Évolution du marché : Bijouterie et joaillerie (CN 7113) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 7113 regroupe les articles de bijouterie et de joaillerie en métaux précieux (ou plaqués/doublés de métaux précieux), à l'exclusion des pièces de plus de 100 ans. Il se décline en trois sous-catégories : l'argent (711311), les autres métaux précieux — principalement l'or (711319), et le plaqué/doublé sur métaux communs (711320). Ce secteur constitue un axe majeur du commerce extérieur de l'Union européenne, porté par des pôles de production historiques — au premier rang desquels l'Italie et la France — et par une demande mondiale soutenue pour le luxe et l'orfèvrerie.
Sur la période 2015–2025, le commerce de l'UE avec les pays tiers a connu une transformation profonde : la valeur des exportations a presque doublé, le solde commercial s'est considérablement creusé, et la géographie des échanges s'est restructurée sous l'effet du Brexit et de la montée de nouveaux partenaires. Ce rapport identifie et explique les trois dynamiques majeures qui ont façonné ce marché sur la dernière décennie.
(Source : Vue d'ensemble du commerce CN 7113 — UE vs. pays tiers)
1. Une valeur en forte progression portée par la montée en gamme et l'or
1.1 La valeur des exportations a presque doublé, tirée par la hausse des prix unitaires
Entre 2015 et 2025, la valeur des exportations extra-UE de bijouterie et joaillerie est passée de 9,26 Md€ à 18,38 Md€, soit une progression de +98,5 %. Cette quasi-duplication contraste nettement avec l'évolution des volumes : la quantité exportée (masse nette) n'a crû que de +20,8 %, passant de 1 212 à 1 465 tonnes. Le prix moyen à la tonne a ainsi bondi de 7,6 M€ à 12,5 M€ (+64,2 %), ce qui indique que la croissance de la valeur est avant tout une histoire de montée en gamme et de hausse des cours des métaux précieux, notamment de l'or.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations — valeur | 9,26 Md€ | 18,38 Md€ | +98,5 % |
| Exportations — quantité (t) | 1 212 | 1 465 | +20,8 % |
| Exportations — prix moyen (M€/t) | 7,6 | 12,5 | +64,2 % |
| Importations — valeur | 5,47 Md€ | 7,54 Md€ | +37,9 % |
| Importations — quantité (t) | 1 139 | 1 352 | +18,7 % |
| Solde commercial | +3,79 Md€ | +10,83 Md€ | +185,9 % |
(Source : Vue d'ensemble du commerce)
Du côté des importations, la croissance a été plus modeste : +37,9 % en valeur (de 5,47 à 7,54 Md€) et +18,7 % en volume. Le prix moyen importé n'a progressé que de +16,8 %, passant de 4,8 à 5,6 M€/t, signe que l'écart de valeur unitaire entre exportations et importations s'est considérablement élargi. En 2025, le prix moyen exporté dépasse le prix moyen importé d'un facteur 2,2, contre 1,6 en 2015.
1.2 L'or concentre plus de 93 % de la valeur exportée
La sous-catégorie 711319 (bijouterie en métaux précieux autres que l'argent, principalement l'or) domine écrasante le secteur. En 2025, elle représente 17,25 Md€ des exportations, soit 93,9 % du total, contre 8,27 Md€ en 2015 (+108 %). L'argent (711311) pèse 1,06 Md€ (5,8 %), une valeur remarquablement stable sur la période. Le segment plaqué (711320) demeure marginal à 69 M€ (0,4 %).
| Sous-produit | Exportations 2015 | Exportations 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| 711319 — Or et autres métaux précieux | 8 275 M€ | 17 245 M€ | +108 % |
| 711311 — Argent | 917 M€ | 1 061 M€ | +16 % |
| 711320 — Plaqué/doublé | 66 M€ | 69 M€ | +4 % |
(Source : Comparaison par sous-produit)
1.3 Un cycle marqué par le choc COVID et un pic exceptionnel en 2024
L'évolution n'est pas linéaire. L'année 2020 marque un creux lié à la pandémie : les exportations chutent de ~11,9 Md€ (2019) à ~8,3 Md€ (–30 %), et les importations de ~7,4 Md€ à ~4,8 Md€ (–36 %). La reprise est rapide dès 2021, et les exportations connaissent une accélération spectaculaire entre 2022 et 2024, culminant à ~20,3 Md€ en 2024 — le niveau le plus élevé de la période — avant de refluer à 18,4 Md€ en 2025. Ce pic de 2024 est largement dû à un bond des volumes d'or exporté (711319 : 1 156 t en 2024, contre 342 t en 2023), phénomène qui ne s'est pas reproduit en 2025.
Le solde commercial, après avoir culminé à +13,7 Md€ en 2024, se redresse à +10,8 Md€ en 2025, en raison à la fois du recul des exportations et de la poursuite de la hausse des importations.
