Évolution du marché : déchets de plastiques (CN 3915) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 3915 couvre les « Déchets, rognures et débris de matières plastiques », une catégorie essentielle pour l'économie circulaire des polymères. Ce code regroupe quatre sous-positions : les déchets de polymères de l'éthylène (391510), du styrène (391520), du chlorure de vinyle (391530) et l'ensemble des autres matières plastiques (391590) (Vue d'ensemble).
La période 2015–2025 a été marquée par des bouleversements structurels majeurs dans le commerce mondial des déchets plastiques, en premier lieu la politique chinoise d'interdiction d'importation de déchets plastiques (« National Sword », effective début 2018). L'Union européenne, historiquement grand exportateur de déchets plastiques vers l'Asie, a vu son commerce se transformer en profondeur : ses exportations ont chuté de 57,3 % en valeur (de 840 M€ à 359 M€), tandis que ses importations ont augmenté de 59,1 % (de 157 M€ à 250 M€). Le solde commercial, largement excédentaire en 2015 à 683 M€, s'est contracté de 84,1 % pour atteindre 109 M€ en 2025.
Ce rapport identifie trois dynamiques principales : l'effondrement des exportations vers les marchés historiques, la réorientation géographique vers de nouvelles destinations, et la montée en puissance des importations dans un contexte de forte volatilité des prix.
1. L'effondrement des exportations vers les marchés historiques après la fermeture chinoise
1.1. L'ampleur du déclin des exportations de l'UE
Les exportations de déchets plastiques de l'UE vers les pays tiers ont connu un déclin continu et prononcé sur la période :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M€) | 840 | 359 | −57,3 % |
| Volume (kt) | 2 526 | 1 463 | −42,1 % |
| Prix moyen (€/t) | 333 | 245 | −26,3 % |
La baisse a été particulièrement marquée en valeur (−57,3 %), plus forte qu'en volume (−42,1 %), reflétant une contraction simultanée des prix unitaires de 26,3 %. Le volume exporté a touché un plancher de 1 116 kt (en 2020, année marquée par la pandémie de Covid-19), avant une reprise partielle autour de 1 460 kt en 2024–2025. La valeur, quant à elle, a atteint son minimum à 334 M€ (Vue d'ensemble).
1.2. L'effacement de la Chine et de Hong Kong comme débouchés
L'événement structurant de la décennie est sans conteste la fermeture du marché chinois. En 2015, la Chine et Hong Kong représentaient à eux seuls 76,8 % de la valeur totale des exportations de l'UE (645 M€ sur 840 M€). En 2025, cette part est devenue marginale :
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 457 | 0,2 | −99,9 % |
| Hong Kong | 188 | 0,2 | −99,9 % |
| Total Chine + HK | 645 | 0,5 | −99,9 % |
La politique « National Sword » de la Chine, annoncée mi-2017 et pleinement entrée en vigueur le 1ᵉʳ janvier 2018, a interdit l'importation de nombreuses catégories de déchets plastiques. Hong Kong, qui servait historiquement de plaque tournante pour la réexpédition vers la Chine continentale, a vu ses flux quasiment taris.
1.3. L'impact sur les principaux États membres exportateurs
Le choc a durement frappé les grands exportateurs européens, en particulier l'Allemagne, la France et la Slovénie :
| État membre | Export. 2015 (M€) | Export. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Allemagne | 325 | 102 | −68,5 % |
| Pays-Bas | 82 | 59 | −28,1 % |
| Belgique | 98 | 50 | −48,4 % |
| Espagne | 71 | 46 | −34,8 % |
| France | 63 | 2,7 | −95,7 % |
| Slovénie | 46 | 7,1 | −84,6 % |
La France et la Slovénie ont été les plus touchées proportionnellement, avec des reculs respectifs de 95,7 % et 84,6 %. L'Allemagne, premier exportateur européen, a perdu 223 M€ de débouchés. Seul le Royaume-Uni a maintenu un niveau d'exportations relativement stable autour de 43 M€ (Partenaires par valeur).
1.4. Un recul segment par segment : l'hégémonie de la catégorie 391590 mise à mal
L'analyse par sous-position confirme l'ampleur du choc, avec des trajectoires différenciées :
| Sous-position | Export. volume 2015 (kt) | Export. volume 2025 (kt) | Variation |
|---|---|---|---|
| 391510 — Polymères de l'éthylène | 1 353 | 876 | −35,3 % |
| 391590 — Autres matières plastiques | 1 071 | 484 | −54,9 % |
| 391520 — Polymères du styrène | 68 | 85 | +25,1 % |
| 391530 — Polymères du chlorure de vinyle | 34 | 18 | −46,4 % |
La catégorie 391590 (autres plastiques) a subi la plus forte contraction en volume (−54,9 %), passant de 1 071 kt à 484 kt. Les déchets de polyéthylène (391510), qui représentaient plus de la moitié du volume exporté en 2015, ont reculé de 35,3 %. Seule la catégorie styrène (391520) a connu une progression (+25,1 %), portée par des marchés de destination alternatifs (Comparaison par segment).
