Évolution du marché : Thé (CN 0902) — 2015–2025
Introduction
Le thé (code NC 0902, « Thé, même aromatisé ») constitue un poste significatif du commerce agroalimentaire de l'Union européenne. Sur la période 2015–2025, l'UE demeure structurellement déficitaire sur ce produit, avec un déficit commercial qui s'est creusé de −323 M€ à −384 M€. Toutefois, cette aggravation masque des dynamiques profondes et parfois contradictoires : les volumes importés et exportés reculent tandis que les valeurs augmentent fortement sous l'effet de la hausse des prix unitaires. Parallèlement, la géographie des échanges s'est considérablement restructurée sous l'effet du Brexit et des sanctions contre la Russie, tandis que la production intérieure de l'UE connaît une mutation profonde. Ce rapport analyse ces tendances en trois volets.
1. Des volumes en repli mais des valeurs en hausse : l'effet prix domine
Le déficit commercial se creuse malgré une valeur des exportations en forte progression
Entre 2015 et 2025, la valeur des importations de thé de l'UE est passée de 519 M€ à 650 M€ (+25,2 %), tandis que celle des exportations est passée de 196 M€ à 266 M€ (+35,4 %). Le déficit commercial s'établit ainsi à −384 M€ en 2025, en aggravation de 19,0 % par rapport à 2015.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 519 M€ | 650 M€ | +25,2 % |
| Exportations (valeur) | 196 M€ | 266 M€ | +35,4 % |
| Solde commercial | −323 M€ | −384 M€ | −19,0 % |
Voir l'aperçu général du commerce
Les volumes physiques reculent significativement des deux côtés
Ce qui frappe d'emblée, c'est la divergence entre les trajectoires de valeur et de volume. Les quantités importées ont diminué de 134 708 t à 125 436 t (−6,9 %), tandis que les exportations ont chuté de 24 777 t à 20 611 t (−16,8 %). Le volume importé a atteint un point bas à 112 411 t (en 2023) avant de se reprendre partiellement. La contraction des exportations est encore plus marquée, avec un minimum de 19 968 t en 2023.
| Flux | Volume 2015 | Volume 2025 | Minimum | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Importations | 134 708 t | 125 436 t | 112 411 t (2023) | −6,9 % |
| Exportations | 24 777 t | 20 611 t | 19 968 t (2023) | −16,8 % |
La hausse des prix unitaires compense et au-delà la baisse des volumes
C'est la forte augmentation des prix unitaires qui explique la hausse des valeurs commerciales. Le prix moyen à l'importation est passé de 3 853 €/t à 5 181 €/t (+34,5 %), tandis que le prix moyen à l'exportation a bondi de 7 920 €/t à 12 896 €/t (+62,8 %). L'écart de prix entre exportations et importations — reflet d'une spécialisation européenne vers des thés à plus forte valeur ajoutée (thés conditionnés en petits emballages, thés de spécialité) — s'est considérablement élargi : le prix d'exportation représente désormais 2,5 fois le prix d'importation, contre 2,1 fois en 2015.
| Prix moyen | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importation (€/t) | 3 853 | 5 181 | +34,5 % |
| Exportation (€/t) | 7 920 | 12 896 | +62,8 % |
2. Restructuration géographique des échanges : Brexit, sanctions et nouveaux relais de croissance
L'approvisionnement importé se réoriente : Sri Lanka en tête, recul du Royaume-Uni
Les principaux fournisseurs de thé de l'UE restent des pays producteurs classiques, mais avec des trajectoires très divergentes :
| Partenaire (importations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 103 M€ | 119 M€ | +15,7 % |
| Sri Lanka | 95 M€ | 137 M€ | +44,9 % |
| Inde | 76 M€ | 95 M€ | +25,9 % |
| Kenya | 36 M€ | 47 M€ | +29,6 % |
| Royaume-Uni | 76 M€ | 52 M€ | −31,7 % |
| Argentine | 7 M€ | 8 M€ | +12,9 % |
| Malawi | 8 M€ | 8 M€ | −7,4 % |
Voir les partenaires par valeur
Le cas du Royaume-Uni est particulièrement significatif : alors qu'il figurait parmi les trois premiers fournisseurs de l'UE en 2015 (76 M€), il a reculé à 52 M€ (−31,7 %). Le Royaume-Uni, historiquement plaque tournante du commerce du thé en Europe (notamment via les ventes de Londres et la réexportation), a vu son rôle se réduire après le Brexit, probablement en raison de la mise en place de formalités douanières et de la réorganisation des flux logistiques. En parallèle, le Sri Lanka (+44,9 %) a consolidé sa position, tandis que le Vietnam (dont la volatilité des flux est la plus élevée, avec un coefficient de variation de 0,70) et la Turquie émergent comme sources alternatives.
