Évolution du marché : Déchets de métaux précieux (CN 7112) — 2015–2025
Introduction
Le code 7112 couvre les déchets et débris de métaux précieux — or, platine, argent et plaqués/doublés — destinés à la récupération, ainsi que les cendres contenant des métaux précieux (sous-positions 711230, 711291, 711292 et 711299). Ce segment joue un rôle stratégique dans l'économie circulaire des métaux précieux au sein de l'Union européenne. Sur la période 2015–2025, l'UE est structurellement déficitaire dans ce commerce, avec une dépendance nette aux importations oscillant entre 92 % et 94 %. La valeur totale des échanges (imports + exports) a été multipliée par près de 2,5, tirée principalement par la hausse spectaculaire des prix unitaires. Ce rapport analyse trois dynamiques majeures : l'envolée des prix au détriment des volumes, la reconfiguration géographique des flux, et les vulnérabilités structurelles du marché européen.
1. Une explosion de la valeur commerciale portée par les prix, non par les volumes
1.1. Les exportations européennes : une croissance de valeur (+253 %) sans précédent
La valeur des exportations de l'UE vers les pays tiers est passée de 1,34 milliard € à 4,73 milliards € entre 2015 et 2025, soit une hausse de 253,4 %. Or, sur la même période, les volumes exportés n'ont progressé que de 13,9 % (de 22 778 t à 25 940 t). L'essentiel de la croissance provient donc de la hausse des prix moyens à l'exportation, passés de 58 808 €/t à 182 514 €/t (+210,4 %). Ce phénomène reflète à la fois la hausse des cours mondiaux des métaux précieux et une possible amélioration de la qualité (teneur) des déchets exportés.
1.2. Les importations : un volume en forte hausse mais une valeur dopée par les prix
Les importations ont connu une trajectoire différente : leur valeur a crû de 181,1 % (de 2,54 à 7,15 milliards €), tandis que les volumes ont presque doublé (+92,6 %, passant de 36 811 t à 70 912 t). Le prix moyen à l'importation n'a augmenté « que » de 46,0 % (de 69 067 à 100 821 €/t), soit une progression nettement plus modeste qu'à l'exportation. L'écart de prix entre importations et exportations (100 821 €/t vs. 182 514 €/t en 2025) suggère que l'UE importe des déchets à moindre teneur qu'elle raffine puis réexporte sous forme de matériaux à plus forte valeur ajoutée.
1.3. Un déficit commercial qui se creuse, porté par un pic exceptionnel en 2022
Le déficit commercial de l'UE est passé de −1,20 milliard € à −2,42 milliards €. Il a toutefois atteint un point bas exceptionnel à −5,94 milliards € en 2022, année marquée par un pic des importations à 9,74 milliards € — probablement lié aux tensions géopolitiques et à la recherche de sources d'approvisionnement alternatives après le début du conflit en Ukraine. Le déficit s'est depuis résorbé partiellement.
| Indicateur | 2015 | Pic | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Valeur exportations (Mds €) | 1,34 | 4,73 (2025) | 4,73 | +253,4 % |
| Volume exportations (kt) | 22,8 | 72,2 | 25,9 | +13,9 % |
| Prix exportations (€/t) | 58 808 | 182 514 (2025) | 182 514 | +210,4 % |
| Valeur importations (Mds €) | 2,54 | 9,74 (2022) | 7,15 | +181,1 % |
| Volume importations (kt) | 36,8 | 159,8 | 70,9 | +92,6 % |
| Prix importations (€/t) | 69 067 | 100 821 (2025) | 100 821 | +46,0 % |
| Balance commerciale (Mds €) | −1,20 | −5,94 (2022) | −2,42 | −100,6 % |
2. Une reconfiguration géographique des partenaires et une montée en puissance de l'or et du platine
2.1. Les principaux fournisseurs : dominance des États-Unis et émergence de l'Afrique du Sud
Les États-Unis restent le premier fournisseur de déchets de métaux précieux à l'UE, avec une valeur passant de 818 M€ à 1,98 Md€ (+142 %), et un pic à 3,84 Mds€. L'Afrique du Sud, productrice historique de platine, a connu une progression spectaculaire de 1 696 % (de 33 M€ à 595 M€), confirmant le rôle croissant des déchets de catalyseurs automobiles et industriels. Le Royaume-Uni (1,92 Md€) et la Suisse (910 M€) complètent le quatuor de tête, tandis que le Pérou, ancien fournisseur important, a vu ses ventes à l'UE chuter de 69 %.
