Évolution du marché : Farines animales (CN 2301) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 2301 couvre les farines, poudres et agglomérés sous forme de pellets de viandes, d'abats, de poissons ou de crustacés, impropres à l'alimentation humaine, ainsi que les cretons. Ce produit, issu des résidus des industries alimentaires et principalement destiné à l'alimentation animale, constitue un segment stratégique au croisement de l'industrie agroalimentaire, de la pêche et de l'élevage. La période 2015–2025 a été marquée par des bouleversements majeurs : pandémie de Covid-19, crise énergétique de 2022, montée des préoccupations environnementales et reconfiguration des chaînes d'approvisionnement mondiales. Le présent rapport analyse l'évolution des échanges extra-européens de l'UE sur ce produit, en identifiant les dynamiques structurelles qui ont transformé le positionnement de l'Union sur ce marché.
1. Croissance vigoureuse de la production et basculement vers l'excédent commercial
La production européenne de farines animales a connu une expansion spectaculaire
Sur la période étudiée, la production de l'UE en volume est passée de 2 031 054 tonnes à 3 400 000 tonnes, soit une hausse de +67,4 %. En valeur, la progression est encore plus marquée : la production est passée de 581,8 M€ à 2 130,0 M€, soit un bond de +266,1 %. L'écart entre la croissance en volume et celle en valeur reflète une hausse significative des prix de production sur la période, notamment sous l'effet de la flambée des coûts énergétiques et des matières premières en 2022. Cette dynamique a profondément modifié l'équilibre structurel entre production, importations et exportations de l'UE.
Les exportations ont progressé nettement plus vite que les importations, transformant l'UE en exportateur net
Les échanges extra-européens de l'UE témoignent d'un basculement structurel :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (valeur) | 665,9 M€ | 863,6 M€ | +29,7 % |
| Exportations (volume) | 1 037 931 t | 1 458 993 t | +40,6 % |
| Importations (valeur) | 396,8 M€ | 507,2 M€ | +27,8 % |
| Importations (volume) | 387 336 t | 411 643 t | +6,3 % |
| Balance commerciale | +269,1 M€ | +356,4 M€ | +32,4 % |
L'excédent commercial s'est donc consolidé. Le ratio de dépendance aux importations nettes est passé de +29,5 % en 2015 (l'UE était encore importatrice nette) à -27,1 % en 2025 (l'UE est devenue exportatrice nette). Ce retournement, d'une amplitude de près de 60 points, illustre une transformation profonde de l'autonomie européenne dans ce secteur. Parallèlement, la propension à exporter est passée de 23,0 % à 39,4 % (+71,5 %), signifiant que les producteurs européens consacrent une part croissante de leur output aux marchés tiers.
La dynamique segmentaire révèle une spécialisation fonctionnelle : farines de viande à l'export, farines de poisson à l'import
La décomposition par sous-produit met en lumière une asymétrie structurante :
Exportations (volume) :
| Segment | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Farine de viande/abats (230110) | 815 192 t | 1 243 033 t | +52,5 % |
| Farine de poisson (230120) | 222 739 t | 215 960 t | -3,0 % |
Importations (volume) :
| Segment | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Farine de poisson (230120) | 255 019 t | 304 634 t | +19,5 % |
| Farine de viande/abats (230110) | 132 317 t | 107 009 t | -19,1 % |
L'UE exporte principalement de la farine de viande (85 % du volume exporté en 2025), tandis qu'elle importe majoritairement de la farine de poisson (74 % du volume importé). L'écart de prix est considérable : la farine de poisson s'échange à environ 1 444 €/t à l'import et 1 825 €/t à l'export, contre respectivement 629 €/t et 378 €/t pour la farine de viande. Cette structure reflète à la fois la puissance de l'industrie européenne de transformation des sous-produits carnés et la dépendance de ses secteurs aquacole et halieutique envers des approvisionnements en farine de poisson souvent extra-européens.
