Évolution du marché : Épices entières (CN 0909) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 0909 couvre les graines d'anis, de badiane, de fenouil, de coriandre, de cumin et de carvi, ainsi que les baies de genièvre. Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne sur ce produit a connu une transformation profonde : les importations ont bondi de 95,3 % en valeur (passant de 56,2 M€ à 109,8 M€), tandis que les exportations progressaient de 63,9 % (de 55,3 M€ à 90,6 M€). Ce déséquilibre de croissance a fait basculer l'UE d'une position quasi-équilibrée à un déficit commercial significatif de 19,2 M€ en 2025.
Ce rapport identifie trois dynamiques structurantes : la concentration croissante des approvisionnements autour de l'Inde, l'envolée des prix à l'importation qui alimente le déficit, et la montée en puissance du cumin et des épices transformées dans la demande européenne.
1. L'Inde au cœur d'un approvisionnement européen de plus en plus concentré
1.1 L'Inde, partenaire dominant et en pleine ascension
L'Inde s'est imposée comme le premier fournisseur d'épices (CN 0909) de l'UE, avec une croissance spectaculaire de ses exportations vers l'Union : de 8,5 M€ en 2015 à 46,9 M€ en 2025, soit une progression de 450 %. L'Inde représente désormais à elle seule près de 43 % de la valeur totale des importations européennes de ce produit.
| Pays d'origine | Importations 2015 (M€) | Importations 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Inde | 8,5 | 46,9 | +450,0 |
| Égypte | 8,4 | 13,5 | +61,7 |
| Chine | 3,8 | 6,9 | +80,7 |
| Turquie | 8,8 | 6,7 | −23,7 |
| Syrie | 9,7 | 5,8 | −40,2 |
| Ukraine | 2,3 | 2,8 | +22,0 |
| Russie | 2,8 | 1,5 | −47,0 |
Source : Partenaires par valeur
L'Inde est également devenue le premier débouché à l'exportation de l'UE (25,8 M€ en 2025, +119,7 %), devançant le Royaume-Uni (10,5 M€, +62,7 %). Ce double rôle — fournisseur majeur et client principal — reflète l'intégration de l'Inde dans les chaînes de valeur européennes des épices, notamment via le broyage, la transformation et la réexportation.
1.2 Une concentration des importations qui s'accentue
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations européennes en valeur a presque doublé, passant de 1 132 à 2 157 entre 2015 et 2025 (+90,5 %). En volume, la hausse est également marquée (de 1 010 à 1 719, soit +70,3 %). Cette progression traduit un risque croissant de dépendance envers un nombre restreint de fournisseurs, principalement l'Inde.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| HHI importations (valeur) | 1 132 | 2 157 | +90,5 |
| HHI importations (volume) | 1 010 | 1 719 | +70,3 |
| HHI exportations (valeur) | 903 | 1 138 | +26,1 |
Le côté exportations demeure moins concentré (HHI de 1 138), mais la tendance à la hausse (+26,1 %) indique une spécialisation progressive également sur ce versant.
1.3 Reculs géopolitiques et volatilité des partenaires historiques
Alors que l'Inde monte en puissance, plusieurs partenaires traditionnels accusent des reculs liés à des facteurs géopolitiques ou conjoncturels :
- Syrie : −40,2 % (de 9,7 M€ à 5,8 M€), reflétant les effets durables du conflit sur les capacités de production et d'exportation.
- Russie : −47,0 % (de 2,8 M€ à 1,5 M€), probablement lié aux sanctions et aux réorientations commerciales post-2022.
- Turquie : −23,7 % (de 8,8 M€ à 6,7 M€), malgré un positionnement géographique favorable.
La volatilité des flux est particulièrement élevée avec le Royaume-Uni (coefficient de variation de 0,597 sur les importations en provenance de l'UE) et avec l'Inde (CV de 0,476), soulignant la sensibilité de ces échanges aux fluctuations de demande et aux aléas logistiques. À l'exportation, le Bangladesh (CV = 0,580) et la Chine (CV = 0,504) présentent la plus forte instabilité.