2.2. Les destinations d'exportation : le Japon et la Corée du Sud en forte progression
Le Japon demeure le premier client de l'UE (328 M€ en 2025, +216 %), suivi de la Corée du Sud, dont les achats ont bondi de 4 411 % (de 2 M€ à 96 M€). Le Royaume-Uni (575 M€) et les États-Unis (590 M€) restent des marchés stables. La concentration des exportations s'est fortement accrue : l'indice HHI est passé de 2 274 à 3 900 (+71,5 %), signe d'une dépendance accrue envers un nombre limité de destinations, notamment asiatiques.
2.3. Le déchets d'argent domine en volume, mais l'or et le platine structurent la valeur
La répartition par sous-produit révèle une dualité fondamentale :
| Sous-position | Part import. en volume (2025) | Part import. en valeur (2025) | Prix moyen import. (€/t) |
|---|---|---|---|
| 711299 – Argent | 51,6 % | 36,9 % | 72 125 |
| 711292 – Platine | 47,4 % | 31,3 % | 66 532 |
| 711291 – Or | 0,1 % | 2,0 % | 2 949 849 |
| 711230 – Cendres | 0,9 % | 3,3 % | 377 353 |
L'argent représente plus de la moitié des volumes importés mais moins de 37 % de la valeur, tandis que l'or ne pèse que 0,1 % des tonnages mais concentre 2 % de la valeur en raison d'un prix unitaire colossal (près de 3 M€/t en 2025). Les importations d'or ont fortement diminué en volume (de 1 365 t à 49 t entre 2015 et 2025), ce qui pourrait refléter une raréfaction de l'offre de déchets aurifères ou un redéploiement vers d'autres circuits.
3. Des vulnérabilités structurelles malgré une spécialisation européenne affirmée
3.1. L'UE, une plateforme de recyclage à fort contenu exportateur
La propension à l'exportation de l'UE sur ce produit atteint 837 % en 2025, un niveau exceptionnel qui signifie que les exportations dépassent très largement la production domestique déclarée. L'UE fonctionne donc comme un hub de collecte, de tri et de raffinage de déchets précieux, réimportant des matières premières qu'elle transforme avant de les réexporter. La production européenne déclarée (PRODCOM) passe de 120 000 kg à 385 569 kg en volume (+221 %), mais sa valeur déclarée recule de 251 M€ à 195 M€ (−22 %), suggérant un possible décalage dans la couverture statistique.
3.2. Une concentration des approvisionnements qui génère de la volatilité
La volatilité des flux est particulièrement élevée sur certains partenaires : le coefficient de variation des importations en provenance du Mexique atteint 1,26, celui du Canada 0,95, du Brésil 0,92 et du Pérou 0,89. Côté exportations, Singapour (CV = 1,80) et le Pakistan (CV = 1,65) affichent une instabilité marquée. Des chocs de prix significatifs ont été détectés, notamment un pic de prix à l'exportation vers les États-Unis en 2020 (anomalie de 26,2 écarts-types, +195,9 %), coïncidant avec les perturbations liées à la pandémie de COVID-19.
3.3. La Belgique, cas emblématique de la spécialisation européenne
Parmi les États membres, la spécialisation est très inégale. La Belgique (RSCA de 0,445), la France (0,278) et l'Allemagne (0,151) se distinguent comme spécialistes nets, tandis que la Grèce (−0,923), Malte (−0,842) et la Slovénie (−0,826) sont structurellement déficitaires. L'Allemagne concentre à elle seule 28,7 % des exportations et 28,2 % des importations de l'UE en valeur, consolidant son rôle de pivot logistique et raffineur. L'explosion des importations belges (de 160 000 € à 1,63 Md€, soit +1 015 984 %) traduit vraisemblablement le développement d'une plateforme de traitement de déchets précieux sur le territoire belge, peut-être lié aux activités de raffinage d'Umicore.
Conclusion
Le marché européen des déchets de métaux précieux (CN 7112) a connu une transformation profonde entre 2015 et 2025. La dynamique dominante est celle d'une inflation de la valeur commerciale largement dissociée des volumes, les prix à l'exportation ayant été multipliés par 3,1 tandis que les tonnages stagnaient. L'UE reste structurellement dépendante des importations (≈ 92 % de couverture nette), mais se positionne comme un acteur clé du recyclage à valeur ajoutée, exportant des déchets à forte teneur vers le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis. La concentration croissante des exportations (HHI +72 %) et la volatilité élevée sur certains corridors d'approvisionnement (Amérique latine, Afrique du Sud) constituent des risques à surveiller. Enfin, l'effondrement des volumes d'or recyclé importé (−96 % en dix ans) mérite une attention particulière, car il pourrait signalifier un appauvrissement des stocks disponibles ou un détournement vers des circuits informels hors du périmètre statistique européen.