Évolution du marché : Gruaux et semoules de céréales (CN 1103) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 1103 désigne les gruaux, semoules et agglomérés sous forme de pellets de céréales, un ensemble de produits transformés issus du blé (110311), du maïs (110313), d'autres céréales (110319) et de pellets agglomérés (110320). La période 2015–2025 a été marquée par des transformations profondes sur ce marché : hausse des prix agricoles mondiaux, recomposition des flux commerciaux post-Brexit et post-Covid, choc lié au conflit russo-ukrainien, et montée en puissance de nouveaux partenaires commerciaux. L'Union européenne y occupe une position d'exportateur net structurel, avec une production en forte croissance et un excédent commercial qui s'est consolidé. Ce rapport identifie et explique les principales dynamiques observées sur la base des données annuelles disponibles.
1. Une position d'exportateur net dopée par la hausse des prix et l'essor de la production
La production européenne de gruaux et semoules a connu une croissance de 37 % en volume sur la décennie
La production intérieure de l'UE est passée de 4,4 milliards de kilogrammes en 2015 à 6,0 milliards de kilogrammes en 2025, soit une progression de 37,2 %. En valeur, l'accroissement est encore plus marqué : de 1,1 milliard d'euros à 2,6 milliards d'euros (+139,7 %). Cette forte divergence entre volume et valeur traduit l'impact de la hausse des prix des matières premières céréalières sur le chiffre d'affaires de la filière européenne de transformation.
L'excédent commercial s'est renforcé, porté par une appréciation marquée des prix à l'exportation
L'UE demeure un exportateur net de gruaux et semoules de céréales sur l'ensemble de la période. Le taux de dépendance nette aux importations est resté négatif (entre −5,6 % et −10,5 %), confirmant un avantage structurel de l'UE. La balance commerciale a progressé de 130,1 à 179,5 millions d'euros (+38,0 %).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Exportations — valeur (M€) | 143,9 | 198,2 | +37,7 % |
| Exportations — volume (kt) | 324,4 | 344,3 | +6,1 % |
| Exportations — prix moyen (€/t) | 444 | 576 | +29,7 % |
| Importations — valeur (M€) | 13,8 | 18,7 | +35,3 % |
| Importations — volume (kt) | 22,6 | 31,2 | +38,1 % |
| Importations — prix moyen (€/t) | 611 | 599 | −2,0 % |
| Balance commerciale (M€) | 130,1 | 179,5 | +38,0 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
Un trait marquant de la période est l'écart entre la dynamique des volumes et celle des valeurs. Le prix moyen à l'exportation a augmenté de 29,7 % (de 444 à 576 €/t), tandis que les volumes n'ont progressé que de 6,1 %. La croissance de la valeur des exportations est donc largement tirée par l'effet prix. À l'importation, le prix moyen a légèrement reculé (−2,0 %), passant de 611 à 599 €/t, alors que les volumes importés ont augmenté de 38,1 % — suggérant un élargissement de l'offre à des fournisseurs proposant des prix plus compétitifs.
Les semoules de froment et de maïs structurent l'essentiel des échanges
La répartition par sous-produit fait apparaître une domination nette des semoules de froment et de maïs dans les exportations :
| Sous-produit (exportations) | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Évolution | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Semoules de froment (110311) | 78,4 | 99,7 | +27,2 % | 50,3 % |
| Semoules de maïs (110313) | 49,9 | 64,1 | +28,5 % | 32,3 % |
| Pellets (110320) | 10,2 | 23,7 | +132,0 % | 11,9 % |
| Autres céréales (110319) | 5,5 | 10,8 | +95,5 % | 5,4 % |
Source : Comparaison par produit
Les pellets de céréales (110320) ont connu la progression la plus forte en valeur (+132 %), suivis des « autres céréales » (110319, +95,5 %). À l'importation, la structure a été bouleversée : les importations de gruaux de maïs ont explosé, passant de 4 710 à 20 824 tonnes (+342 %), avec un pic à 32 439 tonnes en 2023, tandis que les importations d'« autres céréales » se sont effondrées de 14 881 à 4 778 tonnes (−68 %). Ce basculement s'explique en partie par la réorientation des flux de maïs ukrainien vers l'UE après le blocus de la mer Noire.
2. Une reconfiguration géographique des flux, entre diversification des approvisionnements et ancrage africain
L'indice de concentration des importations a chuté de 74 %, signe d'une diversification sans précédent
La concentration des importations a connu un effondrement remarquable. L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) sur la valeur est passé de 5 987 à 1 565, soit une baisse de 73,9 %. Ce basculement traduit le passage d'un marché d'approvisionnement dominé par un petit nombre de fournisseurs (principalement le Royaume-Uni) à un paysage beaucoup plus fragmenté, caractéristique d'un marché en voie de diversification structurelle.
