Évolution du marché : Fibrociment (CN 6811) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier CN 6811 couvre les ouvrages en amiante-ciment, cellulose-ciment ou similaires — une famille de produits de construction incluant plaques ondulées, panneaux, tuiles, et autres articles. Ce code regroupe quatre sous-positions distinctes : les produits contenant de l'amiante (681140, devenu marginal), les plaques ondulées sans amiante (681181), les plaques et panneaux divers sans amiante (681182), et les autres ouvrages sans amiante (681189).
La période 2015–2025 se caractérise par un marché européen encore excédentaire, mais traversé par des mutations profondes. Les importations ont connu une croissance spectaculaire en valeur (+175,4 %) et en volume (+137,8 %), tandis que la production de l'UE a subi un déclin structurel. Simultanément, les flux commerciaux se sont reconfigurés sous l'effet de chocs géopolitiques (Brexit, guerre en Ukraine) et d'une montée en puissance de fournisseurs asiatiques et turcs. Le présent rapport identifie trois dynamiques majeures qui structurent cette évolution.
1. Une explosion des importations qui érode la suprématie commerciale de l'UE
Des importations en croissance bien supérieure à celle des exportations
Entre 2015 et 2025, les importations extra-UE de fibrociment ont bondi de 32,9 M€ à 90,6 M€, soit une hausse de 175,4 %. Sur la même période, les exportations n'ont progressé « que » de 56,7 % (de 104,8 M€ à 164,3 M€). L'excédent commercial, bien que toujours positif à 73,7 M€ en 2025, a stagné (+2,4 %), après avoir culminé à 86,0 M€ au cours de la période.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (M€) | 104,8 | 164,3 | +56,7 % |
| Importations (M€) | 32,9 | 90,6 | +175,4 % |
| Solde commercial (M€) | 71,9 | 73,7 | +2,4 % |
| Exportations (kt) | 196,1 | 212,7 | +8,4 % |
| Importations (kt) | 43,0 | 102,2 | +137,8 % |
L'augmentation des prix masque une dynamique volume plus inquiétante
L'écart entre la croissance de la valeur et celle du volume révèle un phénomène clé : la hausse des prix a masqué la réalité des échanges en volume. Le prix moyen à l'exportation a augmenté de 44,5 % (de 534 à 772 €/t), tandis que le prix moyen à l'importation n'a progressé que de 15,8 % (de 765 à 886 €/t). En volume, les exportations n'ont augmenté que de 8,4 % (de 196 à 213 kt), alors que les importations ont presque triplé en unités massiques (+137,8 %). Autrement dit, l'UE vend plus cher mais à peine plus de tonnes, tandis qu'elle importe des volumes croissants.
Le segment 681182 concentre l'essentiel de la poussée importatrice
L'analyse par sous-position révèle que le segment dominant, les plaques, panneaux et tuiles sans amiante (681182), concentre l'essentiel de la hausse des importations :
| Sous-position | Imp. 2015 (t) | Imp. 2025 (t) | Variation |
|---|---|---|---|
| 681182 — Plaques, panneaux, tuiles (sans amiante) | 21 374 | 82 815 | +287 % |
| 681189 — Autres ouvrages (sans amiante) | 8 107 | 14 005 | +73 % |
| 681181 — Plaques ondulées (sans amiante) | 13 479 | 5 080 | −62 % |
| 681140 — Produits contenant amiante | 10 | 300 | n/a (marginal) |
Les importations de plaques et panneaux non ondulés (681182) ont plus que quadruplé en volume et ont été multipliées par 3,7 en valeur (de 18,0 M€ à 66,7 M€). À l'inverse, les plaques ondulées (681181) ont vu leurs importations reculer fortement, signe d'une substitution vers les formats plats.
2. Une reconfiguration géographique des flux commerciaux sous l'effet de chocs géopolitiques
Le Royaume-Uni demeure le pilier des échanges, mais avec une relation transformée
Le Royaume-Uni reste de loin le premier partenaire de l'UE, tant à l'exportation (102,0 M€ en 2025, +82,2 %) qu'à l'importation. Toutefois, la dynamique est asymétrique : les exportations vers le Royaume-Uni ont fortement augmenté, tandis que ses ventes à l'UE ont reculé de 37,4 % (de 7,4 M€ à 4,6 M€). Le Brexit a manifestement déséquilibré les flux en faveur des exportateurs européens.