2. L'envolée des prix à l'importation et le creusement du déficit commercial
2.1 Des prix d'importation tirés vers le haut
Le prix moyen à l'importation a progressé de 59,0 %, passant de 1 981 €/t à 3 150 €/t sur la période. À titre de comparaison, le prix moyen à l'exportation n'a augmenté que de 18,9 % (de 1 391 €/t à 1 653 €/t). Cet écart de dynamique tarifaire est au cœur du creusement du déficit.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Prix moyen importations (€/t) | 1 981 | 3 150 | +59,0 |
| Prix moyen exportations (€/t) | 1 391 | 1 653 | +18,9 |
| Écart prix import/export | 590 €/t | 1 497 €/t | — |
Source : Vue d'ensemble du commerce
L'écart de prix s'est donc multiplié par 2,5 en dix ans. Cela s'explique en partie par la hausse des cours mondiaux des épices, notamment du cumin, mais aussi par un changement de structure des importations vers des produits à plus forte valeur ajoutée (épices broyées, mélanges premium).
2.2 Un déficit commercial qui se creuse durablement
L'UE est passée d'une situation quasi-équilibrée en 2015 (déficit de 0,9 M€) à un déficit de 19,2 M€ en 2025, avec un point bas à −25,7 M€ au cours de la période. Le ratio importations/exportations en valeur est passé de 1,02 à 1,21.
| Année (estimée) | Importations (M€) | Exportations (M€) | Balance (M€) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 56,2 | 55,3 | −0,9 |
| 2025 | 109,8 | 90,6 | −19,2 |
| Min. (période) | — | — | −25,7 |
| Max. (période) | 126,8 | 101,1 | −0,9 |
Ce déficit s'explique par le fait que l'UE importe davantage de volumes (+22,8 %) à des prix en forte hausse (+59,0 %), tandis que ses exportations, bien qu'en croissance en volume (+28,2 %), ne progressent que marginalement en prix (+18,9 %).
2.3 L'UE, plateforme de transformation et de réexportation à valeur ajoutée
L'analyse des prix par segment révèle que l'UE joue un rôle de hub de transformation : elle importe des matières premières à des prix relativement modérés et réexporte des produits transformés à des prix significativement plus élevés.
| Segment | Prix import 2025 (€/t) | Prix export 2025 (€/t) | Prime (%) |
|---|---|---|---|
| Cumin entier (090931) | 3 821 | 6 986 | +83 % |
| Anis/badiane/fenouil/carvi entiers (090961) | 3 389 | 5 749 | +70 % |
| Cumin moulu (090932) | 4 761 | 7 234 | +52 % |
| Anis/badiane/fenouil/carvi moulus (090962) | 3 192 | 7 499 | +135 % |
Source : Comparaison par sous-produit
Cette structure suggère que l'UE — et en particulier l'Italie, premier exportateur avec 33,7 M€ — profite de sa capacité de transformation (broyage, conditionnement, mélange) pour créer de la valeur ajoutée sur des matières premières importées.
3. Le cumin et les épices transformées, moteurs de la croissance des importations européennes
3.1 Le cumin, segment star des importations
Le cumin (entier et moulu) est le segment qui a connu la plus forte croissance en valeur à l'importation :
| Sous-produit | Importations 2015 (M€) | Importations 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Cumin entier (090931) | 16,4 | 33,5 | +105 |
| Cumin moulu (090932) | 3,6 | 19,8 | +456 |
| Anis/badiane/fenouil/carvi entiers (090961) | 24,7 | 41,5 | +68 |
| Coriandre entière (090921) | 8,6 | 8,3 | −3 |
| Coriandre moulue (090922) | 1,6 | 3,9 | +138 |
| Anis/badiane/fenouil/carvi moulus (090962) | 1,4 | 2,8 | +103 |
Source : Comparaison par sous-produit
Le cumin moulu (090932) affiche la progression la plus spectaculaire (+456 %), passant de 1 302 t à 4 164 t en volume et de 3,6 M€ à 19,8 M€ en valeur. Son prix moyen a bondi de 2 727 €/t à 4 761 €/t (+75 %), ce qui en fait le segment le plus inflationniste. Le cumin entier (090931) a également vu son prix grimper de 2 472 €/t à 3 821 €/t (+55 %).
