Évolution du marché : Tissus élastiques bonneterie (CN 6004) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 6004 couvre les étoffes de bonneterie d'une largeur supérieure à 30 cm contenant au moins 5 % en poids de fils d'élastomères ou de fils de caoutchouc. Ce produit se situe à l'intersection de l'industrie textile et de la fabrication de vêtements techniques (sportswear, lingerie, compression médicale). Deux sous-positions le composent : le 600410 (à base de fils d'élastomères, sans caoutchouc), qui représente l'écrasante majorité des échanges, et le 600490 (contenant du caoutchouc), segment plus niche.
La période 2015–2025 est marquée par un basculement structurel : l'Union européenne, déficitaire de 87,7 millions d'euros en 2015, a atteint un excédent record de +93,9 M€ en 2023 avant de se stabiliser à +73,7 M€ en 2025. Ce retournement s'explique à la fois par un recul des importations (−28,2 % en valeur) et une relative résilience des exportations (+6,6 % en valeur), le tout sur fond de contraction significative de la production communautaire (−28,0 % en valeur). Le présent rapport analyse les dynamiques à l'œuvre dans cette transformation.
1. Du déficit chronique à l'excédent : la métamorphose de la balance commerciale
1.1 Un retournement amorcé en 2018 et progressivement consolidé
En 2015, les importations de l'UE en provenance de pays tiers s'élevaient à 480,1 M€, tandis que les exportations atteignaient 392,5 M€, générant un déficit de −87,7 M€. L'année suivante, le déficit s'est légèrement aggravé pour atteindre son point le plus bas à −89,1 M€ en 2016. Le retournement a eu lieu en 2018, lorsque les exportations (444,8 M€) ont pour la première fois dépassé les importations (435,2 M€), dégageant un excédent modeste de +9,6 M€.
Depuis lors, l'excédent s'est creusé de manière quasi continue, culminant à +93,9 M€ en 2023 avant de refluer légèrement (+89,3 M€ en 2024, +73,7 M€ en 2025). Ce reflux de 2023 à 2025 est imputable à une baisse des exportations plus marquée (−12,3 %) que celle des importations (−10,0 %) sur cette sous-période.
| Année | Importations (M€) | Exportations (M€) | Solde (M€) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 480,1 | 392,5 | −87,7 |
| 2016 | 481,5 | 392,3 | −89,1 |
| 2017 | 481,7 | 443,9 | −37,8 |
| 2018 | 435,2 | 444,8 | +9,6 |
| 2019 | 450,3 | 458,9 | +8,6 |
| 2020 | 382,6 | 392,7 | +10,1 |
| 2021 | 429,3 | 463,7 | +34,4 |
| 2022 | 481,1 | 554,2 | +73,1 |
| 2023 | 382,9 | 476,8 | +93,9 |
| 2024 | 376,9 | 466,2 | +89,3 |
| 2025 | 344,9 | 418,5 | +73,7 |
Source : Vue d'ensemble des échanges
1.2 Des volumes en repli mais des prix à l'exportation en forte hausse
Le retournement de la balance commerciale repose moins sur un dynamisme volumétrique des exportations que sur une divergence de trajectoire des prix. Les volumes exportés ont reculé de 24 354 t à 19 296 t sur la période (−20,8 %), tandis que les volumes importés ont diminué de 87 515 t à 66 647 t (−23,8 %). En revanche :
- Le prix moyen à l'exportation a bondi de 16 115 €/t à 21 682 €/t (+34,5 %), atteignant son niveau maximal en 2025.
- Le prix moyen à l'importation est resté relativement stable, passant de 5 486 €/t à 5 174 €/t (−5,7 %), avec un pic notable de 7 183 €/t en 2022.
L'écart de prix entre exportations et importations — d'un facteur 4,2 en 2025 — traduit une spécialisation de l'UE dans des étoffes à plus forte valeur ajoutée, tandis que les importations répondent davantage à des segments de marché concurrentiels sur les coûts.
| Indicateur | 2015 | 2022 (pic) | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Prix export (€/t) | 16 115 | 19 607 | 21 682 | +34,5 % |
| Prix import (€/t) | 5 486 | 7 183 | 5 174 | −5,7 % |
| Ratio export/import | 2,9 | 2,7 | 4,2 | — |
Source : Vue d'ensemble des échanges
1.3 Une production européenne en contraction prononcée
L'envers du décor est un recul significatif de la production communautaire. Les volumes de production ont chuté de 360 895 t à 280 115 t (−22,4 %), et la valeur de production est passée de 2 768 M€ à 1 994 M€ (−28,0 %). Cette contraction s'inscrit dans la tendance plus large de désindustrialisation textile en Europe, tirée par la pression sur les coûts, la concurrence internationale et la relocalisation progressive de la confection.
Paradoxalement, cette contraction de la production n'a pas affaibli la position extérieure de l'UE sur le segment 6004. Elle a en revanche accentué l'orientation exportatrice du secteur : la propension à l'exporter est passée de 40,5 % à 73,2 % (+80,9 %), signifiant qu'une part croissante de la production restante est écoulée sur les marchés tiers.