Les principaux partenaires d'importation illustrent cette recomposition :
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Évolution |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 10,6 | 4,8 | −54,5 % |
| Serbie | 0,6 | 4,3 | +565,8 % |
| Ukraine | 0,6 | 2,9 | +362,5 % |
| Maroc | 0,04 | 1,2 | +3 051 % |
| Suisse | 0,1 | 0,2 | +40,9 % |
| Russie | 0,3 | 0,3 | −11,8 % |
| Cameroun | 0,0003 | 0,00004 | −86,7 % |
Source : Partenaires – importations
L'émergence de la Serbie et de l'Ukraine s'inscrit dans le rapprochement commercial de l'UE avec les pays des Balkans occidentaux et d'Europe de l'Est. La spectaculaire progression du Maroc (+3 051 %) reflète le développement des capacités de transformation céréalière dans le bassin méditerranéen. Côté exportations, l'HHI est resté relativement stable (de 1 126 à 1 284, soit +14,0 %), indiquant une concentration inchangée des débouchés.
L'Afrique subsaharienne est devenue le principal moteur de croissance des exportations
Les principaux partenaires à l'exportation révèlent un ancrage affirmé sur les marchés africains :
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Évolution |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 35,8 | 58,7 | +63,9 % |
| Côte d'Ivoire | 12,7 | 28,4 | +123,3 % |
| Arabie saoudite | 25,8 | 15,5 | −40,0 % |
| Cameroun | 4,4 | 7,5 | +70,9 % |
| Mali | 6,4 | 8,3 | +30,5 % |
| Israël | 4,0 | 11,7 | +194,6 % |
| Sénégal | 6,0 | 2,8 | −53,5 % |
Source : Partenaires – exportations
La Côte d'Ivoire est le marché ayant enregistré la plus forte croissance en valeur absolue parmi les partenaires africains, avec une multiplication par 2,2 de ses achats à l'UE. Le Cameroun et le Mali ont également consolidé leur position. Le Royaume-Uni demeure le premier client de l'UE, avec des exportations passées de 35,8 à 58,7 millions d'euros (+63,9 %), ce qui témoigne de la persistance des liens commerciaux post-Brexit dans le domaine agroalimentaire. À l'inverse, l'Arabie saoudite (−40,0 %) et le Sénégal (−53,5 %) ont réduit leurs achats, probablement en raison d'une diversification de leurs sources d'approvisionnement vers d'autres régions productrices.
L'Italie a supplanté la France comme premier exportateur de l'UE
Au sein de l'Union européenne, la répartition des exportations par État membre s'est profondément reconfigurée :
| État membre | Exportations 2015 (M€) | Exportations 2025 (M€) | Évolution | RSCA 2025 |
|---|---|---|---|---|
| France | 55,1 | 45,1 | −18,1 % | — |
| Italie | 23,4 | 61,5 | +162,6 % | 0,40 |
| Espagne | 21,8 | 33,2 | +52,3 % | 0,31 |
| Irlande | 15,8 | 19,4 | +23,5 % | −0,96 |
| Belgique | 8,9 | 9,4 | +5,7 % | — |
| Pologne | 4,3 | 4,2 | −2,0 % | — |
| Allemagne | 4,9 | 5,7 | +16,3 % | — |
Sources : États membres – exportateurs, spécialisation
L'Italie est ainsi passée du troisième au premier rang des exportateurs de l'UE, avec une part passée d'environ 16 % à 31 % du total. Son RSCA (indice de spécialisation corrigé) de 0,40 confirme un avantage comparatif net, cohérent avec la tradition italienne de transformation du blé dur en semoule. La France, qui concentrait 38 % des exportations en 2015, n'en représentait plus que 23 % en 2025. Côté importations, les Pays-Bas, premier importateur en 2015 (7,0 M€), ont vu leurs importations chuter de 85,4 % pour n'atteindre que 1,0 M€ en 2025. À l'inverse, la Croatie (+1 925 %), la France (+777 %) et l'Allemagne (+213 %) ont fortement accru leurs approvisionnements hors UE.