Cependant, l'instabilité des prix sur ce corridor a été remarquable. Le Royaume-Uni a enregistré un choc de prix à l'importation en 2021, avec un décalage de prix anormal de 53,9 % (indice d'anomalie : 156,5). Cet épisode, coïncidant avec les perturbations post-Brexit et les tensions logistiques de la pandémie, illustre la volatilité nouvelle des échanges sur cette route.
La disparition quasi totale des exportations vers la Russie
L'un des changements les plus frappants concerne les exportations vers la Russie : passant de 4,1 M€ en 2015 à… 68 € en 2025, soit une chute de 100 %. Les sanctions économiques consécutives à l'invasion de l'Ukraine en 2022 ont provoqué l'effondrement de ce flux. Le coefficient de variation élevé (0,40) confirme la grande instabilité de ce corridor sur la période. Ce retrait a contribué à la reconfiguration des débouchés exportateurs de l'UE.
L'Algerie, un marché perdu ; la Suisse, un marché gagné
Les exportations vers l'Algérie se sont effondrées de 6,7 M€ à 0,5 M€ (−92,8 %), avec un coefficient de variation de 0,99 — le plus élevé de tous les partenaires — révélant une extrême instabilité. À l'inverse, la Suisse est devenue un partenaire stratégique, avec des exportations en hausse de 170,2 % (de 5,9 M€ à 15,8 M€) et des importations en progression de 78,5 % (de 8,6 M€ à 15,3 M€). La Suisse apparaît ainsi comme un hub de transit ou de consommation stable pour le fibrociment européen.
L'irruption de fournisseurs asiatiques et turcs
Côté importations, trois fournisseurs ont connu des croissations spectaculaires :
| Fournisseur | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 7,8 | 34,4 | +342,8 % |
| États-Unis | 3,1 | 16,0 | +418,1 % |
| Turquie | 0,3 | 6,7 | +2 483 % |
| Thaïlande | 0,2 | 5,6 | +2 351 % |
| Royaume-Uni | 7,4 | 4,6 | −37,4 % |
La Chine est passée du quatrième au premier fournisseur de l'UE, avec 34,4 M€ en 2025. La Turquie et la Thaïlande, quasi inexistants en 2015, affichent désormais des volumes significatifs. Ces fournisseurs se distinguent toutefois par une volatilité élevée (coefficient de variation de 0,72 et 0,67 respectivement), ce qui contraste avec la relative stabilité des fournisseurs traditionnels comme la Suisse (0,24) ou l'Ukraine (0,29). L'Inde présente la volatilité la plus élevée (CV = 0,88), suggérant un approvisionnement encore sporadique.
Le choc de prix de 2021 sur les importations américaines
Les États-Unis ont également connu un choc de prix à l'importation en 2021, avec une anomalie de 38,5 % (indice : 3,1). Ce choc, combiné à la forte part de valeur (15,5 %), suggère que les perturbations logistiques de la période Covid ont eu un impact sensible sur les prix du fibrociment importé d'Amérique du Nord.
3. Déclin productif et concentration croissante : un secteur européen en mutation structurelle
Une production européenne en repli marqué
Les données de production de l'UE révèlent un déclin significatif du secteur :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Production (kt) | 356,5 | 253,7 | −28,8 % |
| Production (M€) | 782,8 | 714,3 | −8,8 % |
La production en volume a reculé de près de 30 %, un déclin bien plus prononcé que celui de la valeur (−8,8 %). Cela indique une montée en gamme ou une inflation des coûts de production. Le ratio exportations/production s'est considérablement renforcé : les exportations représentaient environ 55 % de la production en 2025 (en volume), contre 55 % en 2015, mais la production ayant chuté, l'UE dépend davantage de ses échanges extérieurs pour couvrir sa consommation. La propension à l'exportation a bondi de 8,0 % à 21,8 % (+172 %), tandis que l'intensité commerciale est passée de 11,1 % à 29,8 % (+168 %).
