Évolution du marché : Ouvrages en pierre et matières minérales (CN 6815) — 2015–2025
Introduction
Le code CN 6815 regroupe les ouvrages en pierre ou en autres matières minérales, incluant les fibres de carbone, les ouvrages en graphite et carbone, ainsi que les ouvrages en tourbe. Il s'agit d'une nomenclature « fourre-tout » particulièrement hétérogène, qui couvre à la fois des produits à faible valeur ajoutée (pierres, tourbe) et des matériaux stratégiques de haute technologie (fibres de carbone). Cette hétérogénéité constitue d'ailleurs la clé de lecture principale de la décennie étudiée.
Sur la période 2015–2025, les échanges de l'UE avec le reste du monde ont connu une croissance marquée, mais asymétrique :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Exportations (M€) | 946 | 1 565 | +65,4 % |
| Importations (M€) | 1 037 | 1 405 | +35,4 % |
| Solde commercial (M€) | −91 | +160 | retournement |
| Prix moyen export (€/t) | 5 033 | 6 717 | +33,5 % |
| Prix moyen import (€/t) | 5 827 | 6 839 | +17,4 % |
| Dépendance nette aux importations | +19,1 % | −2,6 % | l'UE devient excédentaire |
Trois dynamiques majeures structurent cette évolution : la domination croissante des segments fibres de carbone, le retournement de la balance commerciale, et une volatilité géographique persistante. Le présent rapport les examine tour à tour.
1. La reconfiguration du mix-produit : les fibres de carbone au cœur du commerce CN 6815
1.1 Une reclassification nomenclaturale en 2022 révèle la prépondérance des segments haute valeur
À partir de 2022, les sous-codes CN 681511 (fibres de carbone), 681512 (textiles en fibres de carbone), 681513 (ouvrages en fibres de carbone) et 681519 (graphite/carbone, hors usages électriques) apparaissent distinctement dans les statistiques de répartition par segment. Cette évolution nomenclaturale, qui sépare des produits auparavant regroupés, permet de mesurer l'ampleur de la domination du carbone sur le périmètre CN 6815.
En 2025, les quatre sous-segments carbone/graphte représentent 81,9 % des exportations et 82,1 % des importations de l'UE en valeur. Les produits minéraux traditionnels (681591, 681599) et la tourbe (681520) ne pèsent plus qu'environ 18 % du commerce total.
1.2 L'UE excède sur les produits transformés en carbone, mais dépend des fibres brutes
La répartition par segment révèle une spécialisation claire de l'UE : elle exporte massivement des produits transformés en fibres de carbone tout en important les fibres brutes.
Importations par segment (2022 → 2025)
| Segment | Description | 2022 (M€) | 2025 (M€) | Var. |
|---|---|---|---|---|
| 681511 | Fibres de carbone | 556,0 | 435,8 | −21,6 % |
| 681513 | Ouvrages en fibres de carbone | 209,8 | 368,0 | +75,4 % |
| 681519 | Graphite/carbone (hors élec.) | 181,6 | 201,3 | +10,9 % |
| 681512 | Textiles en fibres de carbone | 119,8 | 148,6 | +24,0 % |
| 681591 | Minéraux (magnésite, dolomie…) | 135,7 | 118,7 | −12,5 % |
| 681599 | Minéraux n.d.a. | 220,0 | 131,1 | −40,4 % |
| 681520 | Tourbe | 9,4 | 1,3 | −86,0 % |
Exportations par segment (2022 → 2025)
| Segment | Description | 2022 (M€) | 2025 (M€) | Var. |
|---|---|---|---|---|
| 681519 | Graphite/carbone (hors élec.) | 420,3 | 455,7 | +8,4 % |
| 681513 | Ouvrages en fibres de carbone | 269,8 | 402,3 | +49,1 % |
| 681512 | Textiles en fibres de carbone | 166,8 | 252,7 | +51,5 % |
| 681511 | Fibres de carbone | 312,3 | 171,4 | −45,1 % |
| 681599 | Minéraux n.d.a. | 254,4 | 215,0 | −15,5 % |
| 681591 | Minéraux (magnésite, dolomie…) | 77,6 | 62,6 | −19,3 % |
| 681520 | Tourbe | 7,9 | 4,9 | −37,4 % |
On observe un double mouvement : les exportations de fibres de carbone brutes (681511) s'effondrent de 45 %, tandis que les ouvrages transformés (681513, 681512) progressent respectivement de 49 % et 52 %, signe d'une montée en gamme de l'industrie européenne. En 2025, le segment 681513 (ouvrages en fibres de carbone) est devenu le premier poste d'exportation (402 M€), dépassant le graphite/carbone (456 M€).
