Évolution du marché : Aciers alliés demi-produits (CN 7224) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution du commerce extérieur de l'Union européenne pour la nomenclature combinée 7224, qui couvre les aciers alliés autres qu'inoxydables en lingots ou formes primaires ainsi que les demi-produits correspondants. La période étudiée, allant de 2015 à 2025, traverse plusieurs chocs majeurs — la pandémie de Covid-19, la crise énergétique européenne et les sanctions contre la Russie — qui ont profondément reconfiguré les flux commerciaux de ce segment stratégique de la sidérurgie européenne.
Sur l'ensemble de la période, l'Union européenne demeure importatrice nette de produits CN 7224. Toutefois, la trajectoire du commerce n'est pas linéaire : les volumes importés ont reculé de 21,1 %, tandis que les prix unitaires à l'importation ont grimpé de 46,6 %, reflétant à la fois une transformation structurelle de l'offre et des tensions géopolitiques persistantes. Les exportations, quant à elles, ont progressé en valeur (+54,1 %), permettant une réduction notable du déficit commercial.
L'analyse s'organise autour de trois axes principaux : d'abord, la dynamique générale des volumes et des prix ; ensuite, la restructuration géographique des partenaires commerciaux ; enfin, la transformation de la production européenne et la spécialisation des États membres.
1. Une contraction des volumes échangés au profit d'une inflation des prix
1.1 Les importations en volume reculent significativement
Entre 2015 et 2025, les importations de l'UE en provenance des pays tiers ont diminué de 558 723 tonnes à 440 960 tonnes, soit un recul de 21,1 %. Cette baisse est concentrée sur le sous-produit dominant, les demi-produits (CN 722490), dont les importations sont passées de 542 880 tonnes à 437 773 tonnes sur la même période. Le segment des lingots et formes primaires (CN 722410), nettement plus marginal, affiche des volumes irréguliers mais globalement faibles (de 15 843 tonnes à 3 187 tonnes) (Vue d'ensemble du commerce).
Le creux le plus marquant se situe en 2019–2020, où les importations totales n'atteignaient que 187 446 tonnes, sous l'effet conjugué de la crise sanitaire et du ralentissement industriel.
1.2 Les prix unitaires à l'importation presque multipliés par 1,5
Malgré la contraction des volumes, la valeur totale des importations a progressé de 15,7 %, passant de 259,4 millions d'euros à 300,1 millions d'euros. Ce paradoxe s'explique par une hausse spectaculaire des prix unitaires à l'importation : de 464 €/t en 2015 à 680 €/t en 2025, soit une progression de 46,6 %. Le pic a été atteint en 2022 (1 050 €/t), en pleine crise énergétique et consécutivement aux perturbations liées à la guerre en Ukraine (Vue d'ensemble du commerce).
1.3 Les exportations en forte croissance, tirées par le Royaume-Uni et la Chine
Les exportations hors UE ont connu une trajectoire ascendante : de 119 531 tonnes (2015) à 185 073 tonnes (2025), soit +54,8 %. En valeur, la progression atteint +54,1 % (de 147,8 M€ à 227,8 M€). Les prix à l'exportation sont restés remarquablement stables autour de 1 230 €/t sur l'ensemble de la période, avec une légère baisse de 0,4 %.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (volume) | 558 723 t | 440 960 t | −21,1 % |
| Importations (valeur) | 259,4 M€ | 300,1 M€ | +15,7 % |
| Prix moyen import. | 464 €/t | 680 €/t | +46,6 % |
| Exportations (volume) | 119 531 t | 185 073 t | +54,8 % |
| Exportations (valeur) | 147,8 M€ | 227,8 M€ | +54,1 % |
| Prix moyen export. | 1 236 €/t | 1 231 €/t | −0,4 % |
| Solde commercial | −111,7 M€ | −72,3 M€ | +35,3 % |
Le déficit commercial s'est ainsi réduit de 35,3 %, passant de −111,7 M€ à −72,3 M€. En 2022, l'UE a même brièvement affiché un excédent record de 295,8 M€, porté par l'envolée des prix à l'exportation (Vue d'ensemble du commerce).
2. Un profond réalignement géographique des approvisionnements et des débouchés
2.1 Le recul spectaculaire de la Russie et de l'Ukraine comme fournisseurs
La Fédération de Russie était de loin le premier fournisseur de l'UE en 2015, avec 130,6 M€ d'importations. En 2025, ce montant a chuté à 68,0 M€ (−47,9 %). L'Ukraine a connu un recul encore plus prononcé : de 33,3 M€ à 12,0 M€ (−63,9 %). Ces évolutions reflètent directement l'impact des sanctions européennes contre la Russie à partir de 2022, ainsi que les destructions d'infrastructures sidérurgiques ukrainiennes liées au conflit (Partenaires principaux par valeur).
L'indice de concentration des importations (HHI) confirme cette diversification : il est passé de 2 910 à 1 774 (−39 %), signe d'une dépendance moindre envers un petit nombre de fournisseurs (Concentration HHI).
