Évolution du marché : Poissons frais (CN 0302) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport examine l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne avec les pays tiers pour le code NC 0302 — « Poissons, comestibles, frais ou réfrigérés (à l'excl. des filets de poissons et autres chairs de poissons du n° 0304) » — sur la période 2015–2025 (vue d'ensemble du produit). Ce poste tarifaire couvre un large éventail d'espèces — saumon atlantique, morue, thon rouge, hareng, maquereau, bar, dorade, lieu noir, entre autres — et constitue l'un des postes les plus importants du commerce agro-alimentaire de l'UE.
Sur cette décennie, le marché européen du poisson frais a été marqué par trois dynamiques majeures :
- Un creusement rapide du déficit commercial, l'UE important de plus en plus tout en exportant de moins en moins ;
- Une restructuration géographique profonde des flux, consécutive au Brexit, avec l'effondrement des exportations vers le Royaume-Uni et la montée de nouveaux partenaires ;
- Une hausse généralisée des prix, amplifiée par des chocs d'approvisionnement en 2022 et une volatilité persistante sur certaines sources d'importation.
1. Un déficit commercial en creusement accéléré
Le déséquilibre entre importations et exportations s'est considérablement aggravé
Entre 2015 et 2025, la valeur des importations de poissons frais de l'UE a augmenté de 65,9 %, tandis que la valeur des exportations a légèrement reculé (−6,3 %). Le solde commercial s'est ainsi creusé de −3,8 milliards d'euros à près de −7 milliards d'euros, soit une aggravation de 83,4 %.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Importations — valeur | 4,71 Mds € | 7,82 Mds € | +65,9 % |
| Importations — volume | 1 079 289 t | 1 341 933 t | +24,3 % |
| Exportations — valeur | 917 M€ | 859 M€ | −6,3 % |
| Exportations — volume | 212 744 t | 153 631 t | −27,8 % |
| Prix moyen importation | 4 364 €/t | 5 825 €/t | +33,5 % |
| Prix moyen exportation | 4 311 €/t | 5 593 €/t | +29,7 % |
| Solde commercial | −3 793 M€ | −6 957 M€ | −83,4 % |
L'écart s'explique à la fois par une hausse des volumes importés (+24,3 %) et par une chute des volumes exportés (−27,8 %), les deux flux connaissant parallèlement une inflation des prix. Les exportations n'ont été maintenues en valeur que partiellement grâce à la hausse des prix unitaires (+29,7 %), insuffisante pour compenser l'érosion des volumes.
Le saumon atlantique : colonne vertébrale des importations et produit fantôme des exportations
Le saumon atlantique (NC 030214) domine massivement le commerce extérieur de l'UE en poissons frais. En 2025, il représentait environ 68 % des volumes importés (911 769 t sur 1 341 933 t) et près de 80 % de la valeur (6,21 Mds € sur 7,82 Mds €). Son prix moyen à l'importation a progressé de 4 834 €/t à 6 812 €/t (+40,9 %).
| Segment produit | Importations 2025 (valeur) | Part | Exportations 2025 (valeur) | Part |
|---|---|---|---|---|
| Saumon atlantique (030214) | 6 211 M€ | 79,5 % | 54 M€ | 6,3 % |
| Morue (030251) | 301 M€ | 3,9 % | — | — |
| Dorades (030285) | 287 M€ | 3,7 % | — | — |
| Poissons n.d.a. (030289) | 275 M€ | 3,5 % | 181 M€ | 21,1 % |
| Bars (030284) | — | — | 150 M€ | 17,4 % |
| Thon rouge (030235) | — | — | 166 M€ | 19,4 % |
| Maquereaux (030244) | — | — | 57 M€ | 6,6 % |
| Hareng (030241) | 22 M€ | 0,3 % | 28 M€ | 3,3 % |
De façon frappante, les exportations de saumon atlantique se sont quasiment effondrées : le volume est passé de 73 432 tonnes en 2015 à 5 426 tonnes en 2025 (−92,6 %), et la valeur de 391 M€ à 54 M€ (−86,2 %). Cet effondrement, survenu brutalement entre 2020 et 2021, est directement lié au Brexit (voir section 2).