1.3 Un écart de prix considérable entre segments traditionnels et produits carbone
Les prix unitaires moyens confirment la valeur ajoutée très différentielle des segments :
| Segment | Prix import 2025 (€/t) | Prix export 2025 (€/t) |
|---|---|---|
| 681512 — Textiles en fibres de carbone | 53 484 | 59 610 |
| 681513 — Ouvrages en fibres de carbone | 28 133 | 47 452 |
| 681519 — Graphite/carbone | 35 413 | 28 392 |
| 681511 — Fibres de carbone | 25 049 | 19 007 |
| 681599 — Minéraux n.d.a. | 3 174 | 2 252 |
| 681591 — Magnésite/dolomie | 950 | 1 419 |
| 681520 — Tourbe | 7 055 | 88 |
Les textiles en fibres de carbone s'échangent à des prix 20 à 60 fois supérieurs aux produits minéraux traditionnels. L'écart entre prix d'exportation et d'importation du segment 681513 (47 452 €/t à l'export contre 28 133 €/t à l'import) suggère que l'UE exporte des produits à plus forte valeur ajoutée dans cette catégorie tout en important des composants intermédiaires.
2. Le retournement de la balance commerciale : l'UE passe de déficitaire à excédentaire
2.1 Un basculement progressif, achevé au milieu de la décennie
Le solde commercial de l'UE sur le périmètre CN 6815 est passé de −91 M€ en 2015 à +160 M€ en 2025, avec un pic excédentaire de +249 M€ au cours de la période. Ce retournement s'explique par une croissance des exportations (+65,4 %) nettement supérieure à celle des importations (+35,4 %).
La dépendance nette aux importations confirme ce basculement : elle est passée de +19,1 % (l'UE dépendait significativement des importations) à −2,6 % (l'UE est devenue légèrement excédentaire). Le point le plus bas a été atteint à −24,5 %, indiquant une période de fort excédent autour de 2022–2023, avant un léger reflux.
2.2 La Chine, les États-Unis et l'Ukraine, moteurs de la dynamique exportatrice
La géographie des exportations s'est considérablement reconfigurée entre 2015 et 2025 :
| Partenaire | Export 2015 (M€) | Export 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 223 | 344 | +54,0 % |
| Royaume-Uni | 207 | 283 | +36,5 % |
| Chine | 72 | 195 | +169,4 % |
| Ukraine | 7 | 52 | +638,8 % |
| Turquie | 34 | 38 | +9,9 % |
| Norvège | 27 | 26 | −4,9 % |
| Taïwan | 13 | 21 | +66,7 % |
La Chine est devenue le troisième partenaire à l'export, triplement ses achats européens en dix ans (+169 %). Ce dynamisme s'explique vraisemblablement par la demande chinoise croissante en produits carbone transformés pour l'aéronautique, l'automobile et l'éolien. L'Ukraine affiche la progression la plus spectaculaire (+639 %), passant de 7 M€ à 52 M€, un bond qui reflète à la fois l'intégration industrielle croissante et, potentiellement, une reconfiguration des flux liée au contexte géopolitique post-2022.
2.3 Une concentration des importations en déclin : signe de diversification géographique
L'indice Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur a diminué de 33,9 %, passant de 2 988 à 1 974. Un HHI inférieur à 2 500 est généralement considéré comme reflétant un marché modérément concentré ; la valeur de 2025 indique une diversification notable des sources d'approvisionnement.
Cette diversification est portée par l'essor de fournisseurs jusqu'alors marginaux :
| Partenaire | Import 2015 (M€) | Import 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 505 | 500 | −0,9 % |
| Chine | 116 | 269 | +131,7 % |
| Royaume-Uni | 200 | 199 | −0,6 % |
| Japon | 99 | 122 | +22,8 % |
| Turquie | 13 | 70 | +436,1 % |
| Norvège | 6 | 14 | +119,1 % |
| Macédoine du Nord | 0,1 | 3,3 | +2 968 % |
La Turquie a multiplié ses exportations vers l'UE par 5,4 en valeur (+436 %), passant de 13 M€ à 70 M€. La Macédoine du Nord, depuis un niveau quasi nul, a émergé comme fournisseur significatif de matériaux minéraux. Les États-Unis et le Royaume-Uni restent les deux premiers fournisseurs mais sont stables en valeur, perdant ainsi des parts de marché relatives.