2.2 La montée en puissance de la Chine, de la Turquie et du Viêt Nam
Le vide laissé par la Russie a été comblé par de nouveaux fournisseurs :
| Fournisseur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 3,3 M€ | 70,6 M€ | +2 034 % |
| Turquie | 25,0 M€ | 66,6 M€ | +167 % |
| Viêt Nam | 0,04 M€ | 36,6 M€ | +95 361 723 % |
La Chine est ainsi devenue le premier fournisseur de l'UE en 2025, dépassant la Russie, avec une progression de plus de 2 000 %. Le Viêt Nam, pratiquement absent en 2015, figure désormais parmi les cinq premiers partenaires. La Turquie a également considérablement renforcé sa position. Ces dynamiques témoignent d'une reconfiguration profonde des chaînes d'approvisionnement européennes (Partenaires principaux par valeur).
2.3 Des chocs d'approvisionnement révélateurs des nouvelles vulnérabilités
L'analyse de la volatilité des flux révèle des risques concentrés sur les nouveaux partenaires. La Chine affiche un coefficient de variation (CV) de 1,36 sur les importations, et le Viêt Nam de 0,86, des niveaux élevés qui signalent une instabilité structurelle. Les événements de choc les plus marquants incluent un choc d'offre sur les importations en provenance du Brésil en 2022 (baisse de 97 %) et des chocs de prix à l'exportation vers le Mexique en 2023 (hausse de 416 %) (Volatilité et chocs).
2.4 Le Royaume-Uni, débouché clé pour les exportations européennes
Côté exportations, le Royaume-Uni s'est imposé comme le premier partaire de l'UE en 2025, avec 64,5 M€ (contre 22,1 M€ en 2015, soit +191,6 %), dépassant les États-Unis (38,5 M€). Cette progression s'explique vraisemblablement par les besoins de réapprovisionnement britanniques post-Brexit. La Chine est également devenue un débouché important (36,9 M€, +86,6 %), tandis que l'Arabie saoudite et le Mexique ont quasi disparu des destinations d'exportation (−94 % chacun) (Partenaires principaux par valeur).
L'indice HHI des exportations a augmenté de 47,7 % (de 1 146 à 1 692), indiquant une concentration croissante des débouchés autour de quelques partenaires clés (Concentration HHI).
3. Une production européenne en repli de volume mais en hausse de valeur
3.1 Des volumes de production en net déclin
La production européenne de produits CN 7224 a diminué de manière significative sur la période, passant de 4,12 milliards de kilogrammes (2015) à 3,18 milliards de kg (2025), soit un recul de 22,8 %. Le minimum a été atteint en 2020 (2,33 milliards de kg), année de la pandémie, avant une reprise partielle. Ce déclin structurel des volumes s'inscrit dans un contexte plus large de désindustrialisation partielle de la sidérurgie européenne, sous pression des coûts énergétiques et de la concurrence internationale (Volumes de production).
3.2 Une valeur de production plus que doublée
Paradoxalement, la valeur de la production européenne a plus que doublé : de 1,50 milliard d'euros à 3,30 milliards d'euros (+120,7 %). Ce mouvement indique un repositionnement vers des produits à plus forte valeur ajoutée, les producteurs européens compensant la perte de volumes par des aciers alliés de spécialité à prix plus élevé (Volumes de production).
3.3 Une spécialisation géographique concentrée au cœur de l'Europe continentale
En 2025, les cinq États membres les plus spécialisés dans la production de CN 7224 sont l'Autriche (RSCA : 0,65), l'Italie (0,30), la Tchéquie (0,23), l'Allemagne (0,21) et la Belgique (0,03). L'Allemagne domine en termes de part de production (32,3 %), suivie de l'Italie (14,9 %) et de la Belgique (9,0 %). À l'inverse, l'Irelande, la Bulgarie, la Lettonie, la Lituanie et la Slovaquie affichent un RSCA quasi nul, indiquant une absence quasi totale de spécialisation dans ce segment (Spécialisation).
3.4 Une dépendance aux importations en légère hausse
La dépendance nette aux importations a progressé de 0,18 % à 3,7 % sur la période, avec un pic à 5,4 %. Bien que ces niveaux restent modérés par rapport à d'autres secteurs, la tendance est clairement à la hausse. L'intensité commerciale a suivi une trajectoire similaire (de 0,3 % à 6,2 %), tout comme la propension à exporter (de 0,06 % à 1,3 %), suggérant une ouverture croissante du marché européen (Dépendance aux importations).
Conclusion
Le marché européen des aciers alliés demi-produits (CN 7224) a connu, entre 2015 et 2025, une triple transformation : une contraction des volumes échangés compensée par l'inflation des prix, un réalignement géopolitique majeur des flux commerciaux, et un repositionnement de la production européenne vers des segments à plus forte valeur ajoutée.
Le recul de la Russie comme fournisseur, conséquence directe des sanctions, a ouvert la voie à l'émergence de la Chine et de la Turquie comme partenaires commerciaux incontournables — introduisant de nouvelles dépendances et de nouvelles vulnérabilités, comme en témoigne la forte volatilité des flux avec ces partenaires. Parallèlement, le Brexit a transformé le Royaume-Uni en débouché de premier rang pour les exportations européennes.
La capacité de l'industrie sidérurgique européenne à maintenir une production de valeur croissante malgré la baisse des volumes constitue un signal positif, mais la progression de la dépendance nette aux importations appelle une vigilance accrue sur la sécurité des approvisionnements en matières premières stratégiques pour l'industrie européenne.