Évolution du marché : Articles en ciment ou béton (CN 6810) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 6810 couvre les ouvrages en ciment, en béton ou en pierres artificielles, même armés, un ensemble de produits essentiellement liés à la construction — blocs, briques, tuiles, éléments préfabriqués et divers ouvrages en béton. Il s'agit d'un secteur structurellement important pour l'économie européenne, dont les échanges avec le reste du monde ont profondément évolué sur la période 2015–2025.
Au cours de cette décennie, l'Union européenne est restée exportatrice nette de ces produits, avec une balance commerciale excédentaire passant de 863 M€ en 2015 à 966 M€ en 2025 (+12,0 %). Toutefois, cette apparente stabilité masque des transformations profondes : une hausse des prix à l'exportation compensant un recul des volumes, un quasi-doublement des importations, et une restructuration géographique des partenaires commerciaux, marquée notamment par les conséquences du Brexit, des sanctions à l'encontre de la Russie et de l'intégration des Balkans occidentaux dans les chaînes d'approvisionnement européennes.
Ce rapport propose une analyse structurée en trois axes : l'évolution des prix et des volumes, la reconfiguration des flux et des partenaires, et les dynamiques de production et de spécialisation au sein de l'UE.
1. Hausse structurelle des prix et érosion des volumes à l'exportation
Le paradoxe majeur de la période réside dans le fait que la valeur des exportations de l'UE a progressé de 30,8 % (de 1 097 M€ à 1 436 M€) alors que les volumes exportés ont reculé de 15,0 % (de 2 809 kt à 2 388 kt). Cette divergence s'explique par une hausse moyenne des prix à l'exportation de 53,9 %, passant de 391 €/t à 601 €/t.
1.1. Une hausse généralisée des prix de tous les segments
Toutes les sous-catégories du code 6810 ont vu leurs prix à l'exportation augmenter fortement sur la période, comme le montre le tableau suivant :
| Segment | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) | Variation |
|---|---|---|---|
| 681091 — Éléments préfabriqués | 309 | 536 | +73,5 % |
| 681099 — Autres ouvrages en béton | 733 | 1 209 | +65,0 % |
| 681011 — Blocs et briques | 128 | 205 | +60,1 % |
| 681019 — Tuiles et carreaux | 351 | 382 | +8,8 % |
Les éléments préfabriqués (681091) et les « autres ouvrages » (681099) — qui représentent ensemble plus de 80 % de la valeur exportée — ont connu les hausses de prix les plus marquées. Cela reflète très probablement la hausse des coûts des matières premières (ciment, acier d'armature, agrégats) et de l'énergie dans le contexte post-Covid et post-2022, ainsi qu'une orientation vers des produits à plus forte valeur ajoutée.
1.2. Des volumes en repli sur tous les segments
En parallèle, les volumes exportés ont baissé sur l'ensemble des sous-catégories :
| Segment | Volume 2015 (t) | Volume 2025 (t) | Variation |
|---|---|---|---|
| 681091 — Éléments préfabriqués | 1 056 973 | 998 580 | −5,5 % |
| 681099 — Autres ouvrages | 679 509 | 523 681 | −22,9 % |
| 681019 — Tuiles et carreaux | 606 953 | 505 872 | −16,7 % |
| 681011 — Blocs et briques | 465 767 | 360 091 | −22,7 % |
Le segment des « autres ouvrages » (681099) et celui des blocs et briques (681011) ont particulièrement souffert en volume. Cette tendance est cohérente avec le ralentissement du secteur de la construction dans plusieurs États membres et la perte de compétitivité-prix des exportateurs européens face à des fournisseurs à bas coûts.
1.3. Un pic de valeur en 2022 suivi d'un recul
La valeur des exportations a atteint un pic à 1 747 M€ en 2022 avant de redescendre à 1 436 M€ en 2025. Ce pic est vraisemblablement lié à la conjonction de prix très élevés (après les chocs énergétiques et les ruptures de chaînes d'approvisionnement) et à un volume encore soutenu. Le recul ultérieur traduit une normalisation des prix et un affaiblissement de la demande mondiale.