2. Une géographie commerciale en profonde mutation, polarisée autour de quelques hubs
Le Danemark s'impose comme le cœur de la chaîne de valeur européenne
En 2025, le Danemark occupe une position dominante dans le commerce extra-européen de farines animales :
| État membre | Rôle | Valeur 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|
| Danemark | 1ᵉʳ exportateur | 330,9 M€ | +58,5 % |
| Danemark | 2ᵉ importateur | 173,8 M€ | +86,8 % |
| Allemagne | 2ᵉ exportateur | 110,1 M€ | -24,0 % |
| Espagne | 3ᵉ importateur | 95,8 M€ | +166,8 % |
| Italie | 4ᵉ exportateur | 83,2 M€ | +95,4 % |
Le Danemark est simultanément le premier exportateur et le deuxième importateur de l'UE, ce qui suggère un rôle de hub de transformation et de réexportation. Le pays importe des matières premières (notamment de la farine de poisson) pour les transformer et les réexporter sous forme de produits à plus forte valeur ajoutée. En 2025, le Danemark concentre 10,1 % de la production européenne de CN 2301 mais affiche un indice de spécialisation RCA de 5,84 et un RSCA de 0,71, le plus élevé de l'UE, confirmant une avantage comparatif net et massif dans ce secteur. À l'inverse, l'Allemagne, autrefois premier exportateur (144,9 M€ en 2015), a vu sa position s'éroder (-24 %) au profit de la péninsule ibérique et de l'Italie, dont les exportations ont bondi respectivement de +216 % (Espagne) et +95,4 % (Italie).
La carte des partenaires d'importation s'est profondément réorganisée
Les principaux fournisseurs de l'UE ont connu des trajectoires très contrastées :
| Partenaire | Import 2015 | Import 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Norvège | 66,7 M€ | 60,4 M€ | -9,5 % |
| Pérou | 57,0 M€ | 89,9 M€ | +57,7 % |
| Maroc | 46,3 M€ | 68,1 M€ | +47,0 % |
| Chili | 27,3 M€ | 69,8 M€ | +155,7 % |
| Afrique du Sud | 14,2 M€ | 64,3 M€ | +354,2 % |
| Islande | 63,9 M€ | 4,1 M€ | -93,6 % |
| Royaume-Uni | 40,8 M€ | 16,8 M€ | -58,8 % |
L'effondrement des importations en provenance d'Islande (-93,6 %) est le changement le plus spectaculaire. En 2015, l'Islande était le deuxième fournisseur de l'UE ; en 2025, elle n'occupe plus qu'une position marginale. Ce recul pourrait s'expliquer par la réorientation des flux islandais vers d'autres marchés ou par des évolutions réglementaires. En parallèle, l'Afrique du Sud (+354 %) et le Chili (+156 %) ont émergé comme des fournisseurs majeurs, reflétant la montée en puissance des producteurs de farine de poisson de l'hémisphère sud, en lien avec l'essor de l'aquaculture mondiale et la recherche de diversification des sources d'approvisionnement. Le Royaume-Uni a vu ses exportations vers l'UE chuter de 58,8 %, vraisemblablement sous l'effet du Brexit et de la mise en place de barrières douanières et sanitaires post-2020.
Les exportations se concentrent vers un nombre limité de destinations, avec l'émergence fulgurante de Singapour
Côté destinations à l'export, la dynamique est marquée par une polarisation croissante :
| Destination | Export 2015 | Export 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Norvège | 123,6 M€ | 258,8 M€ | +109,4 % |
| Thaïlande | 74,9 M€ | 79,7 M€ | +6,4 % |
| Royaume-Uni | 70,5 M€ | 77,6 M€ | +10,1 % |
| Viêt Nam | 53,6 M€ | 69,7 M€ | +29,9 % |
| Singapour | 1,6 M€ | 41,6 M€ | +2 552 % |
| Philippines | 26,3 M€ | 39,2 M€ | +48,6 % |
| Chili | 36,9 M€ | 33,5 M€ | -9,1 % |
La Norvège est devenue de loin le premier client de l'UE (+109,4 %), avec 258,8 M€ en 2025, soit près de 30 % des exportations totales. L'explosion des exportations vers Singapour (+2 552 %) est remarquable : ce petit État joue probablement un rôle de plateforme de redistribution vers les marchés d'Asie du Sud-Est. L'indice de concentration HHI des exportations est passé de 816 à 1 248 (+53 %), confirmant une concentration croissante des débouchés à l'export. À l'inverse, l'HHI des importations est resté relativement stable (de 1 121 à 1 061, -5,3 %), indiquant une diversification modérée mais maintenue des sources d'approvisionnement.