Les marchés d'exportation se déplacent vers l'Amérique et l'Océanie
Du côté des exportations, la restructuration est encore plus frappante :
| Partenaire (exportations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 27 M€ | 45 M€ | +65,3 % |
| Australie | 5 M€ | 22 M€ | +309,5 % |
| Royaume-Uni | 42 M€ | 37 M€ | −11,7 % |
| Suisse | 16 M€ | 21 M€ | +30,1 % |
| Russie | 14 M€ | 5 M€ | −61,0 % |
| Norvège | 15 M€ | 14 M€ | −7,3 % |
| Maroc | 5 M€ | 7 M€ | +50,2 % |
Voir les partenaires par valeur
L'Australie est le cas le plus spectaculaire : les exportations vers ce pays ont été multipliées par plus de 4 (de 5 M€ à 22 M€, +309,5 %). Les États-Unis confirment leur rôle de premier débouché extra-européen avec une progression de 65,3 %. À l'inverse, les exportations vers la Russie se sont effondrées de 14 M€ à 5 M€ (−61,0 %), en lien avec les sanctions économiques imposées après 2022 et la volatilité structurelle de ce marché (coefficient de variation de 0,42).
La concentration des partenaires commerciaux évolue de manière asymétrique
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur est passé de 1 251 à 1 332 (+6,4 %), signalant une légère augmentation de la concentration, cohérente avec le recul du Royaume-Uni et la montée du Sri Lanka. À l'inverse, le HHI des exportations a diminué de 941 à 771 (−18,0 %), indiquant une diversification des débouchés — les marchés australien, américain et marocain compensant le recul russe.
3. Montée du thé vert et reconfiguration de la production et des spécialisations intra-européennes
Le thé vert en petit conditionnement, segment star à l'importation
La ventilation par sous-position du code 0902 révèle des dynamiques segmentaires très contrastées à l'importation :
| Segment | Volume importé 2015 | Volume importé 2025 | Valeur importée 2015 | Valeur importée 2025 | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 090240 — Thé noir, >3 kg | 78 042 t | 67 066 t | 205 M€ | 199 M€ | 2 628 | 2 973 |
| 090230 — Thé noir, ≤3 kg | 23 778 t | 25 530 t | 152 M€ | 203 M€ | 6 409 | 7 965 |
| 090220 — Thé vert, >3 kg | 23 121 t | 21 173 t | 79 M€ | 102 M€ | 3 416 | 4 829 |
| 090210 — Thé vert, ≤3 kg | 9 768 t | 11 667 t | 83 M€ | 145 M€ | 8 457 | 12 415 |
Voir la ventilation par segment
Le segment le plus dynamique est le thé vert en conditionnement ≤3 kg (090210) : sa valeur importée a bondi de 83 M€ à 145 M€ (+75,0 %), porté par un prix unitaire qui a grimpé de 8 457 €/t à 12 415 €/t (+46,8 %). Ce segment, qui représente désormais 22 % de la valeur totale des importations contre 16 % en 2015, reflète la demande croissante des consommateurs européens pour le thé vert de qualité en format retail. Le thé noir en petit conditionnement (090230) confirme également sa dynamique haussière (+33,8 % en valeur), tandis que le thé noir en vrac (>3 kg, 090240) stagne en valeur et perd du volume (−14,1 %).
