Évolution du marché : Coton brut (CN 5201) — 2015–2025
Introduction
Le coton non cardé ni peigné (code NC 5201) constitue la matière première de base de la filière textile. L'Union européenne, bien que n'étant pas un producteur majeur de coton, joue un rôle significatif dans le commerce mondial de ce produit, à la fois comme importatrice et comme réexportatrice. Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'UE en coton brut a connu des mutations profondes : contraction des volumes importés, consolidation de l'excédent commercial, réorientation des partenaires et épisodes de chocs de prix marqués, notamment en 2022. Ce rapport analyse ces dynamiques en s'appuyant sur les données de commerce international disponibles pour cette période.
1. Un excédent commercial qui se creuse malgré un recul des volumes
1.1. Les importations en nette contraction
Sur l'ensemble de la période, les importations intra-UE de coton brut ont subi un déclin prononcé, tant en valeur qu'en volume :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M EUR) | 220,9 | 135,7 | −38,6 % |
| Volume (kt) | 148,5 | 67,4 | −54,6 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 1 488 | 2 014 | +35,3 % |
Le volume importé a été quasiment divisé par deux, passant de près de 148 500 tonnes à moins de 67 400 tonnes. Cette baisse massive traduit un recul structurel de la demande européenne de coton brut, vraisemblablement lié à la désindustrialisation continue du secteur textile européen, à la délocalisation de la filature vers des pays tiers, et à l'essor de matières synthétiques et recyclées.
1.2. Des exportations relativement stables en volume mais dopées par les prix
Les exportations de coton brut hors UE affichent un profil contrasté :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M EUR) | 343,3 | 357,0 | +4,0 % |
| Volume (kt) | 248,1 | 241,9 | −2,5 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 1 384 | 1 476 | +6,7 % |
Les volumes exportés restent supérieurs aux importations — l'UE réexpédie vers le monde des flux qui transitent par ses ports et entrepôts. La valeur exportée a connu un pic remarquable à 772,2 M EUR (vraisemblablement en 2022, année de flambée des prix mondiaux), avant de revenir autour de 357 M EUR en 2025.
1.3. Un solde commercial durablement excédentaire
L'excédent commercial de l'UE sur le coton brut est passé de 122,3 M EUR en 2015 à 221,3 M EUR en 2025, soit une progression de +80,9 %. Il a atteint un maximum de 563,3 M EUR au cours de la période, coïncidant probablement avec le pic de prix de 2022. Cette dynamique reflète avant tout la contraction des importations plus que la croissance des exportations : l'UE importe moins mais continue d'agir comme une plateforme de redistribution du coton vers les pays consommateurs.
2. Une restructuration géographique profonde des partenaires
2.1. Les importations : consolidation autour de la Turquie et effondrement des sources africaines et centre-asiatiques
La répartition géographique des importations révèle des mouvements de grande ampleur :
| Partenaire | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Türkiye | 45,2 | 60,7 | +34,4 % |
| États-Unis | 15,8 | 21,9 | +39,0 % |
| Brésil | 13,1 | 16,4 | +25,1 % |
| Pakistan | 7,5 | 8,5 | +13,1 % |
| Inde | 19,8 | 9,3 | −53,0 % |
| Kazakhstan | 13,4 | 1,7 | −87,2 % |
| Côte d'Ivoire | 12,4 | 0,9 | −92,4 % |
La Turquie s'impose comme le premier fournisseur de l'UE, avec une part croissante. À l'inverse, les fournisseurs d'Afrique de l'Ouest (Côte d'Ivoire) et d'Asie centrale (Kazakhstan) ont quasi disparu des approvisionnements européens. L'Inde a également perdu plus de la moitié de ses parts. Cette polarisation se traduit par un indice de concentration HHI des importations en forte hausse, passant de 819 à 2 510 (+206 %), signe d'un marché devenu beaucoup plus concentré et potentiellement plus vulnérable aux chocs d'approvisionnement.
2.2. Les exportations : l'hégémonie grecque et la montée de l'Asie du Sud
Côté exportations, la structure partenariale se caractérise par la prédominance de la Turquie et une montée en puissance de l'Asie du Sud :
| Partenaire | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Türkiye | 159,0 | 140,5 | −11,6 % |
| Égypte | 52,7 | 114,4 | +117,3 % |
| Pakistan | 8,0 | 29,5 | +267,7 % |
| Bangladesh | 7,9 | 21,3 | +171,1 % |
| Indonésie | 31,1 | 18,4 | −40,9 % |
| Viêt Nam | 2,3 | 4,3 | +88,8 % |
L'Égypte a doublé ses achats à l'UE, devenant le deuxième client, tandis que le Pakistan et le Bangladesh ont considérablement accru leurs importations en provenance d'Europe. Ces dynamiques reflètent la croissance de l'industrie textile dans ces pays et leur besoin croissant de matières premières importées.