Une recomposition du panier d'exportation vers des espèces à haute valeur ajoutée
Avec le recul du saumon, le profil des exportations s'est diversifié vers des espèces à valeur unitaire plus élevée :
| Espèce | Volume exporté 2015 | Volume exporté 2025 | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) |
|---|---|---|---|---|
| Bars (030284) | 8 349 t | 18 575 t | 5 906 | 8 060 |
| Thon rouge (030235) | 5 937 t | 10 591 t | 15 274 | 15 708 |
| Poissons n.d.a. (030289) | 16 497 t | 17 145 t | 7 242 | 10 557 |
| Hareng (030241) | 10 590 t | 30 339 t | 734 | 923 |
| Maquereaux (030244) | 34 169 t | 21 052 t | 967 | 2 723 |
Le bar et le thon rouge sont devenus les deux principaux produits d'exportation en valeur. Les exportations de hareng ont triplé en volume. Les prix du maquereau à l'exportation ont été multipliés par 2,8, reflétant possiblement une raréfaction de l'offre ou un repositionnement vers des marchés premium.
La concentration des échanges se desserre, mais les importations restent focalisées sur la Norvège
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) sur la valeur des importations a diminué de 6 412 à 5 383 (−16,1 %), signe d'une modeste diversification des sources d'approvisionnement. Sur les exportations, l'effondrement du HHI — de 3 631 à 1 042 (−71,3 %) — reflète la perte de dominance du Royaume-Uni comme destination et la redistribution des flux vers une multitude de marchés plus petits.
2. Le Brexit : une rupture tectonique dans la géographie des échanges
L'effondrement des exportations vers le Royaume-Uni redéfinit le commerce extérieur de l'UE
Le Royaume-Uni était de loin la première destination des exportations de poissons frais de l'UE en 2015, avec 532 M€ (58 % du total). En 2025, ce chiffre n'était plus que de 73 M€, soit une chute de 86,4 %.
La transition s'est produite de manière brutale : les exportations de saumon atlantique se sont effondrées de 67 456 tonnes en 2020 à 5 650 tonnes en 2021, coïncidant exactement avec la fin de la période de transition du Brexit au 31 décembre 2020. Le Royaume-Uni est ainsi passé de premier client à un partenaire marginal en termes d'exportations.
La Suède, plaque tournante du réexport de saumon, perd quasi-totalement son rôle
Les exportations suédoises de poissons frais se sont effondrées de 299 M€ en 2015 à seulement 2,2 M€ en 2025 (−99,3 %). La Suède jouait vraisemblablement le rôle de hub de réexportation du saumon norvégien vers le Royaume-Uni via le marché unique. La sortie du Royaume-Uni de l'UE a fait disparaître ce circuit de transit.
En parallèle, les importations suédoises sont restées massives (2,53 Mds € → 3,63 Mds €, +43,5 %), confirmant le rôle central de la Suède dans la chaîne d'approvisionnement nordique en saumon.
De nouveaux marchés d'exportation émergent pour compenser la perte du Royaume-Uni
Face à l'effondrement britannique, les exportateurs de l'UE ont diversifié leurs destinations :
| Partenaire | Exportations 2015 | Exportations 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 47 M€ | 156 M€ | +227,5 % |
| Israël | 21 M€ | 107 M€ | +413,9 % |
| Suisse | 98 M€ | 144 M€ | +47,6 % |
| Norvège | 29 M€ | 75 M€ | +156,9 % |
| Îles Féroé | 4 M€ | 30 M€ | +588,2 % |
Les États-Unis et Israël ont connu la plus forte croissance, mais aucun partenaire individuel ne compense la perte du Royaume-Uni. La diversification est structurelle : elle répartit le risque sur davantage de marchés, mais aucun ne représente un débouché comparable en volume.