À l'exportation, le thé noir en petit conditionnement domine mais le thé vert progresse
| Segment | Volume exporté 2015 | Volume exporté 2025 | Valeur exportée 2015 | Valeur exportée 2025 |
|---|---|---|---|---|
| 090230 — Thé noir, ≤3 kg | 8 100 t | 11 334 t | 87 M€ | 147 M€ |
| 090240 — Thé noir, >3 kg | 11 765 t | 4 770 t | 47 M€ | 35 M€ |
| 090210 — Thé vert, ≤3 kg | 2 357 t | 2 815 t | 45 M€ | 63 M€ |
| 090220 — Thé vert, >3 kg | 2 555 t | 1 692 t | 17 M€ | 20 M€ |
Le thé noir en petit conditionnement (090230) est le moteur des exportations européennes : son volume a augmenté de 40 % et sa valeur de 70 %. Ce segment, qui représente 55 % de la valeur exportée en 2025, incarne la spécialisation de l'UE dans le reconditionnement et la valorisation de thés importés en vrac. En revanche, le thé noir en vrac à l'exportation s'est effondré de 11 765 t à 4 770 t (−59,4 %), confirmant que l'UE ne joue plus un rôle significatif de réexportateur de thé en vrac.
La production intérieure se contracte en volume mais se valorise
La production PRODCOM de thé dans l'UE a connu une transformation radicale : les quantités produites ont chuté de 240 207 t à 100 196 t (−58,3 %), tandis que la valeur a augmenté de 749 M€ à 943 M€ (+25,8 %). Le prix implicite de la production est ainsi passé d'environ 3,12 €/kg à 9,41 €/kg, soit un triplement, ce qui suggère un glissement massif vers des produits à plus forte valeur ajoutée (mélanges de spécialité, conditionnement premium, thé aromatisé).
Voir les volumes de production
La Pologne, moteur inattendu des exportations et championne de la spécialisation
Au sein de l'UE, la hiérarchie des exportateurs s'est profondément reconfigurée :
| Pays exportateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Pologne | 45 M€ | 121 M€ | +168,0 % |
| Allemagne | 75 M€ | 75 M€ | −0,3 % |
| France | 26 M€ | 25 M€ | −3,3 % |
| Pays-Bas | 20 M€ | 11 M€ | −44,7 % |
| Irlande | 5 M€ | 7 M€ | +47,1 % |
Voir les États membres par valeur d'exportation
La Pologne a plus que triplé ses exportations de thé pour atteindre 121 M€ en 2025, dépassant l'Allemagne pour devenir le premier exportateur de thé de l'UE. Son indice de spécialisation (RSCA de 0,544) est le plus élevé de l'Union, confirmant un avantage comparatif affirmé dans ce secteur. L'Allemagne demeure le premier importateur (207 M€) et le deuxième exportateur, mais sa position est davantage celle d'un hub logistique que d'un producteur spécialisé. Les Pays-Bas, autrefois plaque tournante du commerce du thé, ont vu leurs exportations reculer de 44,7 %.
Voir la spécialisation des États membres
Conclusion
Sur la décennie 2015–2025, le marché européen du thé a traversé une triple transformation. Premièrement, une hausse généralisée des prix unitaires — à l'importation comme à l'exportation — a masqué une érosion des volumes échangés, signe d'un marché qui se renchérit sous l'effet de tensions sur les coûts de production et de transport. Deuxièmement, la géographie des échanges s'est réorganisée en profondeur : le Brexit a marginalisé le Royaume-Uni comme intermédiaire commercial, les sanctions ont quasi-éliminé les exportations vers la Russie, tandis que les États-Unis et l'Australie sont devenus des marchés de destination majeurs et que le Sri Lanka a consolidé son rôle de fournisseur clé. Troisièmement, la production intérieure de l'UE s'est réorientée vers des produits à forte valeur ajoutée, la Pologne s'imposant comme championne de la spécialisation à l'exportation, et le segment du thé vert en petit conditionnement connaissant une croissance exceptionnelle. La dépendance nette de l'UE aux importations a légèrement diminué (de 11,3 % à 9,7 %), tandis que la propension à l'exportation a presque triplé (de 7,4 % à 21,9 %), témoignant d'une capacité croissante de l'industrie européenne à valoriser le thé importé sur des marchés tiers à forte marge.