Évolution du marché : Tôles laminées à chaud en bobines (CN 720837) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne, avec le reste du monde, pour le code douanier 720837 — les produits laminés plats, en fer ou en aciers non alliés, d'une largeur ≥ 600 mm, enroulés, simplement laminés à chaud, non plaqués ni revêtus, d'une épaisseur comprise entre 4,75 mm et 10 mm. Ce produit, utilisé notamment dans la construction, la tuyauterie et l'industrie mécanique, constitue un acier de base stratégique. La période étudiée, 2015–2025, couvre des événements majeurs : crises commerciales, pandémie de COVID-19, hausse des prix des matières premières et conflit en Ukraine. L'analyse s'appuie sur les données du Trade Dashboard et met en lumière trois dynamiques principales : l'effondrement des exportations, la montée en puissance des importations, et les tensions structurelles qui en résultent pour l'autonomie industrielle européenne.
1. Un effondrement spectaculaire des exportations européennes
Des volumes en chute de plus de 60 %
Les exportations de l'UE vers les pays tiers ont connu une contraction dramatique sur la période. En volume, elles sont passées de 507 145 tonnes en 2015 à 189 375 tonnes en 2025, soit une baisse de −62,7 % (vue d'ensemble). La valeur des exportations a également reculé, passant de 198,8 M€ à 125,7 M€ (−36,8 %), mais dans une moindre mesure grâce à la hausse des prix unitaires, qui sont passés de 392 €/t à 634 €/t (+61,6 %). L'UE exporte donc moins, mais à un prix plus élevé — un signe que les volumes de base se dérobent tandis que les produits à plus forte valeur ajoutée ou les marchés captifs subsistent.
Une concentration extrême et croissante des débouchés à l'export
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) des exportations est passé de 2 290 à 5 555 entre 2015 et 2025, soit une hausse de +142,6 %. Un HHI supérieur à 2 500 indique généralement un marché très concentré ; à 5 555, la dépendance vis-à-vis d'un nombre restreint de partenaires est devenue critique. La part du Royaume-Uni, unique majeur à avoir progressé (+53 %, passant à 92,1 M€), est désormais dominante.
L'effacement des marchés traditionnels
La dynamique des principaux partenaires à l'export révèle une redistribution brutale :
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Turquie | 67,4 | 14,9 | −77,9 % |
| Royaume-Uni | 60,2 | 92,1 | +53,0 % |
| États-Unis | 25,1 | 5,2 | −79,4 % |
| Mexique | 12,1 | 4,0 | −66,6 % |
| Algérie | 4,8 | < 0,1 | −99,1 % |
| Serbie | 5,7 | 0,2 | −96,4 % |
Source : partenaires principaux à l'export
La Turquie, ancien premier client, a vu ses achats à l'UE fondre. Les marchés nord-africains et moyen-orientaux (Algérie, Égypte) se sont également taris. Le Royaume-Uni, devenu pays tiers après le Brexit, est désormais le principal débouché — un transfert géographique qui reflète davantage une captivité commerciale qu'une dynamique de compétitivité.
2. La montée en puissance des importations : une reconfiguration profonde des approvisionnements
Un quasi-doublement des volumes importés
À l'inverse des exportations, les importations de l'UE ont connu une trajectoire ascendante marquée. En volume, elles sont passées de 1 030 919 tonnes en 2015 à 1 807 334 tonnes en 2025 (+75,3 %). En valeur, la progression est encore plus spectaculaire : de 408,9 M€ à 999,2 M€ (+144,3 %), portée par la conjonction de volumes croissants et de prix en hausse (de 397 €/t à 553 €/t, soit +39,4 %) (vue d'ensemble).
La Turquie, nouveau fournisseur dominant
La transformation la plus frappante concerne la géographie des fournisseurs. La Turquie est passée de 30,3 M€ à 264,6 M€ en importations (+774,5 %), devenant de loin le premier fournisseur de l'UE. En parallèle, la Russie — ancien leader avec 320,3 M€ à son pic — a chuté à 1,1 M€ en 2025 (−98,5 %), victime des sanctions liées au conflit ukrainien.
| Fournisseur | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Turquie | 30,3 | 264,6 | +774,5 % |
| Russie | 75,6 | 1,1 | −98,5 % |
| Inde | 23,4 | 75,0 | +220,3 % |
| Serbie | 70,7 | 98,2 | +39,0 % |
| Corée du Sud | 16,3 | 62,6 | +284,7 % |
| Japon | 0,1 | 20,7 | +20 949 % |
| Taïwan | 1,6 | 40,6 | +2 398 % |
Source : partenaires principaux à l'import
La chute des importations russes a été largement compensée par la montée de fournisseurs asiatiques (Inde, Corée du Sud, Taïwan, Japon), dont les volumes ont bondi à partir de 2021, profitant des prix élevés et des besoins de substitution.