2. Une réorientation géographique vers de nouveaux débouchés : Turquie, Asie du Sud-Est et diversification
2.1. La Turquie, premier bénéficiaire de la réorientation
Face à la fermeture du marché chinois, les exportateurs européens de déchets plastiques ont progressivement redirigé leurs flux vers de nouveaux marchés. Le cas le plus spectaculaire est celui de la Turquie :
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 6,4 | 93,8 | +1 368 % |
| Indonésie | 1,9 | 74,7 | +3 887 % |
| Malaisie | 12,8 | 67,4 | +425 % |
| Viêt Nam | 19,3 | 24,9 | +29 % |
La Turquie est devenue en 2025 le premier débouché de l'UE pour ses déchets plastiques, avec 93,8 M€ de flux exportés. L'Indonésie a connu la progression la plus vertigineuse (+3 887 %), suivie de la Malaisie (+425 %). Ces trois pays — Turquie, Indonésie et Malaisie — totalisent ensemble 236 M€ en 2025, contre seulement 21 M€ en 2015, soit une multiplication par 11 (Partenaires par valeur).
2.2. Une diversification mesurable de la base exportatrice
L'indice de concentration HHI (Herfindahl-Hirschman) des exportations par valeur est passé de 3 530 à 1 692 sur la période, soit une baisse de 52,1 % (Concentration). Cette diminution significative traduit un éclatement de la concentration géographique des exportations : là où la Chine et Hong Kong dominaient massivement en 2015, les flux se répartissent désormais entre un nombre plus important de partenaires.
Toutefois, cette diversification ne doit pas masquer un risque : plusieurs des nouveaux pays de destination (Indonésie, Malaisie, Turquie) ont eux-mêmes renforcé leurs contrôles sur les importations de déchets, à l'image de ce qu'avait fait la Chine. La volatilité des flux vers ces partenaires est d'ailleurs élevée, avec des coefficients de variation de 0,63 pour la Turquie et de 0,70 pour l'Indonésie (Volatilité).
2.3. Une relocalisation partielle au sein de l'UE
Parallèlement à cette réorientation vers des pays tiers, certains États membres de l'UE ont accru significativement leurs importations intracommunautaires et extracommunautaires, suggérant un développement de la capacité de recyclage domestique :
| État membre | Import. 2015 (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Espagne | 10,9 | 47,3 | +332 % |
| Italie | 9,0 | 21,4 | +137 % |
| Pays-Bas | 27,3 | 47,3 | +73 % |
| Belgique | 10,2 | 14,3 | +41 % |
| France | 8,4 | 12,3 | +46 % |
L'Espagne a multiplié ses importations par 4,3, tandis que l'Italie les a plus que doublées. Ces évolutions peuvent refléter l'essor de l'industrie du recyclage mécanique dans ces pays, tirée par les objectifs de la directive-cadre sur les déchets et la directive sur les plastiques à usage unique (Rapporteurs par valeur).
3. La montée des importations et la volatilité des prix dans un marché en tension
3.1. Une hausse structurelle des importations de déchets plastiques dans l'UE
Alors que les exportations déclinaient, les importations de déchets plastiques dans l'UE ont suivi une trajectoire ascendante :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M€) | 157 | 250 | +59,1 % |
| Volume (kt) | 685 | 800 | +16,7 % |
| Prix moyen (€/t) | 229 | 313 | +36,3 % |
La croissance des importations a été tirée davantage par les prix (+36,3 %) que par les volumes (+16,7 %), ce qui traduit une raréfaction relative de l'offre et/ou une hausse de la qualité des flux importés. Le volume importé a culminé à 818 kt tandis que la valeur a atteint un pic à 423 M€ en 2022, année de crise énergétique et de tension sur les chaînes d'approvisionnement (Vue d'ensemble).
