Évolution du marché : Laitues et chicorées (CN 0705) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport examine l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne avec les pays tiers (hors UE-27) pour le code douanier 0705, qui couvre les laitues (Lactuca sativa) et les chicorées (Cichorium spp.) à l'état frais ou réfrigéré sur la période 2015–2025. Il s'agit d'un poste agricole sensible, soumis à la saisonnalité, aux conditions climatiques et aux contraintes logistiques inhérentes aux produits frais. L'analyse s'appuie sur les données consolidées du Trade Dashboard.
L'UE se positionne comme un exportateur net majeur de laitues et chicorées fraîches, avec un excédent commercial qui s'est significativement creusé sur la période. Trois grandes dynamiques structurelles se dégagent de l'analyse des données : une hausse de la valeur des exportations tirée avant tout par les prix plutôt que par les volumes ; une reconfiguration notable des partenaires commerciaux, tant à l'import qu'à l'export ; et des trajectoires très contrastées selon les segments de produits et les États membres.
1. Un excédent commercial croissant porté par l'inflation des prix à l'exportation
1.1 L'UE demeure un exportateur net structurel
Sur l'ensemble de la période, l'UE affiche un excédent commercial massif et croissant pour le poste 0705. En 2015, la balance commerciale s'élevait à 236,4 M EUR ; elle atteint 317,6 M EUR en 2025, soit une progression de +34,3 %. Ce solde positif s'explique par le rapport très déséquilibré entre exportations (335,4 M EUR en 2025) et importations (17,8 M EUR en 2025), l'UE exportant environ 19 fois plus en valeur qu'elle n'importe.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Exportations (valeur, M EUR) | 258,0 | 335,4 | +30,0 % |
| Exportations (volume, kt) | 236,5 | 205,4 | −13,1 % |
| Exportations (prix moyen, EUR/t) | 1 091 | 1 632 | +49,6 % |
| Importations (valeur, M EUR) | 21,6 | 17,8 | −17,7 % |
| Importations (volume, kt) | 13,7 | 14,2 | +3,6 % |
| Importations (prix moyen, EUR/t) | 1 571 | 1 248 | −20,6 % |
| Solde commercial (M EUR) | 236,4 | 317,6 | +34,3 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
1.2 La valeur progresse grâce aux prix, tandis que les volumes reculent
La dynamique la plus frappante réside dans le découplage entre volumes et valeurs à l'exportation. Les volumes exportés ont diminué de 31 000 tonnes environ entre 2015 et 2025, passant de 236 507 t à 205 445 t. En revanche, le prix moyen à l'exportation a bondi de 49,6 %, de 1 091 EUR/t à 1 632 EUR/t. C'est cette hausse des prix qui a permis à la valeur des exportations de progresser de 30 % malgré le recul volumétrique. Ce phénomène est cohérent avec l'inflation des coûts de production (énergie, main-d'œuvre, intrants) et les tensions sur l'offre observées dans le secteur maraîcher européen au cours de la dernière décennie.
1.3 Des importations modestes et en repli
Le marché européen s'approvisionne très marginalement auprès de pays tiers. Les importations, qui représentaient déjà un montant limité de 21,6 M EUR en 2015, ont reculé à 17,8 M EUR en 2025 (−17,7 %), alors que les volumes sont restés stables (environ 13 700 à 14 200 t). Le prix moyen à l'import a même baissé de 20,6 %, passant de 1 571 à 1 248 EUR/t, ce qui traduit un afflux de fournisseurs à bas coûts (Égypte, Turquie) venant concurrencer les fournisseurs historiques à prix plus élevés (Royaume-Uni).
