Évolution du marché : Tissus coton mélangés (CN 5212) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne avec les pays tiers pour le code NC 5212 — tissus de coton contenant en prédominance mais moins de 85 % en poids de coton, autres que mélangés principalement ou uniquement avec des fibres synthétiques ou artificielles — sur la période 2015–2025. Ce produit, positionné à la frontière entre les tissus 100 % coton (NC 5208–5209) et les mélanges coton-synthétique (NC 5210–5211), constitue un segment intermédiaire à forte valeur ajoutée dans la chaîne textile européenne. Les données montrent un marché structurellement excédentaire mais dont l'avantage se réduit, traversé par des reconfigurations géographiques profondes et une hausse marquée des prix à l'importation.
1. Un excédent commercial en érosion progressive
1.1. Un repli des exportations plus marqué que la montée des importations
Sur la période considérée, l'Union européenne demeure exportatrice nette de tissus NC 5212, mais cet excédent se contracte fortement. Les exportations en valeur passent de 70,2 M€ en 2015 à 61,5 M€ en 2025, soit une baisse de 12,4 %, tandis que les importations augmentent de 33,3 M€ à 38,2 M€ (+14,7 %). La balance commerciale passe ainsi de 36,9 M€ à 23,3 M€, un recul de 36,9 % en dix ans (Tableau général des échanges).
1.2. Des volumes en baisse des deux côtés, mais une dynamique prix divergente
En quantité physique (tonnes), les deux flux reculent significativement :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (t) | 3 334 | 2 790 | −16,3 % |
| Importations (t) | 3 277 | 2 781 | −15,2 % |
| Prix export (€/t) | 21 048 | 22 036 | +4,7 % |
| Prix import (€/t) | 10 155 | 13 735 | +35,3 % |
La contraction des volumes est comparable des deux côtés (environ −15 à −16 %), mais l'évolution des prix unitaires diverge radicalement : les prix à l'exportation progressent modérément (+4,7 %), tandis que les prix à l'importation bondissent de 35,3 %. Cela indique un renchérissement significatif du coût d'approvisionnement extérieur de l'UE, qui contribue à la hausse de la valeur des importations malgré la baisse des volumes.
1.3. Des unités supplémentaires (m²) révèlant une évolution plus contrastée
Lorsqu'on examine les quantités en mètres carrés (unité supplémentaire adaptée aux tissus), le tableau est sensiblement différent :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (M m²) | 12,2 | 13,1 | +7,1 % |
| Importations (M m²) | 20,2 | 15,5 | −23,4 % |
| Prix export (€/m²) | 5,73 | 4,69 | −18,2 % |
| Prix import (€/m²) | 1,65 | 2,47 | +49,8 % |
Les exportations progressent en surface (+7,1 %) alors qu'elles baissent en poids (−16,3 %), ce qui suggère que les tissus exportés sont devenus plus légers (tissus fins ≤ 200 g/m²). À l'inverse, les importations reculent fortement en surface (−23,4 %) tout en baissant moins en tonnage, ce qui signale un alourdissement du poids moyen des tissus importés — ou un mix de produits plus lourd. Les prix à l'importation en €/m² explosent de 49,8 %, confirmant la tendance inflationniste observée en €/tonne.
2. Une profonde restructuration géographique des échanges, accélérée par le Brexit
2.1. La Chine et la Turquie, grands bénéficiaires à l'importation
La composition des partenaires d'importation s'est radicalement transformée. La Chine passe de 7,3 M€ à 15,6 M€ (+115 %), devenant de loin le premier fournisseur de l'UE. La Turquie progresse de 6,0 M€ à 10,2 M€ (+69,4 %). Ensemble, ces deux pays représentaient 40 % des importations en 2015 et en captent désormais plus de 67 % (Partenaires d'importation).
| Partenaire (import) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 7,3 | 15,6 | +115,0 % |
| Turquie | 6,0 | 10,2 | +69,4 % |
| Royaume-Uni | 7,4 | 3,7 | −50,4 % |
| Pakistan | 2,8 | 3,3 | +15,8 % |
| Inde | 3,7 | 2,1 | −43,6 % |
| Japon | 2,2 | 1,0 | −52,1 % |
2.2. Le Brexit et le recul du Royaume-Uni sur les deux flux
Le Royaume-Uni, qui était en 2015 à la fois le premier partenaire à l'exportation (12,0 M€) et un fournisseur majeur à l'importation (7,4 M€), connaît un déclin marqué sur les deux flux après le Brexit. À l'exportation, il passe à 6,9 M€ (−42,8 %), perdant sa première place au profit du Maroc. À l'importation, il chute de 7,4 M€ à 3,7 M€ (−50,4 %). Ce recul traduit à la fois les frictions douanières et réglementaires post-Brexit et la réorientation des chaînes logistiques textiles (Partenaires d'exportation).
