Évolution du marché : Pièces de monnaie (CN 7118) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 7118 couvre les monnaies, y compris celles ayant cours légal, à l'exclusion des médailles, des déchets et débris de monnaies, des objets de parure réalisés à partir de monnaies ainsi que des spécimens numismatiques. Ce segment, rattaché au chapitre 71 (métaux précieux et ouvrages associés), se distingue par la nature intrinsèquement mixte de ses flux : il englobe à la fois des pièces de circulation courante — souvent commandées par des banques centrales étrangères à des ateliers européens — et des pièces non-monnaie (médailles exclues mais pièces de métal précieux, par exemple). Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'UE sur ce code a connu des mutations profondes, tant en termes de volumes, de valeurs que de géographie des échanges. Ce rapport propose d'en analyser les principales dynamiques à travers trois axes : le basculement du solde commercial, la reconfiguration géographique des partenaires, et la prédominance structurelle du segment des monnaies ayant cours légal.
Les données utilisées couvrent les flux d'importation et d'exportation extra-UE sur la période complète 2015–2025 (fréquence annuelle, périodes incomplètes exclues). Les valeurs sont exprimées en euros ; les quantités en tonnes de masse nette et en tonnes brutes (unité complémentaire).
Vue d'ensemble sur le tableau de bord
1. Du statut d'exportateur net à celui d'importateur net : un basculement structurel
1.1 Une dépendance aux importations qui s'est inversée au cours de la décennie
L'indicateur de dépendance nette aux importations révèle un retournement spectaculaire. En 2015, l'UE se situait en position d'exportateur net de monnaies (ratio de −30,6 %), ce qui signifie que la production européenne couvrait largement les besoins domestiques et alimentait des flux exportateurs significatifs. En 2025, ce même indicateur est passé à +25,1 %, plaçant l'UE en position d'importateur net. Le point bas (−81,2 %) et le point haut (+63,9 %) sur la période confirment l'ampleur des oscillations, mais la trajectoire est clairement ascendante. Ce basculement s'explique principalement par la conjonction d'une production en repli (quantité produite passée de 43 596 tonnes en 2015 à 20 000 tonnes en 2025, soit −54,1 %) et d'une hausse continue des importations en valeur.
1.2 Des échanges extérieurs en forte croissance, mais asymétrique
Les flux commerciaux montrent une asymétrie marquée entre importations et exportations :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur, Mds €) | 1,64 | 2,86 | +74,5 % |
| Exportations (valeur, Mds €) | 0,54 | 1,42 | +162,7 % |
| Solde commercial (Mds €) | −1,09 | −1,43 | — |
| Importations (quantité, kt) | 2,34 | 2,76 | +18,2 % |
| Exportations (quantité, kt) | 7,53 | 9,32 | +23,8 % |
| Prix moyen import (€/t) | 699 556 | 1 032 252 | +47,6 % |
| Prix moyen export (€/t) | 71 537 | 152 540 | +113,2 % |
Si les exportations progressent plus vite en valeur relative (+162,7 % vs +74,5 %), elles restent structurellement inférieures aux importations. Le solde déficitaire persiste sur toute la période, oscillant entre −0,5 Mds € (2021) et −3,5 Mds € (année du minimum). L'écart de prix entre importations (1,03 M€/t) et exportations (152 540 €/t) en 2025 — un ratio de près de 7:1 — trahit une différence fondamentale de nature des produits échangés, les importations étant dominées par des monnaies à forte teneur en métaux précieux (segment 711890).
1.3 Une intensité commerciale en hausse, signe d'une intégration accrue du marché
L'intensité commerciale (rapport du commerce extérieur à la production) est passée de 38,2 % à 89,2 % (+133,4 %), tandis que la propension à exporter a doublé (de 32,6 % à 77,2 %). Ces chiffres indiquent que le marché européen des monnaies s'est considérablement ouvert à l'international : la production nationale ne suffit plus à couvrir la demande intérieure, et une part croissante de la production est destinée à l'exportation. Paradoxalement, la valeur de la production a augmenté de 95,9 % (de 766 M€ à 1,5 Mds €) malgré l'effondrement des volumes, ce qui reflète une montée en gamme de la production résiduelle.
2. Réorientation des flux commerciaux sous l'effet de chocs géopolitiques et d'une diversification géographique
2.1 Des partenaires d'importation concentrés mais en reconfiguration
Les principaux partenaires d'importation révèlent une dépendance forte vis-à-vis de trois pays producteurs de métaux précieux : l'Afrique du Sud, le Canada et l'Australie. Ensemble, ils représentaient la quasi-totalité des importations en 2015.
| Partenaire | Import. 2015 (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Afrique du Sud | 537,9 | 470,3 | −12,6 % |
| Canada | 407,7 | 512,1 | +25,6 % |
| Australie | 303,6 | 648,7 | +113,7 % |
| États-Unis | 234,1 | 444,3 | +89,8 % |
| Chine | 9,3 | 44,2 | +375,2 % |
| Russie | 1,0 | 0,1 | −90,5 % |
| Türkiye | 7,5 | 0,4 | −94,4 % |
L'Australie et les États-Unis ont considérablement accru leurs parts, tandis que l'Afrique du Sud, historiquement le premier fournisseur, voit son poids relatif décliner. L'effondrement des importations en provenance de Russie (−90,5 %) et de Turquie (−94,4 %) s'inscrit dans un contexte de sanctions géopolitiques et de réorientation des chaînes d'approvisionnement. La Chine, bien que restant un fournisseur secondaire, affiche la progression la plus forte (+375,2 %).
