatique de l'approvisionnement européen. Du côté des États membres importateurs, la Croatie (44,0 M€), les Pays-Bas (32,7 M€), l'Italie (31,9 M€) et l'Espagne (26,2 M€) concentrent la majeure partie des arrivages (États membres importateurs).
Des indicateurs de vulnérabilité en nette hausse
Plusieurs indicateurs confirment le durcissement de la position de l'UE sur ce marché (indicateurs de vulnérabilité) :
| Indicateur | Début de période | Fin de période | Variation |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette aux importations (%) | 55,1 | 76,9 | +39,6 % |
| Intensité commerciale (%) | 161,9 | 120,9 | −25,3 % |
| Propension à l'exportation (%) | 623,0 | 240,5 | −61,4 % |
La propension à l'exportation — qui mesurait initialement une capacité d'exportation très supérieure à la production domestique (623 %) — a chuté de 61,4 % pour s'établir à 240,5 %, indiquant que l'UE écoule désormais une part beaucoup plus réduite de sa production vers les marchés tiers. L' intensité commerciale a reculé de 25,3 %, signe que le commerce extérieur a crû moins vite que la demande intérieure.
Par ailleurs, l'analyse de la spécialisation en 2025 révèle que le Luxembourg (RSCA = 0,79), l'Autriche (0,53) et la Grèce (0,52) disposent d'un avantage comparatif révélé marqué dans ce produit, tandis que le Portugal (−1,00), la Roumanie (−0,99) et la Lituanie (−0,99) en sont quasiment absents. Cette géographie de la spécialisation reflète la localisation des sites sidérurgiques à hauts fourneaux encore actifs en Europe centrale et méridionale.
Conclusion
La période 2015–2025 a vu le marché européen du granulé laitier (CN 2618) se transformer en profondeur. L'UE est passée d'une position de net exportatrice à celle d'importateur structurel, avec des importations en volume multipliées par 38 et un déficit commercial de 109 M€ en 2025. Cette mutation est le reflet de la contraction de la production sidérurgique à hauts fourneaux sur le sol européen, face à une demande cimentière demeurée soutenue.
L'évolution des prix témoigne d'un marché désormais segmenté : les exportations, concentrées à près de 80 % sur le Royaume-Uni, s'effectuent à des prix premium (69 €/t), tandis que les importations, principalement d'origine asiatique (Japon, Chine, Indonésie), restent nettement moins chères (38 €/t). La concentration des exportations sur un seul partenaire extra-UE et la dépendance croissante aux fournisseurs asiatiques soulèvent des interrogations en termes de résilience et d'autonomie stratégique. Toute tension sur les routes maritimes ou dans les relations commerciales avec ces partenaires pourrait affecter significativement l'approvisionnement européen en un matériau essentiel à la transition bas-carbone du secteur de la construction.