Une concentration croissante des échanges entre un nombre réduit de partenaires
L'indice Herfindahl-Hirschman (HHI) confirme une concentration accrue des flux :
| Indicateur HHI | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 1 877 | 2 175 | +15,9 % |
| Importations (volume) | 1 483 | 1 849 | +24,7 % |
| Exportations (valeur) | 3 109 | 4 083 | +31,3 % |
| Exportations (volume) | 4 011 | 6 422 | +60,1 % |
Les valeurs HHI des exportations dépassent largement 2 500 — seuil typique d'un marché concentré — et ont augmenté de 31 % en valeur et de 60 % en volume. Cela signifie que les exportations de l'UE reposent de plus en plus sur un petit nombre de destinations, principalement le Royaume-Uni et la Suisse. Côté importations, la concentration est plus modérée mais en hausse, avec la Chine qui émerge comme fournisseur dominant.
Les spécialisations nationales dessinent une géographie productive hétérogène
L'analyse de spécialisation (RSCA) pour 2025 révèle des profils très contrastés au sein de l'UE :
| Pays | RSCA | RCA | Part production | Part échanges |
|---|---|---|---|---|
| Lituanie | 0,83 | 10,9 | 6,8 % | 0,6 % |
| Finlande | 0,81 | 9,4 | 9,4 % | 1,0 % |
| Tchéquie | 0,55 | 3,4 | 16,5 % | 4,8 % |
| Hongrie | 0,40 | 2,3 | 6,3 % | 2,7 % |
| Belgique | 0,36 | 2,1 | 17,8 % | 8,5 % |
À l'opposé, la Croatie (RSCA = −0,98), la Suède (−0,97) et la Roumanie (−0,95) sont des importateurs nets sans capacité exportatrice significative. La Tchéquie et la Hongrie se distinguent par leur forte montée en puissance à l'exportation : les exportations tchèques ont progressé de 108 % (de 13,6 M€ à 28,3 M€), et celles de la Hongrie de 7 526 % (de 0,09 M€ à 7,0 M€). L'Irlande, malgré un RSCA négatif (−0,85), est à la fois un gros importateur (9,2 M€) et un gros réexportateur (22,2 M€), suggérant un rôle d'entrepôt logistique.
L'excédent commercial se maintient mais l'autonomie se fragilise
Le taux de dépendance aux importations nettes est resté négatif (−11,6 % en 2025), confirmant le statut d'exportateur net de l'UE. Cependant, ce taux s'est dégradé de −4,7 % à −11,6 % (une hausse de 145 % en valeur absolue), le creux ayant été atteint à −15,3 %. La contraction de la production nationale combinée à l'envolée des importations met en tension l'équilibre structurel du secteur.
Conclusion
Le marché européen du fibrociment (CN 6811) a connu, sur la période 2015–2025, une triple transformation. Premièrement, la poussée des importations — portée par la Chine, la Turquie, la Thaïlande et les États-Unis — a fait passer le volume importé de 43 à 102 kt, menaçant progressivement la domination commerciale de l'UE. Deuxièmement, la géographie des échanges s'est reconfigurée par les chocs géopolitiques : le Brexit a renforcé la dépendance du Royaume-Uni vis-à-vis des fournisseurs européens, les sanctions ont effacé la Russie des débouchés, et de nouveaux corridors se sont ouverts avec l'Asie et la Turquie — mais avec une volatilité notablement plus élevée. Troisièmement, le déclin de la production européenne (−29 % en volume) et la concentration croissante des échanges autour d'un petit nombre de partenaires fragilisent l'autonomie structurelle du secteur.
L'excédent commercial demeure, mais il repose désormais davantage sur la hausse des prix à l'exportation que sur une dynamique volume robuste. Si cette tendance se prolonge, le passage à un déficit structurel n'est pas exclu à moyen terme, sauf reprise de l'investissement productif au sein de l'UE.