L'indice de concentration HHI des importations en valeur est passé de 2 278 à 1 739 (−23,7 %), ce qui confirme une diversification progressive des sources d'approvisionnement, même si le marché reste relativement concentré.
2.2 Des exportations tournées vers des marchés émergents d'Amérique latine et d'Asie
Les principaux partenaires à l'exportation forment un tableau très différent : ce sont principalement des pays en développement, souvent situés en Amérique centrale et latine (Colombie, Guatemala, Nicaragua, République dominicaine, Costa Rica) ou en Asie (Philippines, Sri Lanka, Thaïlande). Ce profil suggère fortement que les exportations européennes de monnaies comprennent une part significative de frappes réalisées pour le compte de banques centrales étrangères (pièces ayant cours légal pour ces pays).
| Partenaire | Export. 2015 (M€) | Export. 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Colombie | 10,3 | 3,6 | −64,8 % |
| Guatemala | 2,8 | 10,7 | +276,4 % |
| Rép. dominicaine | 1,4 | 6,7 | +389,0 % |
| Nicaragua | 3,7 | 0,8 | −79,7 % |
| Sri Lanka | 3,2 | 0,3 | −91,9 % |
| Philippines | 0,004 | 0,0001 | −98,5 % |
| Thaïlande | 9,0 | 0,01 | −99,9 % |
La forte volatilité de ces flux (coefficient de variation souvent supérieur à 1) s'explique par la nature même des commandes : les frappes de monnaies pour des États tiers sont par nature discrètes, irrégulières et liées à des contrats spécifiques. L'HHI des exportations a baissé de 1 849 à 1 602 (−13,4 %), indiquant là aussi une moindre concentration.
2.3 Des épisodes de chocs de prix détectés sur des partenaires marginaux
L'analyse de volatilité a identifié trois événements de choc majeurs, tous centrés autour de l'année 2020 :
| Entité | Type de choc | Flux | Décalage (%) | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Arabie saoudite | Prix | Exportations | +11 650 % | 0,7 % |
| Thaïlande | Prix | Exportations | +13 028 % | 0,6 % |
| Chine | Prix | Importations | +2 540 % | 1,1 % |
Ces pics, bien que spectaculaires en termes relatifs, concernent des flux marginaux en valeur absolue (moins de 1,1 % de part). Ils reflètent vraisemblablement des commandes ponctuelles de grande valeur unitaire, possiblement liées à des frappes commémoratives ou à des reconstitutions de stocks de réserve. Les partenaires les plus volatils en importations sont la Turquie (CV = 2,75) et la Russie (CV = 2,08), cohérent avec l'effondrement de ces flux.
2.4 Une spécialisation européenne fortement inégale
L'analyse de spécialisation (RSCA, 2025) montre que seuls quelques États membres possèdent un avantage comparatif net dans la production et l'exportation de monnaies :
| État membre | RSCA | RCA | Part des exportations UE (%) |
|---|---|---|---|
| Estonie | 0,917 | 23,06 | 7,8 % |
| Autriche | 0,806 | 9,32 | 30,7 % |
| Luxembourg | 0,470 | 2,77 | 0,9 % |
| Allemagne | 0,327 | 1,97 | 41,7 % |
| Belgique | 0,251 | 1,67 | 14,1 % |
L'Estonie affiche un RCA exceptionnel (23,1) malgré une part modeste dans le total, ce qui caractérise une hyper-spécialisation. L'Allemagne et l'Autriche dominent absolument les exportations (ensemble : 72,4 % de la valeur totale), ce qui est cohérent avec la présence d'ateliers monétaires majeurs (notamment la Monnaie de Vienne et la Monnaie fédérale allemande). À l'inverse, la France, l'Italie et les Pays-Bas — pourtant des économies de premier rang — ont un RSCA négatif, indiquant qu'ils importent nettement plus de monnaies qu'ils n'en exportent dans ce segment.
3. La prédominance structurelle des monnaies ayant cours légal et la montée en gamme des échanges
3.1 Le segment 711890 (monnaies ayant cours légal) domine écrasante des flux en valeur
La décomposition par sous-segment révèle une dualité fondamentale du marché :
| Segment | Description | Part import. valeur 2025 | Part export. valeur 2025 |
|---|---|---|---|
| 711810 | Autres monnaies (hors cours légal, hors médailles, hors numismatique) | 2,4 % | 10,7 % |
| 711890 | Monnaies, y.c. ayant cours légal | 97,6 % | 89,3 % |
Le segment 711890 représente en 2025 près de 2,79 Mds € d'importations et 1,27 Mds € d'exportations. Le segment 711810, quantitativement important (2 263 tonnes importées vs 499 tonnes pour le 711890), ne pèse que 67,7 M€ à l'importation. Le prix moyen par tonne illustre cette disparité : le 711810 s'échange à environ 29 560 €/t tandis que le 711890 atteint 5,57 M€/t, soit un facteur de 188. Cela confirme que le 711890 comprend des pièces contenant des quantités significatives de métaux précieux (or, argent, platine).