2. Recomposition géographique des flux : montée de fournisseurs méditerranéens et stabilité des débouchés traditionnels
2.1 Le Royaume-Uni, partenaire dominant mais en mutation
Le Royaume-Uni constitue de loin le premier débouché à l'exportation et la première source d'importation de l'UE pour les laitues et chicorées fraîches. À l'export, le Royaume-Uni a absorbé 153,1 M EUR en 2015 et 214,2 M EUR en 2025 (+39,9 %), représentant près de 64 % de la valeur totale des exportations de l'UE en 2025. Ce quasi-monopsone reflète la dépendance alimentaire britannique vis-à-vis du continent, renforcée après le Brexit.
À l'import, le poids du Royaume-Uni a considérablement diminué : de 17,5 M EUR en 2015 (81 % des importations) à 9,3 M EUR en 2025 (52 %), soit une baisse de 46,6 %. Ce recul traduit à la fois des perturbations post-Brexit et une diversification des approvisionnements européens vers d'autres partenaires.
| Partenaire (imports) | 2015 (k EUR) | 2025 (k EUR) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| United Kingdom | 17 483 | 9 335 | −46,6 % |
| Egypt | 63 | 2 738 | +4 242 % |
| Türkiye | 45 | 2 739 | +6 043 % |
| Tunisia | 776 | 1 147 | +48,0 % |
| Morocco | 1 429 | 833 | −41,7 % |
| Serbia | 99 | 896 | +809 % |
| Bosnia and Herzegovina | 949 | 774 | −18,5 % |
Source : Principaux partenaires par valeur
2.2 L'irruption spectaculaire de l'Égypte et de la Turquie
Les évolutions les plus marquantes à l'importation concernent l'Égypte et la Turquie. L'Égypte est passée d'un flux quasi inexistant (63 k EUR en 2015) à 2,7 M EUR en 2025, tandis que la Turquie a connu une trajectoire comparable (de 45 k EUR à 2,7 M EUR). Ces hausses spectaculaires (+4 242 % et +6 043 % respectivement) témoignent de la capacité de ces pays à s'insérer dans les chaînes d'approvisionnement européennes pour les produits frais, en exploitant leur avantage climatique et des coûts de production inférieurs. Ces flux demeurent cependant volatils : les coefficients de variation sont élevés (0,76 pour l'Égypte, 0,79 pour la Turquie), signalant une instabilité structurelle de ces approvisionnements.
2.3 Diversification des sources d'importation et concentration des débouchés
L'indice de concentration HHI (Herfindahl-Hirschman) des importations a chuté de 6 641 à 3 304 (−50,2 %), confirmant une diversification significative des sources d'approvisionnement de l'UE. En 2015, le Royaume-Uni concentrait à lui seul la quasi-totalité des importations ; en 2025, les fournisseurs se sont multipliés (Égypte, Turquie, Tunisie, Serbie), réduisant la dépendance vis-à-vis d'un seul partenaire.
À l'exportation, la tendance est inverse : l'HHI a légèrement augmenté (+13,6 %, de 3 906 à 4 439), ce qui tradit une concentration accrue des flux vers les marchés traditionnels (Royaume-Uni, Suisse), sans véritable diversification des débouchés.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| HHI importations (valeur) | 6 641 | 3 304 | −50,2 % |
| HHI exportations (valeur) | 3 906 | 4 439 | +13,6 % |
Source : Indice de concentration HHI
2.4 De nouveaux débouchés émergents : l'exemple de l'Ukraine
Certains marchés d'exportation ont connu des transformations notables. L'Ukraine est ainsi passée de 2,0 M EUR en 2015 à 14,4 M EUR en 2025 (+624 %), devenant un débouché significatif. À l'inverse, l'Arabie saoudite a chuté de 8,0 M EUR à 1,6 M EUR (−80,4 %) et le Bélarus de 8,1 M EUR à 1,2 M EUR (−85,7 %). Ces mouvements reflètent probablement des reconfigurations géopolitiques et logistiques, en particulier l'intégration commerciale plus étroite de l'Ukraine avec l'UE et les sanctions affectant les échanges avec le Bélarus.