2. Doublement des importations et reconfiguration géographique des échanges
Si l'UE demeure excédentaire, l'évolution des importations est l'un des faits marquants de la période. La valeur des importations a été multipliée par deux (+100,2 %, passant de 235 M€ à 470 M€), tandis que les volumes ont progressé de 112,5 % (de 444 kt à 944 kt). Le prix moyen des importations est resté relativement stable (528 €/t à 497 €/t, soit −5,8 %), ce qui signifie que la hausse est avant tout volume-driven.
2.1. La montée en puissance des partenaires des Balkans et de Turquie
Les partenaires ayant connu les plus fortes croissances en valeur à l'importation sont des pays voisins de l'UE ou en voie d'intégration européenne :
| Partenaire | Valeur 2015 (€) | Valeur 2025 (€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Serbie | 2,5 M€ | 18,7 M€ | +661,5 % |
| Turquie | 5,5 M€ | 34,2 M€ | +526,7 % |
| Bosnie-Herzégovine | 9,4 M€ | 42,4 M€ | +351,7 % |
| Royaume-Uni | 22,9 M€ | 76,9 M€ | +236,1 % |
La Bosnie-Herzégovine et la Serbie bénéficient d'accords commerciaux préférentiels avec l'UE et de coûts de production inférieurs. La Turquie, avec une croissance de +526,7 %, profite de son union douanière partielle avec l'UE et de sa position géographique avantageuse. Enfin, l'augmentation spectaculaire des importations en provenance du Royaume-Uni (+236,1 %) est très probablement un effet direct du Brexit : des flux autrefois considérés comme intra-UE sont désormais comptabilisés comme importations extra-UE depuis le 1er janvier 2021.
2.2. La Chine reste le premier fournisseur en valeur
La Chine demeure le premier fournisseur extra-UE, avec une valeur de 169 M€ en 2025 (+80,0 % par rapport à 2015). Toutefois, sa part relative a pu évoluer à la hausse, portée par des segments à forte valeur ajoutée. Le Viêt Nam reste également un fournisseur notable (28 M€ en 2025), avec une relative stabilité (−7,1 %).
2.3. L'effondrement des importations en provenance de Biélorussie
À l'inverse, les importations en provenance de Biélorussie se sont effondrées de 2,7 M€ à 12 000 € (−99,6 %), en lien direct avec les sanctions de l'UE adoptées à partir de 2022. Ce choc illustre la vulnérabilité des approvisionnements reposant sur des partenaires politiquement instables.
2.4. Une concentration des importations en légère baisse
L'indice de concentration HHI des importations a diminué de 1 980 à 1 795 (−9,4 %), indiquant une diversification modérée des sources d'approvisionnement. Les nouveaux fournisseurs balkaniques et turcs ont contribué à réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine et de la Biélorussie. En revanche, la concentration des exportations a augmenté de 40,1 % (HHI passant de 1 206 à 1 689), signe d'une plus forte dépendance vis-à-vis d'un nombre réduit de marchés de destination.
2.5. Un choc de prix à l'import en provenance de Bosnie-Herzégovine en 2022
L'analyse des chocs de prix révèle un événement notable en 2022 pour les importations en provenance de Bosnie-Herzégovine : une hausse anormale de prix de 62 % (indice d'anomalie de 19,8), reflétant probablement les tensions sur les coûts de l'énergie et des matières premières dans cette économie fortement dépendante du gaz importé.
3. Restructuration de la production européenne et intensification des échanges
Au-delà des flux commerciaux, la période 2015–2025 se caractérise par une transformation profonde du tissu productif européen, avec une baisse des volumes de production mais une hausse de leur valeur, et une ouverture commerciale accrue.
3.1. Des volumes de production en recul, des valeurs en hausse
La production européenne a connu une évolution contrastée :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume de production | 255,9 Mt | 211,2 Mt | −17,5 % |
| Valeur de production | 21,2 Md€ | 28,7 Md€ | +35,3 % |
Cette divergence confirme la tendance observée à l'exportation : le secteur produit moins en volume mais plus en valeur, en raison de la hausse des prix des intrants et d'un possible glissement vers des produits à plus forte valeur ajoutée (éléments préfabriqués techniques, bétons spéciaux).