3. Le séisme de 2022 et ses répercussions durables sur la dynamique des prix
L'année 2022 a marqué un pic de prix généralisé lié au contexte géopolitique
Les prix à l'exportation ont atteint leur niveau maximal autour de 2022–2023, culminant à environ 666 €/t. Ce pic s'inscrit dans le contexte du conflit russo-ukrainien et de la crise énergétique qui ont provoqué une flambée des prix des céréales et de leurs dérivés à l'échelle mondiale. L'évolution par segment révèle l'ampleur du choc :
| Segment | Prix 2019 (€/t) | Prix pic (€/t) | Année du pic | Prix 2025 (€/t) |
|---|---|---|---|---|
| Semoules de froment (110311) | 365 | 793 | 2022 | 582 |
| Semoules de maïs (110313) | 381 | 674 | 2023 | 555 |
| Pellets (110320) | 351 | 506 | 2023 | 460 |
| Autres céréales (110319) | 774 | 1 716 | 2025 | 1 716 |
Source : Comparaison par produit
Les semoules de froment ont vu leur prix plus que doubler entre 2019 et 2022 (de 365 à 793 €/t). Si les prix ont depuis reculé, ils demeurent en 2025 nettement supérieurs aux niveaux pré-crise. Le segment « autres céréales » (110319) affiche une trajectoire atypique, avec un prix d'exportation qui a continué de grimper pour atteindre 1 716 €/t en 2025, probablement en raison de la petite taille du segment et de la volatilité inhérente aux niches de marché.
Trois marchés d'exportation ont subi des chocs de prix exceptionnels en 2022
L'analyse des chocs d'approvisionnement a détecté trois événements de prix exceptionnels, tous centrés sur l'année 2022 :
| Marché | Amplitude (anomalie) | Hausse de prix | Part de valeur des exportations |
|---|---|---|---|
| Suisse | 9,1 écarts-types | +38,4 % | 2,9 % |
| Mali | 7,6 écarts-types | +61,9 % | 6,2 % |
| Côte d'Ivoire | 4,9 écarts-types | +66,2 % | 15,8 % |
Source : Chocs d'approvisionnement
Les marchés africains ont été les plus durement touchés, avec des hausses de prix dépassant 60 % pour la Côte d'Ivoire et le Mali. Ces deux marchés représentent ensemble plus de 22 % de la valeur des exportations de l'UE. Le choc suisse, plus modéré en amplitude (+38,4 %), est néanmoins le plus anormalement élevé en termes statistiques (9,1 écarts-types). Ces chocs reflètent la transmission rapide de la hausse des prix des matières premières céréalières vers les marchés de destination.
Les importations de maïs ont connu une forte volatilité, témoin de la crise ukrainienne
La volatilité des flux met en évidence une instabilité nettement plus marquée côté importations. Les principaux coefficients de variation sont les suivants :
| Partenaire | CV importations | CV exportations |
|---|---|---|
| Cameroun | 3,31 | 0,25 |
| Égypte | 1,60 | 0,82 |
| Ukraine | 1,38 | — |
| Suisse | 0,92 | 0,55 |
| Maroc | 0,82 | — |
| Royaume-Uni | 0,63 | 0,11 |
Source : Volatilité
La forte volatilité des importations en provenance d'Ukraine (CV = 1,38) est directement liée au conflit : les volumes de gruaux de maïs importés ont bondi de 4 710 tonnes en 2015 à 32 439 tonnes en 2023 avant de refluer à 20 824 tonnes en 2025. Cette trajectoire en « bulle » témoigne de la réorientation des flux céréaliers ukrainiens vers l'UE via les corridors terrestres mis en place après le blocus de la mer Noire. Côté exportations, la volatilité est généralement plus contenue, le Royaume-Uni faisant figure de partenaire extrêmement stable (CV = 0,11), ce qui s'explique par la proximité géographique et la dépendance structurelle du marché britannique aux fournisseurs européens.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des gruaux et semoules de céréales (CN 1103) a été marqué par trois dynamiques principales.
Premièrement, l'Union européenne a consolidé sa position d'exportateur net, avec une production en hausse de 37 % en volume et un excédent commercial porté à 179,5 millions d'euros. La croissance de la valeur des échanges a été largement tirée par l'effet prix (+29,7 % sur les prix à l'exportation) plutôt que par l'expansion des volumes (+6,1 %). La propension à exporter et l'intensité commerciale ont toutes deux reculé (respectivement −20,8 % et −18,6 %), suggérant un marché européen devenu relativement plus autonome par rapport à sa taille globale.
Deuxièmement, la géographie commerciale s'est profondément reconfigurée : les importations se sont diversifiées (HHI en baisse de 74 %), l'Italie a supplanté la France comme premier exportateur de l'UE, et les marchés africains — en particulier la Côte d'Ivoire — sont devenus les moteurs de la croissance à l'exportation.
Troisièmement, le choc de 2022 lié au conflit ukrainien a provoqué un pic de prix exceptionnel (jusqu'à 666 €/t) et une forte volatilité des importations de maïs ukrainien, qui ont brièvement décuplé avant de refluer. Si les prix ont depuis reculé par rapport à leur pic, ils restent à un niveau nettement supérieur à celui de la période pré-crise, et les reconfigurations de flux initiées en 2022 — notamment la percée des fournisseurs ukrainiens et serbes — semblent s'inscrire dans la durée.