Des signaux de chocs de prix détectés sur 2021
L'analyse de la volatilité a détecté trois événements de choc significatifs en 2021 :
| Événement | Type | Direction | Anomalie | Hausse de prix |
|---|---|---|---|---|
| Ukraine | Prix | Import | 17,5 | +103,1 % |
| Japon | Prix | Import | 16,3 | +83,4 % |
| États-Unis | Prix | Export | 14,8 | +101,3 % |
Ces chocs correspondent à la flambée mondiale des prix de l'acier de 2021, liée à la reprise post-COVID et aux tensions sur les matières premières. Les fournisseurs ukrainiens et japonais ont vu leurs prix doubler, tandis que les exportations vers les États-Unis ont été affectées par les tarifs américains (Section 232).
Les principaux États membres importateurs
Au sein de l'UE, ce sont l'Italie (353,2 M€), la Belgique (189,1 M€), l'Espagne (145,0 M€) et la Pologne (89,3 M€) qui concentrent les importations en 2025. L'Italie a doublé ses importations (+127,4 %), la Belgique les a multipliées par 4,5 (+355,4 %) et la Pologne par 3,8 (+279,7 %). Seule la Grèce a réduit ses importations (−46,2 %) (importateurs européens).
3. Une vulnérabilité structurelle croissante de l'industrie sidérurgique européenne
Une dépendance nette aux importations en forte hausse
Le taux de dépendance nette aux importations de l'UE pour ce produit est passé de 16,9 % en 2015 à 26,0 % en 2025 (+53,8 %). Il a même brièvement été négatif (−1,1 %), indiquant un excédent temporaire, avant de remonter fortement. Ce niveau de 26 % en 2025, le plus haut de la période, signifie que plus d'un quart de la consommation européenne dépend des importations nettes.
Un recul de la production intérieure
Les données de production PRODCOM confirment cette tendance. La production de l'UE est passée de 25,8 Mt à 19,9 Mt en volume (−23 %), et de 13,3 Mds€ à 12,6 Mds€ en valeur (−5,5 %). La baisse des volumes est plus prononcée que celle de la valeur, suggérant une concentration sur les produits à plus forte marge et un abandon progressif des segments de base — précisément ceux couverts par le code 720837.
Une propension à l'export en déclin accéléré
Le ratio de propension à l'exporter — part de la production exportée — a chuté de 12,9 % à 7,5 % (−42,2 %). Ce chiffre est le plus éloquent : l'UE, qui exportait autrefois près d'un huitième de sa production de tôles laminées à chaud, n'en exporte plus qu'un treizième. Le score de « saillance » de ce critère est de 84,7 %, bien supérieur à celui de l'intensité commerciale (16,2 %), ce qui en fait l'indicateur clé de la perte de compétitivité européenne sur ce segment.
Une spécialisation inégale au sein de l'UE
Les indices de spécialisation (RSCA) pour 2025 révèlent une forte hétérogénéité :
| État membre | RSCA | RCA | Part de la production UE |
|---|---|---|---|
| Slovaquie | 0,71 | 5,94 | 12,6 % |
| Finlande | 0,49 | 2,92 | 2,9 % |
| Belgique | 0,30 | 1,85 | 15,7 % |
| France | 0,23 | 1,60 | 12,5 % |
| Allemagne | 0,12 | 1,26 | 26,7 % |
Source : indices de spécialisation
La Slovaquie et la Finlande restent relativement spécialisées (RSCA > 0), tandis que des pays comme l'Irelande (RSCA = −1,0), le Danemark (−0,99) ou l'Estonie (−0,98) sont totalement désengagés de cette production. L'Allemagne, qui assure 26,7 % de la production européenne, n'a qu'un RSCA modeste de 0,12 — signe que ce segment occupe une place moindre dans son profil d'exportation global.
Conclusion
La période 2015–2025 marque un tournant structural pour le marché des tôles laminées à chaud en bobines au sein de l'Union européenne. Trois tendances dominent : l'effondrement des exportations (−62,7 % en volume), le quasi-doublement des importations (+75,3 % en volume), et la dépendance croissante à des fournisseurs extérieurs (taux de dépendance nette passant de 17 % à 26 %).
La substitution de la Russie par la Turquie et l'Asie comme source d'approvisionnement a été rapide mais crée de nouvelles vulnérabilités. La concentration des exportations sur un nombre réduit de partenaires (HHI à 5 555) et l'effondrement de la propension à exporter (7,5 % de la production) signalent une perte de compétitivité européenne sur ce segment d'acier de base. Enfin, la baisse de 23 % de la production intérieure, conjuguée à la volatilité des prix internationaux (chocs de 2021), soulève des questions d'autonomie stratégique pour un produit essentiel à l'industrie manufacturière européenne.