2. Reconfiguration géographique : le déclin du Royaume-Uni et l'essor de nouveaux corridors d'échange
2.1 Le Royaume-Uni, ancien premier partenaire, a vu son poids s'effondrer
La dynamique la plus frappante de la décennie concerne le Royaume-Uni. Premier partenaire à l'exportation de l'UE en 2015 (1,43 Md€, soit 15,4 % des exportations), il n'atteint plus que 620 M€ en 2025 (3,4 %), un recul de –56,5 %. À l'importation, le constat est similaire : de 445 M€ (8,1 % des importations) à 286 M€ (3,8 %), soit –35,8 %. La volatilité des flux avec le Royaume-Uni est d'ailleurs la plus élevée de tous les partenaires (coefficient de variation de 2,95 pour les importations et 0,55 pour les exportations), ce qui témoigne d'une instabilité structurelle dans la relation commerciale post-Brexit.
| Partenaire | Exportations 2015 | Exportations 2025 | Δ | Importations 2015 | Importations 2025 | Δ |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 1 425 M€ | 620 M€ | –56,5 % | 445 M€ | 286 M€ | –35,8 % |
| Suisse | 3 232 M€ | 5 466 M€ | +69,1 % | — | — | — |
| États-Unis | 775 M€ | 2 050 M€ | +164,4 % | 232 M€ | 414 M€ | +78,0 % |
| Émirats arabes unis | 1 133 M€ | 1 735 M€ | +53,2 % | — | — | — |
| Hong Kong | 916 M€ | 1 076 M€ | +17,5 % | 170 M€ | 301 M€ | +77,0 % |
(Source : Principaux partenaires commerciaux)
2.2 La Suisse et les États-Unis sont devenus les deux moteurs des exportations
La Suisse s'est imposée comme le premier débouché de l'UE pour la bijouterie, avec 5,47 Md€ en 2025 (29,7 % du total des exportations), en progression de +69,1 %. Ce montant reflète le rôle central de la place suisse — en particulier Genève — comme hub de raffinage, de négoce et de distribution mondiale de la joaillerie haut de gamme. Les flux vers la Suisse présentent par ailleurs une volatilité relativement faible (CV = 0,17), ce qui en fait un débouché structurellement stable.
Les États-Unis ont connu la progression la plus spectaculaire parmi les grands partenaires : +164,4 %, passant de 775 M€ à 2,05 Md€. Ils sont devenus le deuxième marché d'exportation de l'UE. Un choc de prix significatif a été détecté en 2022 sur les exportations vers les États-Unis (hausse de prix de +45,2 %, avec une part de 13 % de la valeur totale des exportations), probablement lié à la conjoncture post-COVID et à la flambée des cours de l'or.
Les Émirats arabes unis (1,74 Md€, +53,2 %) et Hong Kong (1,08 Md€, +17,5 %) complètent le tableau de pôles de redistribution vers les marchés du Golfe et d'Asie.
(Sources : Partenaires, Chocs de prix)
2.3 La Turquie, la Chine et l'Inde ont émergé comme sources majeures d'importation
À l'importation, la reconfiguration est tout aussi marquante. Trois pays ont connu une ascension remarquable :
| Partenaire | Importations 2015 | Importations 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 261 M€ | 894 M€ | +242 % |
| Chine | 289 M€ | 602 M€ | +108 % |
| Inde | 225 M€ | 572 M€ | +155 % |
| Thaïlande | 756 M€ | 791 M€ | +5 % |
| États-Unis | 232 M€ | 414 M€ | +78 % |
La Turquie est devenue le premier fournisseur de l'UE en 2025, dépassant la Thaïlande — qui restait relativement stable à ~791 M€ (CV = 0,14, le plus faible de tous les partenaires). La montée de la Turquie (+242 %) s'explique par le développement de son industrie joaillière, des coûts de main-d'œuvre compétitifs et de sa proximité géographique avec l'Europe. La Chine et l'Inde, grands centres mondiaux de taille et de polissage de pierres précieuses ainsi que de fabrication de bijoux, ont doublé et plus leurs envois vers l'UE.
(Source : Partenaires commerciaux)
3. Spécialisation et autonomie : les fondements structurels de la compétitivité européenne
3.1 L'Italie et la France dominent l'avantage comparatif européen
En 2025, l'UE se distingue par une forte spécialisation dans la bijouterie en métaux précieux. L'indice de spécialisation révèle que l'Italie (RSCA = 0,60 ; RCA = 4,04) et la France (RSCA = 0,43 ; RCA = 2,52) possèdent les avantages comparatifs les plus marqués de l'UE dans ce secteur. L'Italie concentre à elle seule 32,4 % de la production européenne de CN 7113, la France 19,7 %.
