Évolution du marché : Poissons congelés entiers (CN 0303) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 0303 couvre les poissons comestibles congelés entiers (à l'exclusion des filets et chairs de poissons relevant du code 0304). Il englobe une très large gamme d'espèces — saumons, thons, morues, harengs, maquereaux, sardines, merlus, chinchards, merlans bleus, poissons plats, entre autres — ce qui en fait un poste de commerce extérieur de premier plan pour l'Union européenne.
La période 2015–2025 a été marquée par des transformations profondes : inflation marquée des prix à l'importation et à l'exportation, reconfiguration des partenaires commerciaux, montée de la production européenne et mutations rapides au niveau des segments de produits. Le tableau de bord du commerce extérieur permet de retracer cette évolution dans son ensemble.
Ce rapport identifie trois dynamiques principales qui structurent l'évolution du marché sur la décennie écoulée.
1. Une inflation des prix qui masque une stagnation des volumes échangés
Des volumes globalement en repli malgré une hausse des valeurs
L'analyse des indicateurs agrégés du commerce révèle un paradoxe apparent : les valeurs d'échange ont fortement progressé alors que les volumes ont globalement stagné ou reculé.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations — valeur | 1 748 M€ | 2 410 M€ | +37,9 % |
| Importations — volume | 783 741 t | 753 814 t | −3,8 % |
| Importations — prix moyen | 2 230 €/t | 3 198 €/t | +43,4 % |
| Exportations — valeur | 1 539 M€ | 1 734 M€ | +12,7 % |
| Exportations — volume | 1 123 793 t | 940 692 t | −16,3 % |
| Exportations — prix moyen | 1 370 €/t | 1 844 €/t | +34,6 % |
La hausse de la valeur des importations (+37,9 %) est donc entièrement tirée par l'inflation des prix unitaires (+43,4 %), les volumes ayant même légèrement diminué. Du côté des exportations, le constat est analogue : un recul de 16,3 % des volumes n'a pas empêché une progression de 12,7 % de la valeur, grâce à un prix moyen à l'export en hausse de 34,6 %.
Un déficit commercial qui se creuse en valeur
L'écart entre la dynamique des prix à l'import et celle des prix à l'export a mécaniquement élargi le déficit commercial de l'UE.
| Année | Solde commercial (M€) |
|---|---|
| 2015 | −209 |
| 2025 | −676 |
Le taux de dépendance nette aux importations a légèrement diminué, passant de 31,5 % à 28,6 % (−9,3 %), ce qui suggère que la production intérieure européenne a partiellement absorbé la croissance de la demande. Toutefois, la propension à exporter (de 85,5 % à 99,1 %) et l'intensité commerciale (de 93,7 % à 99,6 %) témoignent d'une économie de plus en plus inscrite dans les échanges internationaux pour ce produit.
Des hausses de prix particulièrement marquées sur certains segments
L'inflation des prix ne s'est pas distribuée uniformément. Certains segments ont connu des hausses spectaculaires, comme l'illustrent les prix moyens à l'importation :
| Segment (code NC) | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) | Variation |
|---|---|---|---|
| Morues (030363) | 2 815 | 5 922 | +110 % |
| Maquereaux (030354) | 1 079 | 2 434 | +126 % |
| Harengs (030351) | 958 | 1 329 | +39 % |
| Merlus (030366) | 2 574 | 3 305 | +28 % |
Les morues et les maquereaux ont vu leurs prix plus que doubler sur la période, reflétant vraisemblablement des tensions sur les quotas de pêche, des perturbations logistiques post-Covid et la montée des coûts énergétiques. Ces évolutions de prix peuvent être consultées en détail dans la comparaison des segments.
2. Une reconfiguration géographique des partenaires et une concentration croissante des flux
Des importations de plus en plus nord-européennes
L'examen des principaux partenaires à l'importation montre une consolidation autour de fournisseurs nordiques et atlantiques.
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Norvège | 238 | 327 | +37,4 % |
| Royaume-Uni | 100 | 132 | +31,6 % |
| Fédération de Russie | 151 | 189 | +25,2 % |
| Groenland | 136 | 333 | +144,9 % |
| Îles Féroé | 68 | 144 | +112,6 % |
| Maroc | 41 | 85 | +105,9 % |
| États-Unis | 185 | 204 | +10,1 % |
La Norvège demeure de loin le premier fournisseur (327 M€ en 2025), mais la progression la plus remarquable revient au Groenland, dont les exportations vers l'UE ont été multipliées par 2,4 (de 136 M€ à 333 M€). Les Îles Féroé ont également doublé leurs livraisons (de 68 M€ à 144 M€). En valeur, le Groenland est ainsi passé du quatrième au premier rang des partenaires d'importation, reflétant une stratégie d'approvisionnement renforcée vers les zones de pêche sous juridiction danoise.