3.2. Une intensité commerciale et une propension à l'exportation en forte hausse
Les indicateurs de vulnérabilité et d'ouverture révèlent un doublement de l'intensité commerciale (de 1,49 % à 3,13 %, soit +110,4 %) et de la propension à exporter (de 1,19 % à 2,51 %, soit +110,5 %). Le secteur du béton, traditionnellement peu exposé au commerce international en raison de son caractère pondéreux et de faibles ratios valeur/poids, s'intègre donc davantage dans les échanges mondiaux.
Parallèlement, l'UE reste un exportateur net, avec une dépendance nette aux importations négative sur l'ensemble de la période (−0,9 % en 2015, −1,9 % en 2025). La valeur absolue de cet indicateur tend à augmenter, ce qui pourrait refléter un renforcement relatif de l'excédent commercial.
3.3. Les États baltes et la Pologne se distinguent par leur spécialisation à l'exportation
L'analyse des indices de spécialisation révèle un clivage géographique net au sein de l'UE :
| Pays les plus spécialisés | RSCA | Pays les moins spécialisés | RSCA |
|---|---|---|---|
| Estonie | 0,70 | Suède | −0,65 |
| Lettonie | 0,64 | France | −0,61 |
| Pologne | 0,32 | Bulgarie | −0,56 |
| Portugal | 0,22 | Irlande | −0,55 |
| Luxembourg | 0,15 | Roumanie | −0,49 |
Les pays baltes (Estonie, Lettonie) et la Pologne affichent les plus forts indices de spécialisation (RSCA positif élevé), ce qui reflète à la fois un secteur de la construction dynamique et une orientation vers l'exportation. À l'opposé, la France et la Suède, malgré leur poids économique important, présentent des indices de sous-spécialisation marqués (RSCA négatif élevé), signe que ces pays consomment majoritairement leur production intérieure et ne sont pas des acteurs dominants à l'exportation dans ce segment.
3.4. L'Espagne, les Pays-Bas et l'Irlande, moteurs de la dynamique exportatrice
Au niveau des États membres, certains ont considérablement accru leurs exportations extra-UE :
| État membre | Exportations 2015 (€) | Exportations 2025 (€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Pays-Bas | 52 M€ | 185 M€ | +259,6 % |
| Irlande | 86 M€ | 153 M€ | +78,1 % |
| Espagne | 269 M€ | 412 M€ | +53,4 % |
| Allemagne | 206 M€ | 197 M€ | −4,4 % |
| Italie | 176 M€ | 117 M€ | −33,4 % |
La progression spectaculaire des Pays-Bas (+259,6 %) et de l'Irlande (+78,1 %) — deux pays dont les ports sont des hubs logistiques majeurs — suggère une part croissante du commerce de réexpédition et de l'exportation de produits à haute valeur ajoutée. En revanche, l'Italie a vu ses exportations reculer d'un tiers, ce qui peut être lié aux difficultés structurelles de son secteur de la construction et à la concurrence accrue sur les marchés méditerranéens.
Conclusion
Le marché européen des articles en ciment et béton (NC 6810) a connu, sur la période 2015–2025, une transformation profonde marquée par trois dynamiques principales : une hausse structurelle des prix compensant un recul des volumes à l'exportation, un doublement des importations porté par les pays des Balkans, la Turquie et le Royaume-Uni (à la suite du Brexit), et une restructuration de la production européenne vers moins de volume mais plus de valeur.
L'UE reste un exportateur net, mais son ouverture commerciale s'est considérablement accrue (intensité commerciale doublée). La dépendance vis-à-vis de partenaires géopolitiquement instables (Biélorussie, Russie) a été sanctionnée par des chocs brutaux, tandis que la diversification vers les Balkans et la Turquie a permis de réduire partiellement la concentration des approvisionnements. À l'exportation, à l'inverse, la concentration a augmenté, avec une dépendance croissante vis-à-vis des États-Unis (premier client extra-UE avec 334 M€ en 2025) et du Royaume-Uni.
À l'horizon, les enjeux pour le secteur européen résident dans sa capacité à maintenir sa compétitivité face à la concurrence des fournisseurs à bas coûts, à absorber les hausses de coûts énergétiques et de matières premières, et à capitaliser sur les segments à haute valeur ajoutée (éléments préfabriqués, bétons bas-carbone) pour compenser l'érosion des volumes traditionnels.