| État membre | RCA (2025) | RSCA (2025) | Part de la production UE | Part des exportations UE |
|---|---|---|---|---|
| Italie | 4,04 | 0,60 | 32,4 % | 8,0 % |
| France | 2,52 | 0,43 | 19,7 % | 7,8 % |
| Chypre | 1,88 | 0,30 | 0,1 % | 0,03 % |
| Allemagne | 0,89 | –0,06 | 18,8 % | 21,2 % |
| Roumanie | 0,96 | –0,02 | 1,6 % | 1,7 % |
À l'inverse, des pays comme la Hongrie (RSCA = –0,94), la Slovaquie (–0,93) et la Finlande (–0,91) sont fortement désavantagés dans ce secteur. L'Allemagne, bien que deuxième exportateur en valeur absolue (704 M€), ne possède pas d'avantage comparatif marqué (RCA < 1), ce qui suggère que ses exportations reflètent davantage la taille de son économie qu'une spécialisation sectorielle.
(Source : Indice de spécialisation)
3.2 La concentration des flux commerciaux a nettement diminué
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI), qui mesure la concentration des échanges sur un petit nombre de partenaires, a reculé de manière significative sur la période :
| Indice HHI (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 3 036 | 1 785 | –41,2 % |
| Exportations | 1 816 | 1 368 | –24,6 % |
La forte baisse de l'HHI des importations (–41,2 %) traduit une diversification des sources d'approvisionnement : alors que les importations étaient autrefois concentrées sur un petit nombre de partenaires (notamment le Royaume-Uni et la Thaïlande), elles se répartissent désormais plus largement entre la Turquie, la Chine, l'Inde, la Thaïlande, les États-Unis et Hong Kong. Du côté des exportations, la diversification est également nette, avec un HHI passé sous le seuil de 1 500, considéré comme un marché « non concentré ».
(Source : Indice de concentration HHI)
3.3 L'UE renforce sa position d'exportateur net avec une propension à l'exportation en hausse spectaculaire
Plusieurs indicateurs structurels confirment le renforcement de la position extérieure de l'UE dans ce secteur :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Propension à l'exportation | 147,6 % | 394,3 % | +167 % |
| Intensité commerciale | 131,0 % | 228,9 % | +75 % |
| Dépendance nette aux importations | –1 656 % | –586 % | +65 % (vers zéro) |
| Production UE (valeur) | 2 902 M€ | 5 139 M€ | +77 % |
La propension à l'exportation (exportations rapportées à la production) a été multipliée par 2,7, signe que la production européenne est de plus en plus tournée vers l'extérieur. La production nationale a elle-même progressé de +77 % en valeur (de 2,9 à 5,1 Md€), ce qui indique une expansion réelle de l'appareil productif, et pas seulement un effet prix.
La dépendance nette aux importations reste fortement négative (–586 %), ce qui signifie que l'UE est structurellement un exportateur net de bijouterie en métaux précieux. Ce ratio s'est toutefois rapproché de zéro (il était à –1 656 % en 2015), non pas en raison d'un affaiblissement des exportations, mais parce que les importations ont crû plus vite en proportion de la production.
(Sources : Propension à l'exportation, Intensité commerciale, Dépendance nette aux importations)
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen de la bijouterie et joaillerie (CN 7113) a connu une transformation profonde articulée autour de trois axes.
Premièrement, la valeur du commerce extérieur a connu une expansion remarquable, avec des exportations quasi doublées (+98,5 %). Cette croissance est avant tout une dynamique de prix — la hausse des cours de l'or et une montée en gamme des produits exportés — plutôt qu'une expansion volumique. L'écart de prix entre exportations et importations s'est creusé, consolidant la position de l'UE en tant que fournisseur de produits à haute valeur ajoutée.
Deuxièmement, la géographie des échanges a été profondément reconfigurée. Le Brexit a marginalisé le Royaume-Uni, ancien premier partenaire, au profit de la Suisse (devenue le premier débouché à 5,5 Md€) et des États-Unis (+164 %). À l'importation, la Turquie, la Chine et l'Inde ont émergé comme sources majeures, diversifiant sensiblement les approvisionnements européens.
Troisièmement, les fondements structurels de la compétitivité européenne se sont renforcés : production en hausse de 77 %, spécialisation marquée de l'Italie et de la France, diversification des partenaires commerciaux et propension à l'exportation en forte augmentation. L'UE demeure un exportateur net massif, avec un solde commercial de +10,8 Md€ en 2025.
Le principal risque à surveiller reste la dépendance aux cours de l'or, qui explique une large part de la hausse de valeur et qui introduit une volatilité intrinsèque. Le léger recul des exportations observé entre 2024 (pic à ~20,3 Md€) et 2025 (18,4 Md€) illustre cette sensibilité conjoncturelle. À plus long terme, la montée en puissance de concurrents émergents — notamment la Turquie à l'importation — constitue un défi potentiel pour les producteurs européens.