La Norvège consolide sa position de fournisseur dominant, tandis qu'Islande et Îles Féroé émergent
Côté importations, la Norvège est restée le fournisseur incontournable, avec une croissance de 3,73 Mds € à 5,66 Mds € (+51,5 %). Mais les changements les plus spectaculaires concernent les fournisseurs secondaires :
| Partenaire | Importations 2015 | Importations 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Norvège | 3 734 M€ | 5 656 M€ | +51,5 % |
| Îles Féroé | 17 M€ | 444 M€ | +2 437 % |
| Islande | 28 M€ | 371 M€ | +1 210 % |
| Turquie | 173 M€ | 384 M€ | +121,2 % |
| Royaume-Uni | 493 M€ | 631 M€ | +28,0 % |
| Maroc | 54 M€ | 75 M€ | +38,2 % |
| Groenland | 0,1 M€ | 6 M€ | +4 525 % |
L'Islande et les Îles Féroé ont connu une croissance vertigineuse de leurs exportations vers l'UE, devenant des fournisseurs majeurs en l'espace de quelques années. Le Groenland, bien que restant marginal en valeur, a vu ses exportations multipliées par 46. Ces dynamiques témoignent d'une ouverture de l'offre européenne vers l'Atlantique Nord, complémentaire au pilier norvégien.
Des changements notables au sein de l'Union : le rôle croissant des Pays-Bas et de la Pologne
Certains États membres ont connu des évolutions remarquables en tant qu'importateurs :
| État membre | Importations 2015 | Importations 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Suède | 2 527 M€ | 3 626 M€ | +43,5 % |
| Danemark | 950 M€ | 1 442 M€ | +51,9 % |
| Pays-Bas | 131 M€ | 744 M€ | +466,8 % |
| France | 288 M€ | 566 M€ | +96,5 % |
| Pologne | 92 M€ | 424 M€ | +360,7 % |
| Finlande | 100 M€ | 257 M€ | +157,6 % |
| Espagne | 256 M€ | 197 M€ | −23,0 % |
La multiplication par 5,7 des importations néerlandaises et par 4,6 des importations polonaises suggère une montée en puissance de ces pays comme hubs de distribution et de transformation du poisson frais au sein de l'UE. À l'inverse, le recul espagnol (−23 %) pourrait refléter des changements dans les circuits d'approvisionnement ou dans la consommation nationale.
3. Inflation des prix, chocs d'approvisionnement et vulnérabilités structurelles
Une hausse des prix généralisée, mais inégale selon les espèces
Entre 2015 et 2025, les prix moyens ont augmenté de manière significative tant à l'importation (+33,5 %) qu'à l'exportation (+29,7 %). Toutefois, cette moyenne masque des variations considérables selon les espèces :
| Espèce (importation) | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) | Évolution |
|---|---|---|---|
| Morue (030251) | 3 300 | 6 494 | +96,8 % |
| Saumon atlantique (030214) | 4 834 | 6 812 | +40,9 % |
| Hareng (030241) | 686 | 1 032 | +50,4 % |
| Lieu noir (030253) | 1 748 | 2 477 | +41,7 % |
| Dorades (030285) | 5 350 | 6 460 | +20,7 % |
| Poissons n.d.a. (030289) | 4 910 | 6 019 | +22,6 % |
La morue a connu la plus forte inflation, avec un prix quasiment doublé (+96,8 %). Le saumon atlantique, malgré une hausse de 41 %, est resté relativement contenu. Les dorades et poissons divers ont connu des hausses plus modérées, possiblement liées à des dynamiques d'offre aquacole plus stables.
Côté exportations, la hausse la plus spectaculaire concerne les maquereaux (de 967 €/t à 2 723 €/t, soit +181,7 %) et les bars (de 5 906 €/t à 8 060 €/t, soit +36,5 %). Le prix du saumon atlantique à l'exportation a bondi de 5 325 €/t à 9 908 €/t (+86,1 %), reflétant la raréfaction des volumes disponibles à l'export.