3. Chocs de prix, volatilité et mutations structurelles
3.1 Des coefficients de variation révélant une instabilité géographique marquée
L'analyse de volatilité des flux bilatéraux sur la période 2015–2025 fait apparaître de fortes disparités de stabilité selon les partenaires :
| Partenaire | Flux | CV | Interprétation |
|---|---|---|---|
| Mexique | Import | 0,996 | Quasi-aléatoire |
| Féd. de Russie | Import | 0,904 | Très instable |
| Corée du Sud | Import | 0,821 | Très instable |
| Macédoine du Nord | Import | 0,512 | Instable |
| Norvège | Export | 1,356 | Extrêmement volatile |
| États-Unis | Import | 0,132 | Relativement stable |
| Chine | Import | 0,140 | Relativement stable |
Les importations en provenance de Russie (CV = 0,90) et du Mexique (CV = 1,00) sont les plus erratiques, reflétant vraisemblablement des épisodes de rupture — sanctions, reconfigurations logistiques — plutôt que des échanges commerciaux réguliers. À l'export, la Norvège affiche un coefficient de variation de 1,36, le plus élevé de l'échantillon, suggérant des flux ponctuels de grande taille (projets industriels, infrastructures).
3.2 Des chocs de prix ponctuels mais significatifs sur certains marchés
L'analyse des chocs identifie trois événements notables :
| Partenaire | Flux | Type | Date | Anomalie | Hausse de prix |
|---|---|---|---|---|---|
| Canada | Export | Prix | 2023 | 22,7 | +79,6 % |
| Inde | Export | Prix | 2017 | 14,7 | +100,6 % |
| Égypte | Export | Prix | 2023 | 10,7 | +49,8 % |
Le choc le plus marquant concerne les exportations vers l'Inde en 2017, où le prix unitaire a doublé (+100,6 %) avec un degré d'anomalie de 14,7. En 2023, les exportations vers le Canada et l'Égypte ont simultanément connu des pics de prix (respectivement +80 % et +50 %), possiblement liés à des ruptures d'approvisionnement ou à des commandes exceptionnelles dans l'aéronautique ou l'éolien.
3.3 La production européenne en pleine expansion, reflet d'une montée en gamme
Les données de production PRODCOM montrent une croissance considérable de la production intra-UE : la valeur est passée de 317 M€ à 3 779 M€ (+1 094 %) et les quantités de 242 kt à 12 098 kt (+4 906 %). Ces chiffres reflètent en grande partie l'élargissement de la couverture statistique liée à l'introduction des sous-codes fibres de carbone, mais aussi une croissance réelle de la production européenne, en particulier dans les segments composites et carbone.
La spécialisation des États membres confirme cette orientation : la France (RSCA = 0,29) et l'Allemagne (RSCA = 0,25) sont les plus spécialisées, suivies de l'Autriche (0,16) et de la Hongrie (0,16). Ensemble, l'Allemagne et la France représentent près de 50 % de la production européenne. À l'inverse, Malte, Chypre et la Bulgarie n'ont aucune spécialisation dans ce secteur.
La diversification des exportations (HHI export = 1 094, en baisse de 9 %) confirme que l'UE écoule ses produits sur un nombre croissant de marchés, réduisant ainsi sa dépendance à l'égard de quelques partenaires.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché des ouvrages en pierre et matières minérales (CN 6815) a subi une transformation profonde, largement masquée par l'agrégation de produits aux dynamiques diamétralement opposées.
Les trois enseignements majeurs sont les suivants :
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Les fibres de carbone constituent désormais l'écrasante majorité des échanges (plus de 80 % en valeur), reléguant les produits minéraux traditionnels et la tourbe à la marge du périmètre. L'UE s'est positionnée sur les segments les plus transformés (ouvrages et textiles en fibres de carbone), affichant un excédent structurel sur ces produits à haute valeur ajoutée.
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La balance commerciale de l'UE s'est retournée, passant d'un déficit de 91 M€ à un excédent de 160 M€, porté par des exportations vers la Chine (+169 %), les États-Unis (+54 %) et l'Ukraine (+639 %). La dépendance nette aux importations est passée de +19 % à −3 %.
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Le marché reste marqué par une volatilité significative, tant sur les prix que sur la géographie des flux. La Turquie (+436 % à l'import), la Russie (CV de 0,90) et certains chocs de prix ponctuels (Canada, Inde, Égypte) illustrent les fragilités qui subsistent malgré la diversification des partenaires.
L'enjeu pour la décennie à venir réside dans la capacité de l'UE à consolider sa position sur les segments carbone à forte valeur ajoutée — dans un contexte de concurrence accrue de la Chine et de tensions sur les approvisionnements en fibres brutes — tout en maintenant la diversification géographique de ses échanges.