Des exportations de plus en plus tournées vers l'Asie et l'Europe de l'Est
Du côté des partenaires à l'exportation, la géographie s'est profondément réorganisée :
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Nigeria | 232 | 220 | −5,1 % |
| Chine | 192 | 451 | +135,4 % |
| Égypte | 133 | 78 | −41,6 % |
| Ukraine | 34 | 100 | +196,1 % |
| Équateur | 33 | 73 | +123,0 % |
| Seychelles | 49 | 20 | −59,9 % |
| Côte d'Ivoire | 64 | 31 | −50,9 % |
La Chine est devenue le premier débouché à l'exportation de l'UE pour les poissons congelés entiers, avec 451 M€ en 2025 (+135 %), dépassant le Nigeria (220 M€). L'Ukraine a quintuplé ses achats (de 34 M€ à 100 M€). À l'inverse, plusieurs marchés africains traditionnels se sont contractés : l'Égypte (−42 %), la Côte d'Ivoire (−51 %) et les Seychelles (−60 %).
Une concentration qui s'accélère, notamment à l'exportation
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) confirme cette tendance à la concentration :
| Indicateur HHI (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 577 | 667 | +15,6 % |
| Exportations | 685 | 997 | +45,5 % |
La concentration des exportations a bondi de 45,5 %, un signal de vulnérabilité accru : les flux sortants reposent de plus en plus sur un nombre réduit de marchés, principalement la Chine et le Nigeria. La concentration des importations progresse aussi, mais plus modestement.
Des chocs de prix détectés en 2022, probablement liés au contexte géopolitique
L'analyse des chocs d'approvisionnement a détecté trois événements significatifs centrés sur l'année 2022 :
| Événement | Type | Flux | Hausse anormale | Glissement (%) |
|---|---|---|---|---|
| Seychelles — prix | Prix | Importations | 33,7 | +55,8 % |
| Russie — prix | Prix | Importations | 33,0 | +46,5 % |
| Seychelles — prix | Prix | Exportations | 18,5 | +37,0 % |
Le choc sur les importations en provenance de Russie (+46,5 %) s'inscrit dans le contexte des sanctions économiques liées au conflit ukrainien. Les perturbations sur les prix des Seychelles (qui représentent 2,4 % de la valeur des importations) pourraient refléter des tensions sur les espèces thonières. La volatilité des flux est par ailleurs plus élevée à l'exportation (coefficients de variation de 0,46 pour les Seychelles et la Côte d'Ivoire, 0,60 pour le Royaume-Uni) qu'à l'importation, reflétant la plus grande instabilité des marchés de destination.
3. Une production européenne en hausse et des segments en pleine mutation
Une production qui progresse en valeur plus qu'en volume
La production européenne de poissons congelés a connu une trajectoire ascendante :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume de production | 352 155 t | 438 409 t | +24,5 % |
| Valeur de production | 898 M€ | 1 541 M€ | +71,6 % |
La valeur de la production a progressé beaucoup plus vite que le volume (+71,6 % contre +24,5 %), confirmant la hausse généralisée des prix sur le segment. La production atteint un pic autour de 2022 (565 519 t), avant de se stabiliser à un niveau inférieur en 2025.
Des spécialisations nationales très contrastées au sein de l'UE
L'analyse de la spécialisation révèle de fortes disparités entre États membres :
Membres les plus spécialisés (RSCA, 2025)
| État membre | RSCA | RCA | Part dans les exportations UE |
|---|---|---|---|
| Danemark | 0,771 | 7,74 | 13,3 % |
| Portugal | 0,762 | 7,40 | 10,2 % |
| Espagne | 0,529 | 3,24 | 18,8 % |
| Suède | 0,488 | 2,90 | 7,0 % |
| Estonie | 0,466 | 2,75 | 0,9 % |
Le Danemark, le Portugal et l'Espagne dominent la spécialisation de l'UE dans les poissons congelés entiers. Cela se traduit dans les flux commerciaux : le Danemark a vu ses importations passer de 196 M€ à 417 M€ (+112,5 %) et ses exportations de 187 M€ à 373 M€ (+99,4 %). L'Espagne, premier importateur de l'UE (491 M€ en 2025), a également renforcé ses exportations (+32,4 %, passant à 526 M€).
À l'inverse, la Hongrie (RSCA : −0,98), le Luxembourg (−0,96) et la Roumanie (−0,95) sont structurellement peu impliqués dans ce segment.
Des mutations profondes au niveau des sous-positions
L'examen des segments de produits révèle des dynamiques très hétérogènes.
