Évolution du marché : tôles fortes (CN 720851) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution des échanges extérieurs de l'Union européenne pour le code douanier 720851 — les produits laminés plats, en fer ou en aciers non alliés, d'une largeur ≥ 600 mm, non enroulés, simplement laminés à chaud, non plaqués ni revêtus, d'une épaisseur supérieure à 10 mm — sur la période 2015–2025. Ce produit, regroupant trois sous-positions (72085120, 72085191 et 72085198), constitue un segment stratégique de la sidérurgie européenne, utilisé notamment dans la construction navale, les équipements industriels lourds et les infrastructures. La décennie étudiée est marquée par une transformation profonde du commerce européen, entre chocs d'approvisionnement géopolitiques, reconfiguration des partenaires commerciaux et cycles de prix erratiques.
I. Un retournement structurel : de l'excédent au déficit commercial
La chute des exportations européennes de tôles fortes
Sur la période 2015–2025, les exportations de l'UE vers les pays tiers ont connu une contraction sévère et continue. En valeur, elles sont passées de 1,045 milliard d'euros à 677 millions d'euros, soit un recul de 35,3 % (aperçu général). En volume, la baisse est encore plus prononcée : de 1,74 million de tonnes à 717 000 tonnes, soit une contraction de 58,7 %. Le pic d'exportation en valeur a été atteint en 2018 avec 1,091 milliard d'euros.
| Indicateur | 2015 | 2018 (pic) | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Valeur exportations (M€) | 1 045 | 1 091 | 677 | −35,3 % |
| Volume exportations (kt) | 1 736 | — | 717 | −58,7 % |
| Prix moyen export (€/t) | 602 | — | 915 | +51,9 % |
La hausse du prix moyen à l'exportation (de 602 €/t à 915 €/t, soit +51,9 %) ne compense pas la chute des volumes, signe que la production européenne de tôles fortes a perdu en compétitivité-prix sur les marchés mondiaux ou a été réorientée vers le marché intérieur.
Le renforcement des importations malgré des volumes stables
Du côté des importations, la trajectoire est inverse. La valeur des achats à l'extérieur de l'UE est passée de 890 millions d'euros à 1,170 milliard d'euros (+31,5 %), tandis que les volumes sont restés relativement stables autour de 1,8 million de tonnes (−3,4 %) (aperçu général). Le pic d'importation en valeur a été atteint en 2022 avec 1,583 milliard d'euros, année de forte tension sur les prix de l'acier. Le prix moyen des importations a grimpé de 481 €/t à 654 €/t (+36,1 %).
| Indicateur | 2015 | 2022 (pic) | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Valeur importations (M€) | 890 | 1 583 | 1 170 | +31,5 % |
| Volume importations (kt) | 1 851 | — | 1 788 | −3,4 % |
| Prix moyen import (€/t) | 481 | — | 654 | +36,1 % |
Un solde commercial devenu déficitaire
Le basculement le plus frappant concerne la balance commerciale. En 2015, l'UE affichait un excédent de 155 millions d'euros sur les tôles fortes. En 2025, ce solde est devenu déficitaire de −494 millions d'euros — une détérioration de plus de 600 millions d'euros en dix ans (aperçu général). Le taux de dépendance nette aux importations est ainsi passé de −1,5 % (légère autosuffisance) à +9,3 % en 2025, un niveau qui signale une dépendance croissante de l'industrie européenne vis-à-vis des fournisseurs extérieurs.