2. L'Italie, pivot européen, face à une reconfiguration des partenaires tiers
2.1 Une hégémonie italienne dans la production et les exportations
L'analyse de la spécialisation des États membres révèle une domination écrasante de l'Italie. Avec un indice de spécialisation (RSCA) de 0,69 et un avantage comparatif révélé (RCA) de 5,51, l'Italie concentre 44,2 % de la production communautaire et réalise 249,2 M€ d'exportations en 2025 (59,5 % du total), en progression de +26,9 % par rapport à 2015.
| Rang | État membre | RSCA | RCA | Part production |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Italie | 0,69 | 5,51 | 44,2 % |
| 2 | Grèce | 0,60 | 3,97 | 2,7 % |
| 3 | Slovénie | 0,47 | 2,76 | 2,8 % |
| 4 | Lettonie | 0,43 | 2,51 | 0,8 % |
| 5 | Bulgarie | 0,33 | 1,97 | 1,2 % |
Source : Spécialisation des États membres
Côté importations, l'Italie reste le premier importateur de l'UE mais voit ses achats reculer de 213,0 M€ à 170,2 M€ (−20,1 %). La France accuse un recul plus brutal (−74,4 %), passant de 56,1 M€ à 14,4 M€, tandis que la Pologne (+70,8 %) et la Bulgarie (+65,0 %) affichent des progressions remarquables, signe d'une relocalisation partielle de la chaîne de valeur vers l'Europe de l'Est.
2.2 L'effondrement de fournisseurs traditionnels et l'essor de la Serbie
Le paysage des principaux partenaires d'importation a été profondément remodelé :
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 213,8 | 113,8 | −46,8 % |
| Chine | 127,8 | 125,6 | −1,8 % |
| Corée du Sud | 75,1 | 28,6 | −61,9 % |
| Égypte | 10,8 | 0,1 | −99,1 % |
| Vietnam | 10,6 | 7,6 | −28,4 % |
| Indonésie | 4,1 | 4,4 | +5,5 % |
| Serbie | 0,6 | 23,7 | +3 692 % |
Source : Principaux partenaires
La Turquie, premier fournisseur historique, a perdu près de la moitié de ses parts. Ce recul, qui s'est accéléré à partir de 2018 avec la dépréciation persistante de la livre turque, ne traduit pas une perte de compétitivité-prix mais plutôt un rééquilibrage des approvisionnements européens. La Corée du Sud a connu un déclin encore plus marqué, reflétant la montée en gamme de certaines productions asiatiques hors du segment bonneterie élastique.
Le cas le plus spectaculaire est celui de la Serbie, dont les exportations vers l'UE ont bondi de 0,6 M€ à 23,7 M€ (+3 692 %). Ce pays bénéficie de son statut de candidat à l'adhésion, d'un accord de libre-échange avec l'UE, de coûts de main-d'œuvre compétitifs et de sa proximité géographique avec l'Italie — principal donneur d'ordres du secteur. La Serbie s'impose ainsi comme une véritable plateforme nearshoring pour l'industrie textile européenne.
2.3 Des routes d'exportation en mutation vers l'Asie du Sud
Du côté des principaux marchés d'exportation, la reconfiguration est tout aussi nette :
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Tunisie | 61,7 | 67,9 | +10,1 % |
| Maroc | 46,4 | 49,9 | +7,5 % |
| Sri Lanka | 36,0 | 61,7 | +71,4 % |
| Hong Kong | 39,7 | 10,6 | −73,3 % |
| Serbie | 16,6 | 27,0 | +62,2 % |
| Turquie | 11,6 | 12,6 | +9,2 % |
| Macédoine du Nord | 15,5 | 13,4 | −13,4 % |
Source : Principaux partenaires
Le Sri Lanka a doublé la valeur de ses importations de tissus élastiques en provenance de l'UE, devenant le troisième marché et dépassant désormais la Turquie. Cette progression s'explique par le développement de l'industrie de la confection srilankaise (lingerie, sportswear), qui s'approvisionne en tissus techniques européens — italiens notamment — pour les réexporter sous forme de vêtements finis.
Hong Kong, ancien hub logistique vers la Chine continentale, a vu ses importations européennes s'effondrer de −73,3 %, dans un mouvement de restructuration des flux commerciaux asiatiques et de la concurrence directe de fournisseurs chinois.
Les destinations méditerranéennes traditionnelles (Tunisie, Maroc), qui sous-traitent la confection pour le compte de marques européennes, demeurent stables et solides. Cela confirme le rôle structurant de la proximité géographique et des accords d'association UE-Tunisie et UE-Maroc dans la chaîne de valeur textile.