2.5 Stabilité remarquable des flux vers la Suisse et la Norvège
Les échanges avec la Suisse et la Norvège, deux pays de l'EEE ou associés à l'UE par des accords bilatéraux, affichent une remarquable stabilité. Les exportations vers la Suisse sont passées de 40,6 M EUR à 54,7 M EUR (+34,7 %) avec un coefficient de variation très faible (0,055), et celles vers la Norvège de 16,5 M EUR à 17,0 M EUR (+3,0 %, CV de 0,168). Ces deux marchés constituent ainsi des débouchés fiables et prévisibles pour les exportateurs européens.
3. Hégémonie espagnole, montée de la Pologne et segmentation produit
3.1 L'Espagne, géant incontesté des exportations européennes
L'Espagne domine largement les exportations de l'UE de laitues et chicorées fraîches. En 2025, elle a exporté pour 215,0 M EUR, soit 64 % de la valeur totale des exportations de l'UE (335,4 M EUR). Son coefficient de spécialisation RSCA (0,81) et son indice d'avantage comparatif RCA (9,51) confirment un avantage structurel très prononcé. Cet avantage s'explique par le climat méditerranéen favorable, la proximité des principaux marchés de consommation et une organisation logistique sophistiquée (notamment les chaînes du froid pour l'export vers le Royaume-Uni).
| État membre (exports) | 2015 (k EUR) | 2025 (k EUR) | Variation (%) | RCA (2025) | RSCA (2025) |
|---|---|---|---|---|---|
| Spain | 154 933 | 214 995 | +38,8 % | 9,51 | 0,81 |
| Netherlands | 33 004 | 41 686 | +26,3 % | 1,00 | 0,00 |
| France | 18 377 | 27 568 | +50,0 % | — | — |
| Italy | 21 571 | 23 856 | +10,6 % | 1,67 | 0,25 |
| Poland | 1 772 | 14 437 | +714,8 % | — | — |
| Belgium | 7 156 | 2 386 | −66,7 % | — | — |
| Ireland | 1 235 | 1 659 | +34,3 % | — | — |
Sources : Principaux reporters par valeur (exportations) et Indice de spécialisation
3.2 La Pologne : une émergence fulgurante
L'évolution la plus remarquable côté exportateurs européens est celle de la Pologne, qui est passée de 1,8 M EUR en 2015 à 14,4 M EUR en 2025, soit une multiplication par 8 (+714,8 %). Cette progression reflète le développement de la production maraîchère sous serre en Pologne, soutenu par les investissements européens et l'accès privilégié au marché allemand. Par contraste, la Belgique a vu ses exportations fondre de 7,2 M EUR à 2,4 M EUR (−66,7 %), perdant significativement de son importance relative.
3.3 Les laitues pommées, segment dominant en volume mais en perte de terrain
Le segment des laitues pommées (070511) demeure le plus volumineux en exportations, avec 131 619 t en 2025 (64 % du volume total). Cependant, il a perdu du terrain en termes relatifs : en 2015, il représentait 142 800 t (60 % du volume total), mais avec un poids en valeur plus faible (56 % en 2025 contre 52 % en 2015). Son prix moyen a progressé de manière régulière, passant de 940 EUR/t à 1 420 EUR/t (+51 %).