II. Une reconfiguration géographique radicale des partenaires
La disparition de trois fournisseurs historiques
Côté importations, trois partenaires majeurs ont connu des effondrements quasi totaux de leurs flux vers l'UE (volatilité et chocs) :
| Fournisseur | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation | Choc identifié |
|---|---|---|---|---|
| Chine | 286 | 16 | −94,5 % | Choc d'offre 2021 (abnormalité 8,6) |
| Ukraine | 235 | 0,03 | −100 % | Choc d'offre 2025 (abnormalité 3,0) |
| Féd. de Russie | 85 | 50 | −41,1 % | Choc d'offre 2023 (abnormalité 2,9) |
L'effondrement des importations en provenance de Chine (−99,2 % en 2021) s'explique vraisemblablement par les mesures de sauvegarde et les droits antidumping de l'UE appliqués aux produits sidérurgiques chinois, renforcés à partir de 2017–2019. Celui de l'Ukraine (−100 % en 2025) est directement lié au conflit armé qui a dévasté les capacités de production et les chaînes logistiques du pays. Enfin, la chute des importations de Russie (choc total en 2023) correspond aux sanctions économiques imposées après février 2022, qui ont progressivement réduit puis coupé les flux sidérurgiques.
L'émergence de nouveaux fournisseurs asiatiques
En parallèle, trois pays d'Asie ont massivement accru leur présence sur le marché européen des tôles fortes (partenaires par valeur) :
| Fournisseur | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Inde | 10 | 205 | +1 875 % |
| Indonésie | 25 | 222 | +783 % |
| Corée du Sud | 75 | 309 | +315 % |
L'Inde et l'Indonésie, qui représentaient respectivement 1 % et 3 % des importations en 2015, sont devenus des fournisseurs majeurs. L'Indonésie a même culminé à 322 millions d'euros en 2023. La Corée du Sud a triplé ses ventes à l'UE, avec un pic à 520 millions d'euros en 2022. Ce redéploiement illustre la capacité des sidérurgistes asiatiques à capter les parts de marché laissées vacantes par les fournisseurs sanctionnés ou soumis à des restrictions commerciales.
La dépendance des importations se diversifie, mais reste fragile
L'indice de concentration HHI des importations (en valeur) est passé de 2 180 à 1 747 (−19,9 %), indiquant une diversification géographique des approvisionnements. Toutefois, cette diversification s'est faite vers des pays présentant une volatilité élevée : les coefficients de variation des flux en provenance d'Inde (0,50), d'Indonésie (0,69) et d'Ukraine (0,75) restent significatifs (volatilité par partenaire). Le risque de concentration ne disparaît donc pas ; il se déplace géographiquement.
Des exportations européennes en repli sur presque tous les marchés
Côté exportations, le retrait est quasi généralisé (partenaires export par valeur) :
| Destination | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 300 | 7 | −97,8 % |
| Turquie | 137 | 46 | −66,5 % |
| Brésil | 59 | 15 | −74,5 % |
| Émirats arabes unis | 40 | 23 | −42,8 % |
| Inde | 114 | 86 | −24,4 % |
Seul le Royaume-Uni fait figure d'exception, avec une hausse de 162,6 % (de 70 à 184 millions d'euros), probablement liée au réajustement post-Brexit et à la volonté britannique de sécuriser des approvisionnements européens. L'effondrement vers les États-Unis (−97,8 %) est particulièrement marqué et coïncide avec l'imposition par Washington de droits douaniers sur l'acier européen (section 232) à partir de 2018.
Du côté des États membres exportateurs, l'Allemagne reste le premier exportateur de l'UE (132 M€ en 2025, −59,3 %), suivie de l'Autriche (105 M€, −27,2 %) et de l'Italie (100 M€, −33,5 %). La Roumanie a connu le recul le plus brutal : de 62 M€ à 13 M€ (−79,4 %) (rapporteurs par valeur).
III. Cycles de prix, production intérieure et compétitivité
L'instabilité extrême des prix entre 2020 et 2023
La période 2020–2023 a été marquée par une volatilité des prix sans précédent. Le prix moyen des importations a culminé à 1 131 €/t en 2022, soit plus du double du niveau de 2015 (481 €/t), avant de se corriger à 654 €/t en 2025 (aperçu général). Les prix à l'exportation ont suivi une trajectoire comparable, avec un pic à 1 090 €/t en 2022.