Évolution des importations par segment (volume)
| Segment | Volume 2015 (t) | Volume 2025 (t) | Variation |
|---|---|---|---|
| Maquereaux (030354) | 109 913 | 125 624 | +14,3 % |
| Morues (030363) | 128 328 | 66 721 | −48,0 % |
| Thons jaunes (030342) | 96 545 | 77 296 | −19,9 % |
| Sardines (030353) | 31 517 | 70 752 | +124,5 % |
| Poissons n.d.a. (030389) | 76 765 | 95 883 | +24,9 % |
| Harengs (030351) | 49 422 | 39 586 | −19,9 % |
| Merlus (030366) | 40 447 | 38 347 | −5,2 % |
La chute des importations de morues (−48 % en volume) est le mouvement le plus marquant, traduisant probablement l'effet combiné de la raréfaction des stocks, de restrictions de quotas et de la hausse des prix (qui a plus que doublé). Les sardines, à l'inverse, ont plus que doublé en volume (+124,5 %), avec une hausse modérée des prix (+7,1 %), ce qui en fait le segment en plus forte croissance à l'import.
Évolution des exportations par segment (volume)
| Segment | Volume 2015 (t) | Volume 2025 (t) | Variation |
|---|---|---|---|
| Merlans bleus (030368) | 101 640 | 267 011 | +162,7 % |
| Harengs (030351) | 194 923 | 176 167 | −9,6 % |
| Listaos/bonites (030343) | 122 309 | 114 409 | −6,5 % |
| Maquereaux (030354) | 225 180 | 62 930 | −72,0 % |
| Chinchards (030355) | 143 167 | 47 961 | −66,5 % |
| Thons jaunes (030342) | 81 432 | 30 940 | −62,0 % |
| Sardines (030353) | 51 699 | 22 509 | −56,5 % |
Du côté des exportations, la transformation est spectaculaire. Les merlans bleus ont presque triplé leur volume (de 101 640 t à 267 011 t, +162,7 %), devenant de loin le premier segment exporté en volume. À l'opposé, les maquereaux ont vu leurs exportations s'effondrer de 72 % (de 225 180 t à 62 930 t), et ce malgré un doublement des prix (de 1 122 à 2 430 €/t). Les chinchards et les thons jaunes ont également connu des baisses supérieures à 60 % en volume.
Un rééquilibrage des flux au sein de l'UE
L'évolution des États membres importateurs et exportateurs montre un redéploiement significatif.
| État membre — Importations | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Espagne | 459 | 491 | +7,0 % |
| Danemark | 196 | 417 | +112,5 % |
| Pays-Bas | 323 | 381 | +18,0 % |
| Pologne | 91 | 219 | +139,9 % |
| France | 83 | 152 | +82,8 % |
| Portugal | 154 | 156 | +1,3 % |
| Italie | 141 | 147 | +4,3 % |
| État membre — Exportations | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Espagne | 397 | 526 | +32,4 % |
| Pays-Bas | 462 | 451 | −2,4 % |
| Danemark | 187 | 373 | +99,4 % |
| Irlande | 141 | 114 | −19,0 % |
| France | 126 | 9 | −93,1 % |
| Portugal | 45 | 73 | +60,7 % |
La France enregistre un effondrement quasi total de ses exportations de poissons congelés entiers (de 126 M€ à 9 M€, soit −93,1 %). Cette contraction pourrait refléter un recentrage sur les produits à plus forte valeur ajoutée (filets, produits transformés), des restrictions réglementaires ou une perte de compétitivité sur ce segment spécifique. À l'inverse, le Danemark et la Pologne ont massivement renforcé leur position, tant à l'import qu'à l'export.
Conclusion
La période 2015–2025 a vu le marché européen des poissons congelés entiers se transformer en profondeur sous l'effet de trois grandes tendances convergentes.
Premièrement, l'inflation des prix a été le moteur dominant de la hausse des valeurs commerciales, masquant une stagnation — voire un recul — des volumes échangés. Le déficit commercial s'est considérablement creusé en valeur (de −209 M€ à −676 M€), la hausse des prix à l'importation (+43,4 %) ayant plus que compensé la légère amélioration du taux de dépendance nette.
Deuxièmement, la géographie des échanges s'est reconfigurée : les importations se concentrent davantage autour des fournisseurs nord-européens (Groenland, Îles Féroé), tandis que les exportations se réorientent massivement vers la Chine (+135 %) et l'Ukraine (+196 %), au détriment des marchés africains traditionnels. Cette concentration croissante, mesurée par le HHI (+45,5 % à l'exportation), constitue un risque de vulnérabilité en cas de choc sur ces marchés devenus dominants.
Troisièmement, la production européenne a progressé (+24,5 % en volume, +71,6 % en valeur), portée notamment par le Danemark, l'Espagne et le Portugal, tandis que les segments de produits ont connu des mutations rapides : l'effondrement des importations de morues (−48 %), la montée des sardines (+124 %) et des merlans bleus à l'export (+163 %), et l'effondrement des exportations de maquereaux (−72 %) et de chinchards (−67 %). L'UE apparaît ainsi comme un marché en transformation structurelle, tiré par des dynamiques de prix, de spécialisation et de réorientation géographique qui redessinent les équilibres de la filière halieutique européenne.