3. Volatilité des prix et chocs d'approvisionnement : les leçons de 2022
L'année 2022 a été marquée par des chocs de prix majeurs sur les importations
L'analyse des chocs détectés sur la période révèle que trois événements de prix majeurs se sont concentrés en 2022 :
| Partenaire | Type de choc | Amplitude | Part de valeur |
|---|---|---|---|
| Nouvelle-Zélande | Prix à l'import | +53,0 % | 5,4 % |
| Pérou | Prix à l'import | +32,4 % | 15,1 % |
| Îles Féroé | Prix à l'import | +38,6 % | 6,7 % |
Ces trois chocs, tous détectés autour de 2022, coïncident avec la crise énergétique mondiale déclenchée par l'invasion russe de l'Ukraine et les perturbations persistantes des chaînes d'approvisionnement post-Covid. La hausse des coûts de l'énergie a directement impacté les coûts de production des farines de poisson (séchage, transformation), tandis que la flambée des prix des céréales et des oléagineux a rehaussé les coûts de production des farines de viande. Le choc sur le Pérou, qui représente 15,1 % de la valeur des importations, est particulièrement significatif : le Pérou est le premier producteur mondial de farine de poisson (anchois du courant de Humboldt), et toute perturbation de sa production a un effet d'amplification sur les prix mondiaux. L'indice d'anomalie atteint 10,4 pour la Nouvelle-Zélande et 6,6 pour le Pérou, des niveaux très élevés.
Les coefficients de variation révèlent une hétérogénéité marquée de la volatilité selon les partenaires
Les profils de volatilité des partenaires commerciaux présentent des contrastes frappants :
Importations les plus volatiles (CV) :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| États-Unis | 0,844 |
| Mauritanie | 0,718 |
| Islande | 0,700 |
| Îles Féroé | 0,512 |
| Pérou | 0,505 |
Exportations les plus volatiles (CV) :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| Bangladesh | 0,754 |
| Indonésie | 0,702 |
| Cambodge | 0,668 |
| Myanmar | 0,663 |
| Philippines | 0,564 |
Les partenaires les plus volatiles à l'import (États-Unis, Mauritanie, Islande) sont des fournisseurs de taille relativement modeste ou en déclin rapide, dont les flux sont sensibles à des événements idiosyncratiques. À l'export, la volatilité est concentrée sur les marchés d'Asie du Sud-Est et du Sud asiatique (Bangladesh, Indonésie, Cambodge, Myanmar), des marchés émergents à forte croissance mais dont la demande est cyclique. À l'inverse, les partenaires les plus stables — la Norvège (CV = 0,16 à l'import, 0,31 à l'export), la Thaïlande (CV = 0,13 à l'export) et le Chili (CV = 0,15 à l'export) — constituent des ancrages fiables pour les flux commerciaux européens.
L'UE a renforcé son autonomie mais reste structurellement exposée sur la farine de poisson
Malgré le basculement vers l'excédent commercial, la structure segmentaire des importations révèle une vulnérabilité persistante. Les importations de farine de poisson (230120) ont atteint 304 634 tonnes en 2025, un niveau supérieur à celui de 2015, et leur prix moyen a culminé à 1 703 €/t en 2023 avant de se stabiliser à 1 444 €/t en 2025. L'UE reste donc dépendante de sources extérieures pour cet intrant stratégique de l'aquaculture. La propension à exporter (score de saillance de 82,1) domine nettement l'intensité commerciale (9,9), confirmant que le positionnement de l'UE sur ce marché est désormais celui d'un acteur tourné vers l'extérieur, mais dont la compétitivité repose en partie sur des importations de matière première à haut prix et à volatilité élevée.
Conclusion
La période 2015–2025 a transformé l'UE d'importatrice nette en exportatrice nette de farines animales (CN 2301), portée par une production en hausse de 67 % en volume et une propension à exporter en forte croissance. Cette mutation est le fruit d'une spécialisation fonctionnelle efficace : l'UE excelle dans la production et l'exportation de farines de viande, tout en important de la farine de poisson à des prix élevés pour alimenter son secteur aquacole. La géographie commerciale s'est considérablement restructurée, avec l'ascension du Danemark comme hub central, l'effondrement de l'Islande comme fournisseur, et l'émergence de nouveaux partenaires en Afrique du Sud et au Chili. La concentration croissante des exportations vers la Norvège et l'Asie du Sud-Est constitue un risque latent, que la volatilité des prix constatée en 2022 invite à surveiller. L'Union européenne dispose désormais d'une base productive solide dans ce secteur, mais sa dépendance résiduelle envers la farine de poisson importée et la volatilité de certains partenaires appellent à une vigilance soutenue en matière de sécurité des approvisionnements.