Évolution du marché : Fil acier allié couronnes (CN 7229) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 7229 couvre les fils en aciers alliés autres qu'aciers inoxydables, en couronnes ou en rouleaux (sauf fil machine). Ce produit se décompose en deux sous-positions : les fils en aciers silicomanganeux (NC 722920) et les autres fils en aciers alliés (NC 722990), cette dernière représentant la part prépondérante des échanges. Entre 2015 et 2025, l'Union européenne a connu sur ce segment une transformation profonde de ses échanges avec le reste du monde : elle est passée d'une position d'exportateur net légèrement excédentaire (+9,2 M€ en 2015) à celle d'importateur net significatif (−92,8 M€ en 2025). Ce basculement s'accompagne d'une reconfiguration géographique majeure des partenaires commerciaux, d'écarts de prix croissants entre les flux sortants et entrants, et d'une volatilité accrue sur certains corridors d'échange. Le présent rapport identifie et analyse ces trois dynamiques principales à partir des données douanières disponibles sur la période.
1. Le retournement structurel : d'un excédent modeste à un déficit commercial marqué
1.1 Des importations en forte hausse, tant en volume qu'en valeur
Sur la période 2015–2025, les importations de l'UE en provenance des pays tiers ont presque doublé en volume, passant de 162 773 tonnes à 319 219 tonnes, soit une progression de +96,1 %. En valeur, la hausse atteint +84,5 %, de 178,8 M€ à 329,9 M€, avec un pic à 578,6 M€ au cours de la période. Ce pic correspond vraisemblablement à l'embellie conjoncturelle de 2021–2022, marquée par une demande d'acier exceptionnelle à la sortie de la crise sanitaire.
| Indicateur | 2015 | Pic | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Volume importations (t) | 162 773 | 476 916 | 319 219 | +96,1 % |
| Valeur importations (€) | 178,8 M | 578,6 M | 329,9 M | +84,5 % |
| Prix unitaire import. (€/t) | 1 098 | 1 377 | 1 033 | −5,9 % |
Les prix unitaires à l'importation ont globalement reculé de 5,9 %, s'établissant à 1 033 €/t en 2025, avec un minimum à 822 €/t sur la période. Cette baisse du prix moyen, combinée à la hausse des volumes, suggère une pression concurrentielle croissante de la part de fournisseurs proposant du fil d'alliage à prix compétitif.
1.2 Des exportations en volume en léger recul, mais en valeur en hausse
À l'inverse, les exportations de l'UE ont légèrement diminué en volume, passant de 107 652 tonnes à 103 185 tonnes (−4,1 %). Toutefois, leur valeur a progressé de +26,2 %, de 187,9 M€ à 237,1 M€, portée par une hausse significative des prix unitaires : de 1 745 €/t en 2015 à 2 298 €/t en 2025 (+31,7 %), avec un pic à 2 435 €/t. L'UE exporte donc moins de tonnes mais à un prix moyen nettement supérieur, ce qui traduit une orientation vers des produits à plus forte valeur ajoutée.
1.3 Un solde commercial basculé dans le rouge
La conjonction d'importations en forte hausse et d'exportations en volume quasi-stables a fait basculer le solde commercial de l'UE sur ce produit :
| Année | Solde commercial (€) | Dépendance nette aux importations |
|---|---|---|
| 2015 | +9,2 M | −11,9 % |
| 2025 | −92,8 M | +8,6 % |
| Minimum | −299,2 M | — |
| Maximum | +9,2 M | +21,6 % |
La dépendance nette aux importations est ainsi passée de −11,9 % (excédent) à +8,6 % (déficit), un retournement de près de 20 points de pourcentage. L'UE, qui produisait suffisamment de fil d'allié pour couvrir sa demande domestique et exporter le surplus, dépend désormais des approvisionnements extérieurs pour combler l'écart entre sa production et sa consommation.
La production communautaire est restée stable en volume autour de 510 000–532 000 tonnes, mais sa valeur a bondi de 439 M€ à 1 120 M€ (+155 %), reflétant l'inflation des coûts de l'acier. L'intensité commerciale (rapport échanges/production) a quant à elle progressé de 23,5 % à 37,9 % (+61,7 %), témoignant d'une ouverture accrue de ce segment au commerce international.