2.3. Le Maroc et la Tunisie, bénéficiaires de la délocalisation nearshore
À l'exportation, le Maroc devient le premier débouché de l'UE, passant de 8,7 M€ à 16,6 M€ (+91,4 %). La Tunisie progresse de 3,1 M€ à 4,7 M€ (+52,0 %). Ces deux pays, bénéficiaires d'accords d'association avec l'UE et d'une proximité géographique, servent de plateformes d'externalisation textile (coupure-confection) pour l'industrie européenne, ce qui explique que les exportations de tissus bruts ou semi-finis vers ces pays augmentent parallèlement à la baisse des exportations vers la Chine (−58,7 %) et le Royaume-Uni.
L'Albanie connaît également une progression spectaculaire (+390,3 %, de 0,3 M€ à 1,7 M€), confirmant le développement de pôles nearshore dans les Balkans occidentaux.
2.4. L'Italie, pilier européen mais en repli
Au sein de l'UE, l'Italie domine largement les échanges avec le reste du monde : premier exportateur (27,9 M€ en 2025, soit 45 % du total UE) et premier importateur (9,0 M€). Son avantage comparatif révélé (RCA de 6,13 en 2025) en fait le moteur de la spécialisation européenne dans ce segment (Spécialisation des États membres). Cependant, ses exportations déclinent de 14,9 % et ses importations de 16,4 %, ce qui peut refléter une pression concurrentielle croissante et une désintégration partielle de la filière.
L'Espagne affiche en revanche une trajectoire inverse : ses exportations progressent de 36,9 % (de 9,7 M€ à 13,3 M€) et ses importations bondissent de 402,6 % (de 2,8 M€ à 13,8 M€), suggérant un développement rapide d'une filière textile de transformation.
3. Hausse des prix et concentration croissante des fournisseurs : signaux de tension
3.1. Une inflation des prix à l'importation supérieure à celle des exportations
Comme souligné en section 1, le prix moyen à l'importation (en €/t) a progressé de 35,3 % sur la période, contre 4,7 % seulement à l'exportation. Ce phénomène est particulièrement marqué pour certains sous-produits : le prix des tissus teints lourds (> 200 g/m², NC 521223) passe de 12 768 €/t à 15 118 €/t à l'importation, tandis que le prix des tissus blanchis légers (NC 521212) bondit de 6 418 €/t à 10 854 €/t (+69 %). Cette hausse des coûts d'approvisionnement reflète la conjonction de la flambée des prix du coton (2021–2022), des tensions logistiques post-Covid et du renchérissement des coûts de production dans les pays fournisseurs.
3.2. Un événement de choc sur les importations en provenance du Pakistan (2022)
L'analyse de volatilité détecte un choc de prix significatif sur les importations en provenance du Pakistan en 2022, avec un décalage de prix de 44,6 % et un indice d'anormalité de 11,3. Ce choc, qui affecte un partenaire représentant 20,4 % de la valeur des importations, est lié aux inondations catastrophiques au Pakistan à l'été 2022, qui ont dévasté les régions cotonnières et perturbé l'approvisionnement textile mondial (Événements de choc).
3.3. Une concentration des sources d'approvisionnement en hausse
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) sur les importations en valeur passe de 1 544 à 2 617 (+69,5 %), signifiant un basculement d'un marché relativement diversifié vers un marché modérément concentré. En volume, l'augmentation est encore plus forte (+85,9 %). Cette concentration accrue est portée essentiellement par la montée en puissance de la Chine et de la Turquie, au détriment de fournisseurs traditionnels comme le Royaume-Uni, l'Inde et le Japon (Concentration du marché).
Du côté des exportations, le HHI reste plus faible (de 905 à 1 176) mais augmente aussi (+30,0 %), en lien avec la concentration croissante des débouchés vers le Maroc et la Tunisie.
3.4. Une production UE en volume en hausse, mais en valeur en forte baisse
La production européenne de tissus NC 5212 (données Prodcom) passe de 485,7 M m² (2015) à 649,1 M m² (2025), soit +33,6 % en volume. En revanche, la valeur de production chute de 3 345 M€ à 1 918 M€ (−42,7 %), ce qui traduit une compression des marges et un déplacement vers des segments à moindre valeur unitaire. Cette dynamique — plus de volume mais moins de valeur — illustre la pression concurrentielle exercée par les fournisseurs asiatiques et la nécessité pour l'industrie européenne de se repositionner sur des niches à plus forte valeur ajoutée (Volumes de production).
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des tissus de coton mélangés (NC 5212) se caractérise par trois dynamiques majeures : (1) l'érosion de l'excédent commercial, qui passe de 37 M€ à 23 M€ sous l'effet combiné de la baisse des exportations et de la hausse des importations en valeur ; (2) une restructuration géographique profonde, marquée par la montée de la Chine et de la Turquie à l'importation, le développement du Maroc et de la Tunisie comme débouchés nearshore à l'exportation, et le recul du Royaume-Uni post-Brexit sur les deux flux ; et (3) une inflation des prix à l'importation (+35 % en €/t) accompagnée d'une concentration croissante des fournisseurs (HHI +70 %), qui expose l'UE à un risque accru de dépendance et de vulnérabilité aux chocs d'approvisionnement. Si l'Italie conserve son rôle central dans la spécialisation textile européenne, la divergence entre une production en hausse en volume mais en baisse en valeur suggère que l'industrie européenne fait face à une pression concurrentielle structurelle qui pourrait se renforcer dans les années à venir.