| Segment (exports) | Volume 2015 (t) | Volume 2025 (t) | Valeur 2015 (k EUR) | Valeur 2025 (k EUR) | Prix moy. 2015 (EUR/t) | Prix moy. 2025 (EUR/t) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 070511 – Laitues pommées | 142 800 | 131 619 | 134 168 | 186 848 | 940 | 1 420 |
| 070519 – Autres laitues | 68 048 | 55 832 | 88 000 | 110 695 | 1 293 | 1 983 |
| 070529 – Autres chicorées | 18 507 | 11 061 | 21 499 | 15 881 | 1 162 | 1 436 |
| 070521 – Witloofs | 7 152 | 6 932 | 14 318 | 21 944 | 2 002 | 3 166 |
Source : Détail par segment produit
3.4 Le witloof : un segment de niche à forte valeur ajoutée
Le witloof (070521 — Cichorium intybus var. foliosum), dont la production est historiquement concentrée en Belgique et dans le nord de la France, se distingue par un positionnement premium. Avec un volume stable autour de 7 000 t, sa valeur exportée a progressé de 53 % (de 14,3 M EUR à 21,9 M EUR), portée par un prix moyen qui a bondi de 2 002 à 3 166 EUR/t (+58 %). Ce segment représente ainsi 6,5 % de la valeur des exportations pour seulement 3,4 % du volume, ce qui tradit un positionnement haut de gamme et une valeur ajoutée unitaire nettement supérieure à celle des autres segments.
3.5 Les chicorées autres que le witloof : un déclin marqué
À l'opposé, le segment des chicorées hors witloof (070529) accuse un net déclin. Les volumes exportés ont chuté de 18 507 t à 11 061 t (−40 %) et la valeur de 21,5 M EUR à 15,9 M EUR (−26 %). Ce recul pourrait s'expliquer par une spécialisation accrue de l'offre européenne vers les laitues et le witloof, au détriment des autres variétés de chicorées, qui disposent d'un marché de consommation plus restreint à l'international.
3.6 Volatilité et chocs d'approvisionnement
L'analyse de la volatilité révèle que les flux les plus instables concernent les importations en provenance des États-Unis (CV de 2,12), d'Albanie (CV de 0,45), du Chili (CV de 1,41) et d'Égypte (CV de 0,76). À l'exportation, les flux vers le Bélarus (CV de 0,95) et l'Arabie saoudite (CV de 0,59) sont les plus erratiques, en lien avec les chocs géopolitiques.
Deux événements de choc significatifs ont été identifiés :
- Maroc, 2022 : un choc de prix à l'importation (anomalie de 55,9, hausse de 40,3 %), probablement lié à la sécheresse au Maghreb et à la flambée des coûts énergétiques post-Covid.
- Turquie, 2017 : un choc de prix à l'importation (anomalie de 3,4, hausse de 22,6 %), reflétant peut-être un épisode de gel tardif ou de tension climatique dans les régions productrices turques.
Source : Chocs d'approvisionnement
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des laitues et chicorées fraîches a connu une transformation profonde dans ses équilibres commerciaux, bien que sa structure fondamentale — un excédent commercial massif — soit restée intacte. Trois enseignements majeurs se dégagent :
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La valeur des exportations progresse malgré la stagnation des volumes, grâce à une hausse significative des prix moyens (+50 % sur la décennie). Ce phénomène reflète l'inflation des coûts de production et la capacité des producteurs européens, en particulier espagnols, à reporter ces hausses sur les marchés d'exportation.
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La géographie commerciale se reconfigure profondément : à l'import, le Royaume-Uni cède du terrain face à de nouveaux fournisseurs méditerranéens et moyen-orientaux (Égypte, Turquie), tandis qu'à l'export, le Royaume-Uni reste le quasi-monopsone des exportations européennes, une dépendance que la concentration croissante des exportations ne fait que renforcer.
-
La segmentation produit révèle un mouvement de montée en gamme : le witloof affiche les prix les plus élevés et une croissance de valeur remarquable, tandis que les chicorées ordinaires déclinent. L'Espagne consolide sa position de leader incontesté, tandis que la Pologne émerge comme un acteur de premier plan, signalant un possible déplacement vers l'est de la production sous serre européenne.
Ces dynamiques appellent une vigilance accrue sur les risques de concentration — à la fois géographique (dépendance au Royaume-Uni à l'export) et structurelle (dominance espagnole) — qui pourraient fragiliser la résilience du secteur face à de futurs chocs climatiques, sanitaires ou géopolitiques.