2. Une profonde reconfiguration géographique des flux commerciaux
2.1 La Chine et la Turquie, moteurs de la croissance des importations
La montée en puissance de deux partenaires explique l'essentiel de la hausse des importations :
| Fournisseur | Valeur 2015 | Valeur 2025 | Pic | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Chine | 67,3 M€ | 149,8 M€ | 149,8 M€ | +122,5 % |
| Turquie | 14,9 M€ | 63,0 M€ | 209,9 M€ | +321,5 % |
| Japon | 22,3 M€ | 40,4 M€ | 47,0 M€ | +81,4 % |
| Corée du Sud | 30,6 M€ | 30,9 M€ | 48,2 M€ | +1,1 % |
La Chine est devenue le premier fournisseur de l'UE en fil d'allié, avec une valeur qui a plus que doublé. La Turquie affiche la progression la plus spectaculaire (+321,5 %), atteignant un pic de 209,9 M€ avant de refluer à 63,0 M€ en 2025 — un cycle de boom et de correction probablement lié à la volatilité de la livre turque et aux fluctuations de la demande européenne. Le Japon confirme sa position de fournisseur régulier et en croissance (+81,4 %).
2.2 L'effondrement des échanges avec la Russie et l'Ukraine
Les données révèlent l'impact majeur des chocs géopolitiques sur les flux bilatéraux :
| Partenaire | Valeur 2015 (imp.) | Pic (imp.) | Valeur 2025 (imp.) | Valeur 2015 (exp.) | Valeur 2025 (exp.) |
|---|---|---|---|---|---|
| Russie | 0,4 M€ | 115,9 M€ | 0,2 M€ | 13,4 M€ | 0,1 M€ |
| Ukraine | 0,1 M€ | 51,1 M€ | 1,5 M€ | — | — |
Les importations en provenance de Russie ont connu une croissance fulgurante avant de s'effondrer à la suite des sanctions européennes adoptées après février 2022 : elles passent d'un maximum de 115,9 M€ à seulement 0,2 M€ en 2025 (−99,9 % par rapport au pic). Les exportations vers la Russie suivent une trajectoire similaire, chutant de 13,4 M€ à 0,1 M€ (−99,1 %). L'Ukraine, qui avait atteint 51,1 M€ d'exportations vers l'UE, voit aussi ses flux se réduire drastiquement en raison du conflit.
2.3 Des échanges avec le Royaume-Uni en repli, malgré le maintien de liens commerciaux
Le Royaume-Uni, partenaire historique majeur, connaît un déclin progressif des deux côtés de la Manche. Les exportations de l'UE vers le Royaume-Uni passent de 33,6 M€ à 31,1 M€ (−7,3 %), tandis que les importations en provenance du Royaume-Uni reculent de 16,4 M€ à 10,5 M€ (−35,8 %). Le Brexit et les frictions commerciales associées ont manifestement pesé sur ces échanges, sans pour autant les rompre.
2.4 Une concentration accrue des importations
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) mesurant la concentration des importations en valeur est passé de 2 081 à 2 700 (+29,7 %). Ce niveau supérieur à 2 500 indique un marché des importations de plus en plus concentré autour de quelques fournisseurs dominants (principalement la Chine et la Turquie). À l'inverse, le HHI des exportations a légèrement baissé de 987 à 904 (−8,4 %), signe d'une diversification des débouchés à l'exportation. L'UE s'approvisionne donc auprès d'un nombre réduit de partenaires tout en élargissant sa base de clients.
Au sein de l'UE, la Pologne est devenue le premier État membre importateur (99,0 M€ en 2025, +237,9 %), suivie des Pays-Bas (40,6 M€) et de l'Allemagne (38,7 M€). À l'exportation, l'Allemagne (88,6 M€, +75,8 %), l'Italie (55,2 M€, +55,7 %) et la Tchéquie (29,3 M€, +58,3 %) dominent, confirmant la spécialisation de ces pays dans la production de fils d'alliés à forte valeur ajoutée (RSCA de 0,62 pour la Tchéquie et de 0,46 pour l'Italie en 2025).