2.3. Une spécialisation géographique très inégale au sein de l'UE
Les indices de spécialisation révèlent une concentration extrême de la production et des échanges de coton brut au sein de l'UE :
| État membre | RSCA | Part des exportations |
|---|---|---|
| Grèce | 0,926 | 17,6 % |
| Portugal | 0,847 | 16,7 % |
| Espagne | 0,736 | 38,1 % |
| Italie | 0,297 | 14,8 % |
L'Espagne domine avec plus de 38 % des exportations, suivie par la Grèce et le Portugal. La Grèce se distingue par le plus fort indice de spécialisation (RSCA de 0,93) et constitue le premier État membre exportateur en valeur (312,5 M EUR en 2025), ce qui s'explique par la production cotonnière grecque concentrée en Macédoine et Thessalie. À l'inverse, des pays comme l'Allemagne et la Belgique ont vu leurs exportations s'effondrer (respectivement −96,6 % et −88,6 %), confirmant le retrait de l'Europe du Nord de ce segment.
3. Chocs de prix et volatilité : l'année 2022 comme tournant
3.1. Une volatilité marquée sur les sources d'approvisionnement les plus fragiles
L'analyse des coefficients de variation des flux d'importation montre une instabilité très élevée sur certaines origines :
| Partenaire (import.) | Coeff. de variation |
|---|---|
| Burkina Faso | 1,21 |
| Tchad | 0,94 |
| Ouganda | 0,73 |
| Mali | 0,70 |
| Côte d'Ivoire | 0,62 |
| Kazakhstan | 0,56 |
| Inde | 0,44 |
Les sources ouest-africaines (Burkina Faso, Mali, Tchad, Côte d'Ivoire) présentent la volatilité la plus élevée, ce qui s'explique par des conditions climatiques défavorables, des instabilités politiques et des contraintes logistiques. Ces facteurs ont probablement contribué à la réorientation des approvisionnements européens vers des sources plus stables comme la Turquie (CV de seulement 0,10).
Côté exportations, la Chine (CV = 1,30), le Viêt Nam (0,89) et le Japon (0,87) affichent la plus grande instabilité en tant que destinations, reflétant les fluctuations de la demande asiatique et les effets des politiques commerciales chinoises.
3.2. Les chocs de prix de 2022 : un épisode sans précédent
L'année 2022 a été marquée par des chocs de prix majeurs sur les importations :
| Partenaire | Type de choc | Hausse des prix | Degré d'anomalie | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Ouganda | Prix | +101,4 % | 77,8 | 2,6 % |
| Kazakhstan | Prix | +58,8 % | 5,9 | 7,3 % |
| Türkiye | Prix | +47,1 % | 25,8 | 35,7 % |
Le choc le plus spectaculaire concerne l'Ouganda, avec un doublement des prix d'importation en une seule année. Toutefois, l'impact macroéconomique le plus significatif provient de la Turquie : en tant que premier fournisseur (35,7 % de la valeur des importations), une hausse de prix de 47,1 % a eu des répercussions considérables sur le coût d'approvisionnement de l'UE. Ces chocs s'inscrivent dans le contexte plus large de la crise énergétique et logistique post-Covid, amplifiée par le déclenchement du conflit russo-ukrainien en février 2022, qui a provoqué une flambée des coûts de transport et des matières premières agricoles.
3.3. Un retour progressif à la normale après 2023
Les données de 2024 et 2025 montrent un retour des prix moyens à des niveaux plus modérés (1 476 EUR/t pour les exportations en 2025), bien que les prix d'importation restent supérieurs à leur niveau d'avant-crise (2 014 EUR/t en 2025 contre 1 488 EUR/t en 2015). Ce différentiel de prix persistant entre importations et exportations pourrait refléter une sélection accrue des sources d'approvisionnement vers des origines de meilleure qualité ou mieux positionnées logistiquement.
Conclusion
Sur la décennie 2015–2025, le commerce extérieur de l'UE en coton brut (CN 5201) a été marqué par trois tendances majeures : un retrait structurel des importations en volume (−55 %), une concentration accrue des fournisseurs autour de la Turquie au détriment des sources africaines et centre-asiatiques, et une exposition significative aux chocs de prix, particulièrement en 2022. L'excédent commercial s'est néanmoins renforcé, porté par la position de l'UE comme plateforme de redistribution vers les marchés en développement d'Asie du Sud et d'Afrique du Nord.
La spécialisation intra-UE reste très inégale, avec une prédominance des pays méditerranéens (Grèce, Espagne, Portugal) et un effacement quasi complet de l'Europe du Nord. La hausse de la concentration des importations (HHI multiplié par trois) constitue un risque de dépendance accru vis-à-vis d'un nombre réduit de fournisseurs, dans un contexte géopolitique et climatique incertain. Les acteurs européens de la filière coton devraient surveiller attentivement l'évolution des prix mondiaux et diversifier leurs sources d'approvisionnement pour atténuer leur exposition aux chocs futurs.