Cette spirale s'explique par la conjonction de plusieurs facteurs : la reprise post-Covid qui a dopé la demande mondiale, les perturbations des chaînes d'approvisionnement, la flambée des coûts énergétiques en Europe et les restrictions d'exportation de certains pays producteurs.
Une production européenne en volume stable mais en valeur en déclin
La production intérieure de l'UE a progressé en volume (+10,8 %, passant de 11,1 à 12,3 millions de tonnes), mais a reculé en valeur de 8,8 milliards d'euros à 6,2 milliards d'euros (−29,1 %). Ce paradoxe suggère une pression exercée sur les prix de vente intérieurs par la concurrence des importations à bas coût, combinée à une désaisonnalisation de la production. Le creux de production a été atteint en 2020 (4,8 millions de tonnes), année de la pandémie, avant un rebond progressif.
L'effondrement de la propension à exporter de l'industrie européenne
L'indicateur le plus révélateur de l'évolution structurelle du secteur est la propension à exporter, qui mesure la part de la production nationale écoulée à l'exportation. Celle-ci est passée de 30,5 % en 2015 à 17,2 % en 2025 (−43,5 %). En parallèle, l'intensité commerciale (rapport total des échanges à la production) a reculé de 46,1 % à 35,1 % (−23,9 %).
| Indicateur d'autonomie | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette aux importations (%) | −1,5 | +9,3 | +717 % |
| Intensité commerciale (%) | 46,1 | 35,1 | −23,9 % |
| Propension à exporter (%) | 30,5 | 17,2 | −43,5 % |
L'industrie européenne des tôles fortes se tourne donc davantage vers son marché intérieur, mais dans un contexte où elle est de plus en plus concurrencée sur ce même marché par des importations asiatiques. Le score de « saillance » de la propension à exporter (76,3 sur 100) confirme que cette variable est le signe d'alerte dominant de la période.
Des spécialisations nationales contrastées
En 2025, les États membres les plus spécialisés dans la production et l'exportation de tôles fortes (mesuré par l'indice RSCA) sont le Danemark (RSCA = 0,58), la Bulgarie (0,55), la Finlande (0,50), l'Italie (0,42) et la Belgique (0,30). À l'inverse, la Grèce (RSCA = −0,89), la Hongrie (−0,86) et la Roumanie (−0,81) figurent parmi les moins spécialisés, ce qui les rend davantage dépendantes des importations (spécialisation).
Du côté des importateurs nationaux, la Belgique (+200 %) et l'Espagne (+93 %) ont fortement accru leurs achats à l'étranger, tandis que l'Allemagne (−72 %) et la Pologne (−56 %) les ont réduits (rapporteurs importateurs).
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément transformé le marché européen des tôles fortes (CN 720851). L'Union européenne est passée d'une position d'excédent commercial à un déficit structurel de près de 500 millions d'euros, porté par un recul brutal des exportations (−58,7 % en volume) et un maintien des importations malgré une série de chocs d'approvisionnement. La reconfiguration géographique est saisissante : les fournisseurs traditionnels — Chine, Ukraine, Russie — se sont effondrés sous l'effet cumulé des sanctions commerciales, des conflits géopolitiques et des mesures de défense commerciale, tandis que l'Inde, l'Indonésie et la Corée du Sud ont massivement investi l'espace libéré.
Ce basculement ne manque pas de poser des questions en matière de sécurité d'approvisionnement. Si la diversification géographique (baisse du HHI de 2 180 à 1 747) va dans le bon sens, la volatilité des nouveaux fournisseurs asiatiques et la chute de la propension à exporter de l'industrie européenne (de 30,5 % à 17,2 %) signalent un affaiblissement de la position concurrentielle de la sidérurgie de l'UE sur ce segment stratégique. À l'heure où les discussions sur la décarbonation de l'industrie et les mécanismes d'ajustement carbone aux frontières (MACF) redessinent le paysage concurrentiel, le suivi de ce code produit restera un indicateur clé de la vitalité industrielle européenne.