3. Des dynamiques de prix divergentes et une volatilité géopolitique marquée
3.1 Un écart de prix import/export qui se creuse nettement
L'un des faits marquants de la période est la divergence croissante entre les prix unitaires à l'exportation et à l'importation :
| Année | Prix export (€/t) | Prix import (€/t) | Rapport export/import |
|---|---|---|---|
| 2015 | 1 745 | 1 098 | 1,59 |
| 2025 | 2 298 | 1 033 | 2,22 |
| Pic export | 2 435 | — | — |
| Pic import | — | 1 377 | — |
En 2015, un tonne de fil d'allié exporté par l'UE valait en moyenne 1,59 fois le prix d'une tonne importée. En 2025, ce rapport atteint 2,22. L'UE s'est ainsi positionnée sur des créneaux de qualité supérieure ou de spécification élevée, tandis que les importations captent les segments plus standardisés et à moindre coût.
Cette dynamique se retrouve au niveau des sous-produits. Le segment NC 722990 (autres fils d'alliés) affiche un prix à l'exportation de 2 616 €/t en 2025, contre 1 077 €/t à l'importation. Le segment NC 722920 (fils silicomanganeux) présente un écart plus modeste : 1 729 €/t à l'exportation contre 956 €/t à l'importation. Les exportations de NC 722990 ont par ailleurs progressé de +34 % en prix unitaire sur la période, tandis que leurs importations ont reculé de −15 %.
3.2 Une volatilité hétérogène selon les partenaires
Les indicateurs de volatilité, mesurés par le coefficient de variation (CV), révèlent des disparités importantes entre partenaires :
Importations — CV les plus élevés :
| Partenaire | CV |
|---|---|
| Brésil | 1,57 |
| Ukraine | 1,55 |
| Russie | 1,54 |
| Turquie | 0,73 |
| Royaume-Uni | 0,52 |
Exportations — CV les plus élevés :
| Partenaire | CV |
|---|---|
| Japon | 0,91 |
| Russie | 0,61 |
| Mexique | 0,56 |
| Inde | 0,50 |
| Turquie | 0,44 |
Les partenaires les plus volatiles à l'importation (Brésil, Ukraine, Russie) sont aussi ceux qui ont connu les bouleversements les plus violents — sanctions, conflits armés, instabilité monétaire. À l'exportation, le Japon présente la volatilité la plus élevée (CV = 0,91), reflétant des flux irréguliers. En comparaison, les partenaires historiques comme les États-Unis (CV = 0,11) et le Royaume-Uni (CV = 0,21) offrent des flux beaucoup plus stables.
3.3 Des chocs de prix significatifs concentrés en 2017 et 2022
L'analyse des événements de choc identifie trois épisodes marquants :
| Événement | Type | Fluctuation | Année | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| UE → Royaume-Uni | Prix export | +47,2 % | 2022 | 16,6 % |
| UE → Turquie | Prix export | +42,7 % | 2022 | 7,6 % |
| Russie → UE | Prix import | +183,6 % | 2017 | 10,4 % |
Le choc d'importation depuis la Russie en 2017 (hausse de prix de +183,6 %) pourrait être lié à des mesures antidumping ou à des tensions commerciales préexistantes. Les deux chocs à l'exportation en 2022 (Royaume-Uni +47,2 %, Turquie +42,7 %) coïncident avec la crise énergétique européenne et la forte inflation des coûts de production de l'acier, qui ont mécaniquement rejailli sur les prix de vente à l'exportation. Ces épisodes illustrent la transmission rapide des chocs de coûts dans les chaînes de valeur de l'acier.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen du fil en acier allié (NC 7229) a connu une triple transformation. D'une part, l'UE est passée d'une position d'autonomie commerciale à une dépendance nette vis-à-vis des importations, avec un solde passé de +9 M€ à −93 M€. D'autre part, la géographie des échanges a été profondément remodelée : la Chine et la Turquie se sont imposées comme fournisseurs dominants, tandis que les flux avec la Russie et l'Ukraine se sont effondrés sous l'effet des sanctions et du conflit armé. Enfin, l'écart de prix entre exportations et importations s'est considérablement creusé, suggérant que l'industrie européenne s'est spécialisée dans des produits de niche à haute valeur ajoutée tout en important des volumes croissants de fil standardisé à prix compétitif. Cette évolution, qui s'inscrit dans un mouvement plus large de restructuration de la sidérurgie européenne, comporte des enjeux de souveraineté industrielle — la concentration des importations autour de quelques partenaires (HHI en hausse de +30 %) accroît la vulnérabilité de l'UE aux chocs d'approvisionnement extérieurs.