3. Chocs exogènes, vulnérabilités et montée en gamme
3.1 Le choc de prix turc de 2022 : le principal épisode de tension
L'analyse de la volatilité et des chocs d'approvisionnement identifie deux événements significatifs sur la période :
| Événement | Type | Flux | Anomalie | Hausse de prix | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| Corée du Sud, 2019 | Prix | Import. | 12,0 | +17,3 % | 15,3 % |
| Turquie, 2022 | Prix | Import. | 9,8 | +46,6 % | 54,2 % |
Source : Chocs d'approvisionnement
Le choc turc de 2022 est de loin l'événement le plus marquant. En un an, le prix moyen des importations en provenance de Turquie a bondi de +46,6 %, alors que ce pays représentait 54,2 % de la valeur des importations du segment. Ce choc s'explique par la conjonction de l'inflation mondiale post-Covid, de la forte dépréciation de la livre turque (qui a paradoxalement renchéri les intrants importés par les fabricants turcs) et de la hausse des coûts énergétiques.
Concrètement, le prix moyen global des importations de l'UE pour le code 6004 est passé de 5 868 €/t en 2021 à 7 183 €/t en 2022 (+22,4 %), avant de refluer à 5 174 €/t en 2025. Ce choc a eu un effet ambivalent : il a temporairement érodé les marges des importateurs européens, mais il a aussi accéléré la diversification des approvisionnements et renforcé la compétitivité relative des exportateurs européens.
L'indice de concentration HHI des importations en valeur a diminué de 3 050 à 2 571 (−15,7 %), confirmant une diversification géographique des approvisionnements. En volume, cependant, la concentration a augmenté (de 3 126 à 3 901, soit +24,8 %), suggérant que les volumes se concentrent davantage sur quelques fournisseurs clés, tandis que de plus petits acteurs contribuent en valeur.
3.2 Une dépendance aux importations en net recul
La dépendance nette aux importations — indicateur synthétique rapportant le solde des échanges à la production — est passée de −18,3 % à −8,5 % sur la période. Valeurs négatives signifiant que l'UE reste exportatrice nette de ce produit par rapport à sa production, le recul de l'indicateur (en valeur absolue) traduit toutefois un affaiblissement de l'avantage net, imputable à la contraction de la base productive.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette (%) | −18,3 | −8,5 | +53,7 % |
| Intensité commerciale (%) | 52,4 | 83,8 | +60,0 % |
| Propension à l'exporter (%) | 40,5 | 73,2 | +80,9 % |
Source : Dépendance nette, Intensité commerciale, Propension à l'exporter
3.3 Un secteur de plus en plus tourné vers l'exportation et concentré sur la qualité
L'essor de la propension à l'exporter (de 40,5 % à 73,2 %) et de l'intensité commerciale (de 52,4 % à 83,8 %) révèle une transformation structurelle profonde. Le secteur européen des tissus élastiques bonneterie s'est recentré sur des productions à haute valeur ajoutée, exportant une part croissante de ses volumes tout en important pour couvrir les segments de marché plus standardisés.
Cela se vérifie dans l'évolution des prix : le prix moyen à l'exportation du sous-produit 600410 (élastomères) a progressé de 16 927 €/t à 21 969 €/t (+29,8 %), tandis que le prix moyen à l'importation du même code a légèrement reculé de 5 454 €/t à 5 316 €/t (−2,5 %). Cette divergence confirme une dynamique de montée en gamme des productions européennes.
Le coefficient de variation des échanges révèle que les flux les plus volatils concernent des partenaires marginaux (Égypte : CV = 0,92 ; Hong Kong : CV = 1,75), tandis que les partenaires structurants affichent une stabilité relative (Chine : CV = 0,19 ; Maroc : CV = 0,17 ; Sri Lanka : CV = 0,10). Cette asymétrie de volatilité confirme que la solidité des échanges européens repose sur un noyau de partenaires de longue date, essentiellement méditerranéens et asiatiques du Sud.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché des tissus élastiques bonneterie (NC 6004) a connu une transformation remarquable. L'Union européenne est passée d'une position déficitaire (−87,7 M€ en 2015) à une position excédentaire (+73,7 M€ en 2025), portée non pas par une croissance volumétrique mais par une augmentation substantielle des prix à l'exportation (+34,5 %). Ce mouvement reflète une montée en gamme de la production européenne, portée par l'Italie qui concentre près de la moitié de la production et 60 % des exportations.
Trois facteurs de fragilité demeurent. Premièrement, la contraction de la base productive (−22,4 % en volume, −28,0 % en valeur) fragilise à terme la capacité d'exportation. Deuxièmement, la concentration sur la Turquie comme premier fournisseur — bien qu'en recul — expose le secteur à des chocs de prix, comme celui de 2022 (+46,6 %). Troisièmement, la dépendance nette aux importations, bien qu'en amélioration, reste un indicateur à surveiller dans un contexte de tensions géopolitiques et de reconfiguration des chaînes d'approvisionnement mondiales.
L'essor de la Serbie comme plateforme nearshoring (+3 692 %) et la montée du Sri Lanka comme marché d'exportation (+71,4 %) illustrent quant à eux la capacité d'adaptation du secteur européen, qui poursuit sa stratégie de spécialisation haut de gamme tout en diversifiant ses partenariats commerciaux.