2022 : une année de chocs majeurs sur les prix
L'année 2022 a été marquée par deux chocs de prix d'une ampleur exceptionnelle :
| Choc | Type | Sens | Année | Amplitude | Degré d'anormalité |
|---|---|---|---|---|---|
| Norvège | Prix | Importation | 2022 | +46,1 % | 6,9 |
| Royaume-Uni | Prix | Exportation | 2022 | −24,0 % | 6,2 |
Le choc norvégien à l'importation (+46,1 %) est particulièrement significatif : compte tenu de la part dominante de la Norvège (plus de 72 % de la valeur des importations en 2025), un tel bond de prix sur le premier fournisseur a mécaniquement pesé sur l'ensemble du coût d'approvisionnement européen. Ce choc coïncide avec la conjoncture inflationniste mondiale de 2022 (énergie, logistique) et avec des contraintes de production aquacole en Norvège.
Le choc sur les exportations vers le Royaume-Uni (−24,0 %) reflète les ajustements post-Brexit et possiblement des effets de change liés à la dépréciation de la livre sterling.
Des niveaux de volatilité très hétérogènes selon les partenaires
L'analyse des coefficients de variation des importations révèle des profils de risque très contrastés :
| Partenaire | Coefficient de variation | Niveau de risque |
|---|---|---|
| Norvège | 0,058 | Très faible |
| Maroc | 0,059 | Très faible |
| Royaume-Uni | 0,101 | Faible |
| Turquie | 0,187 | Modéré |
| Islande | 0,485 | Élevé |
| Îles Féroé | 0,743 | Très élevé |
| Groenland | 0,875 | Très élevé |
La Norvège et le Maroc offrent des approvisionnements remarquablement stables, ce qui constitue un atout pour la sécurité d'approvisionnement de l'UE. À l'inverse, les fournisseurs nord-atlantiques — Îles Féroé, Groenland, Islande — malgré leur croissance spectaculaire, présentent une volatilité significativement plus élevée, susceptible d'amplifier les risques en cas de perturbation.
Une dépendance structurelle qui questionne la résilience du modèle d'approvisionnement
La concentration des importations autour du saumon atlantique et de la Norvège constitue la principale vulnérabilité structurelle du marché. En 2025, près de 80 % de la valeur des importations reposait sur une seule espèce et plus de 72 % sur un seul pays.
La diversification amorcée grâce à l'Islande, les Îles Féroé et la Turquie est encourageante, mais ces fournisseurs restent de petite taille par rapport au géant norvégien et présentent une volatilité nettement plus élevée. Le rebond récent des importations britanniques (493 M€ → 631 M€, +28 %) indique par ailleurs que le Royaume-Uni, désormais pays tiers, contribue aussi à l'approvisionnement européen — un changement de paradigme par rapport à la situation pré-Brexit.
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément transformé le marché européen du poisson frais. Le déficit commercial s'est presque doublé, passant de 3,8 milliards d'euros à près de 7 milliards d'euros. Le Brexit a provoqué un séisme géo-commercial : la perte du Royaume-Uni comme débouché principal a fait chuter les exportations de saumon atlantique de 92 % et a entraîné l'effondrement du rôle de la Suède comme hub de réexportation. La hausse des prix, de 33 % en moyenne à l'importation sur la période, a culminé lors du choc norvégien de 2022 (+46 %), révélant la sensibilité du marché européen aux fluctuations de son premier fournisseur.
Des signaux positifs existent : diversification des destinations d'exportation vers les États-Unis, Israël et la Suisse ; émergence de nouveaux fournisseurs nord-atlantiques (Islande, Îles Féroé) ; baisse de la concentration des échanges. Cependant, ces tendances ne doivent pas masquer la persistance d'une dépendance structurelle forte envers une seule espèce (le saumon atlantique) et un seul fournisseur (la Norvège). La résilience future du modèle d'approvisionnement européen en poissons frais dépendra de la capacité à diversifier à la fois les sources d'importation et le panier d'espèces, dans un environnement de prix durablement élevé et de risques géopolitiques croissants.