3.2 Dynamiques divergentes des deux segments
Importations :
| Indicateur | 711810 (2015 → 2025) | 711890 (2015 → 2025) |
|---|---|---|
| Valeur (M€) | 250,8 → 67,7 (−73,0 %) | 1 385,5 → 2 787,8 (+101,2 %) |
| Quantité (t) | 2 046 → 2 263 (+10,6 %) | 292 → 500 (+71,3 %) |
| Prix moyen (€/t) | 122 472 → 29 559 (−75,9 %) | 4 748 001 → 5 570 507 (+17,3 %) |
Exportations :
| Indicateur | 711810 (2015 → 2025) | 711890 (2015 → 2025) |
|---|---|---|
| Valeur (M€) | 91,8 → 152,5 (+66,1 %) | 449,8 → 1 270,2 (+182,4 %) |
| Quantité (t) | 7 077 → 8 476 (+19,8 %) | 451 → 840 (+86,3 %) |
| Prix moyen (€/t) | 12 699 → 17 937 (+41,2 %) | 994 850 → 1 510 005 (+51,8 %) |
Le segment 711810 montre un paradoxe à l'importation : les volumes augmentent légèrement (+10,6 %) tandis que la valeur s'effondre (−73,0 %), entraînant un effritement du prix moyen (−75,9 %). Cela peut refléter un changement de composition des flux — davantage de pièces de moindre valeur métallique ou une plus grande part de pièces de circulation courante en métaux non précieux. À l'inverse, le segment 711890 connaît une croissance vigoureuse tant en valeur qu'en volume, avec un prix moyen en hausse de 17,3 % à l'importation et de 51,8 % à l'exportation, ce qui suggère une augmentation de la teneur en métaux précieux ou une hausse des cours de l'or et de l'argent sous-jacents.
3.3 L'Allemagne, pivot incontesté du marché européen
Les données par État membre déclarant confirment le rôle central de l'Allemagne :
| État membre | Import. 2025 (M€) | Export. 2025 (M€) | Part import. (%) | Part export. (%) |
|---|---|---|---|---|
| Allemagne | 2 440,5 | 782,5 | 85,5 % | 55,0 % |
| Autriche | 206,8 | 342,6 | 7,2 % | 24,1 % |
| Belgique | 72,1 | 65,6 | 2,5 % | 4,6 % |
| Estonie | 7,1 | 52,5 | 0,2 % | 3,7 % |
| Pologne | 1,7 | 49,9 | 0,1 % | 3,5 % |
L'Allemagne concentre à elle seule 85,5 % des importations et 55 % des exportations de l'UE. Son poids dominant s'explique à la fois par la présence de grandes fonderies et ateliers monétaires (notamment pour la frappe d'euros mais aussi pour des commandes tierces) et par la fonction de hub logistique de Francfort pour les métaux précieux. L'Autriche joue un rôle similaire, avec un excédent net à l'exportation (342,6 M€ exportés vs 206,8 M€ importés), en lien avec la Monnaie de Vienne (Münze Österreich), réputée pour ses services de frappe pour des pays tiers.
La croissance la plus spectaculaire à l'exportation revient à l'Estonie (+1 346 %) et à la Pologne (+1 026 %), qui émergent comme de nouveaux acteurs significatifs, possiblement en lien avec la frappe de pièces en euros commémoratives ou avec des contrats de frappe sous-traités.
Conclusion
Le marché européen des monnaies (CN 7118) a connu, sur la période 2015–2025, une triple transformation. Premièrement, l'UE est passée d'une position d'exportateur net à celle d'importateur net, sous l'effet conjugué d'une production en repli volumique (−54,1 % en quantité) et d'une demande soutenue de pièces à forte teneur en métaux précieux. Deuxièmement, la géographie des échanges s'est reconfigurée : les importations se sont diversifiées (HHI en baisse de 23,7 %), avec l'effondrement des flux en provenance de Russie et de Turquie et la montée de l'Australie et des États-Unis, tandis que les exportations restent dominées par un modèle de frappe pour le compte de pays tiers, principalement en Amérique latine. Troisièmement, le segment des monnaies ayant cours légal (711890) concentre désormais 97,6 % de la valeur des importations et 89,3 % des exportations, avec une tendance marquée à la montée en gamme (prix à la tonne en hausse de 17 % à l'importation et de 52 % à l'exportation).
L'Allemagne demeure le pivot incontesté de ce marché au sein de l'UE, mais la montée en puissance de l'Estonie, de la Pologne et de la Belgique à l'exportation comme à l'importation témoigne d'une dynamique de redistribution qui pourrait s'accentuer dans les années à venir.