3.2. Le Royaume-Uni, partenaire d'importation dominant à l'aune du Brexit
Le Royaume-Uni s'est imposé comme le premier fournisseur de déchets plastiques de l'UE :
| Partenaire | Import. 2015 (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 64,3 | 128,5 | +99,8 % |
| États-Unis | 7,7 | 22,2 | +188,5 % |
| Norvège | 17,0 | 16,0 | −6,2 % |
| Suisse | 22,9 | 13,6 | −40,6 % |
Le Royaume-Uni a vu ses exportations vers l'UE quasiment doubler, passant de 64 M€ à 129 M€. Cette dynamique est vraisemblablement liée au Brexit (31 janvier 2020), qui a transformé les flux transmanche en échanges commerciaux avec des pays tiers soumis à déclarations douanières. Un choc de prix important a été détecté sur les importations en provenance du Royaume-Uni en 2022 (hausse anormale de +84,2 %), coïncidant avec la crise énergétique (Chocs d'approvisionnement).
Les États-Unis ont également fortement accru leurs envois vers l'UE (+188,5 %), tandis que les fournisseurs traditionnels européens comme la Suisse et la Norvège ont connu des trajectoires contrastées.
3.3. Une concentration croissante des importations et des prix volatils
Contrairement aux exportations, les importations se sont davantage concentrées sur la période. L'indice HHI des importations par valeur est passé de 2 085 à 2 837 (+36,1 %) (Concentration), indiquant une dépendance accrue vis-à-vis d'un nombre restreint de fournisseurs, principalement le Royaume-Uni qui représente à lui seul une part croissante des importations.
Les prix ont connu une forte volatilité, avec un pic généralisé en 2022 :
| Segment | Prix import 2015 (€/t) | Pic 2022 (€/t) | Prix 2025 (€/t) |
|---|---|---|---|
| 391590 — Autres plastiques | 197 | 458 | 263 |
| 391510 — Polyéthylène | 299 | 538 | 313 |
| 391520 — Polystyrène | 509 | 997 | 593 |
| 391530 — PVC | 280 | 494 | 421 |
Le prix moyen à l'importation a culminé à 517 €/t en 2022, soit plus du double de son niveau de 2015 (229 €/t), avant de refluer à 313 €/t en 2025. La catégorie styrène (391520) affiche structurellement les prix les plus élevés, avec un pic à près de 1 000 €/t en 2022. La hausse des prix de 2022 s'explique par la conjonction de la crise énergétique européenne (hausse du coût de l'énergie pour le recyclage), des perturbations logistiques post-Covid et de la tension sur les matières premières recyclées (Vue d'ensemble).
3.4. L'évolution remarquable de la catégorie 391520 (déchets de polystyrène)
Un développement notable concerne les importations de déchets de polymères du styrène (391520), dont le volume a été multiplié par 6,6 :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume importé (kt) | 12 | 79 | +555 % |
| Valeur importée (M€) | 6,1 | 46,6 | +665 % |
Cette catégorie, historiquement marginale dans les importations, est devenue un segment en forte croissance. Cela pourrait refléter l'essor du recyclage chimique du polystyrène, notamment via la pyrolyse et la dépolymérisation, des procédés dans lesquels plusieurs entreprises européennes investissent massivement (Comparaison par segment).
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément reconfiguré le commerce de l'UE en déchets plastiques (CN 3915). Le choc principal — l'interdiction chinoise d'importation de déchets plastiques — a provoqué un effondrement des exportations (−57,3 % en valeur), effaçant en quelques années un modèle commercial dans lequel la Chine et Hong Kong absorbaient plus des trois quarts des flux.
La réponse du marché a pris deux formes complémentaires : une réorientation géographique des exportations vers la Turquie, l'Indonésie et la Malaisie (avec une diversification mesurable, HHI export −52 %), et un développement des importations (+59,1 % en valeur), porté notamment par le Royaume-Uni (post-Brexit) et les États-Unis. Le solde commercial, encore très excédentaire en 2015 (683 M€), a fondu à 109 M€ en 2025, l'UE s'approchant d'un point d'inflexion où elle pourrait devenir structurellement importatrice nette de certains types de déchets plastiques.
Les risques restent nombreux : la dépendance accrue envers un nombre limité de fournisseurs à l'importation (HHI +36 %), la volatilité persistante des prix (pic à 517 €/t en 2022, puis repli à 313 €/t), et la fragilité des nouveaux débouchés d'exportation, qui pourraient à leur tour durcir leurs politiques d'importation. Le développement de la capacité de recyclage intra-européenne, visible dans la forte hausse des importations de l'Espagne (+332 %) et de l'Italie (+137 %), apparaît comme la réponse structurelle la plus prometteuse à moyen terme, conformément aux objectifs du Pacte vert européen et de la réglementation sur les mouvements transfrontaliers de déchets.