3.2 La montée en puissance des épices broyées et pulvérisées
Un phénomène transversal se dégage : la demande européenne se déplace progressivement vers les épices transformées (broyées ou pulvérisées). En importation, la part des segments « moulus » (090922, 090932, 090962) dans la valeur totale est passée d'environ 11,5 % en 2015 à 24,2 % en 2025.
| Catégorie | Valeur import 2015 (M€) | Valeur import 2025 (M€) | Part 2015 | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Entiers (090921 + 090931 + 090961) | 49,7 | 83,4 | 88,5 % | 75,8 % |
| Moulus (090922 + 090932 + 090962) | 6,5 | 26,5 | 11,5 % | 24,2 % |
Cette évolution reflète la demande croissante de l'industrie agroalimentaire européenne pour des ingrédients prêts à l'emploi, mais aussi la spécialisation de certains pays fournisseurs (Inde notamment) dans la transformation locale avant exportation.
3.3 L'Italie et l'Allemagne, piliers du commerce européen des épices
Au sein de l'UE, les flux commerciaux sont dominés par un petit nombre de pays :
Principaux importateurs intra-UE :
| Pays | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Allemagne | 16,8 | 29,6 | +76,4 |
| Pays-Bas | 13,1 | 26,4 | +100,8 |
| Espagne | 4,7 | 12,7 | +171,1 |
| France | 4,9 | 11,2 | +130,1 |
| Italie | 2,6 | 7,7 | +193,4 |
Source : Rapporteurs par valeur
Principaux exportateurs intra-UE :
| Pays | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Italie | 17,9 | 33,7 | +88,2 |
| Bulgarie | 15,3 | 15,3 | −0,4 |
| Allemagne | 6,0 | 10,5 | +76,2 |
| Espagne | 4,5 | 9,5 | +112,8 |
| Finlande | 0,3 | 6,3 | +1 845,0 |
L'Italie occupe une position centrale : premier exportateur (33,7 M€) et pays connaissant la plus forte progression à l'importation (+193,4 %). La Finlande a connu une croissance spectaculaire de ses exportations (+1 845 %), passant de 0,3 M€ à 6,3 M€, ce qui lui confère un indice de spécialisation (RSCA) de 0,707 — le plus élevé de l'UE — et suggère l'émergence d'un pôle de reconditionnement ou de réexportation vers la Russie et les pays nordiques.
La Bulgarie, deuxième exportateur (15,3 M€), est restée stable sur la période, confirmant son rôle de hub logistique pour les épices transitant par la mer Noire et les Balkans.
Conclusion
Le marché européen des épices (CN 0909) a connu, entre 2015 et 2025, une triple transformation. Premièrement, l'approvisionnement s'est concentré autour de l'Inde, devenue à la fois le premier fournisseur et le premier client de l'UE, dans un contexte de recul des partenaires méditerranéens et orientaux affectés par des instabilités géopolitiques. Deuxièmement, l'envolée des prix à l'importation (+59 %) — bien supérieure à celle des prix à l'exportation (+19 %) — a profondément dégradé la balance commerciale, qui est passée d'un quasi-équilibre à un déficit de 19,2 M€. Troisièmement, la demande européenne s'est restructurée en faveur du cumin et des épices transformées, des segments à plus forte valeur ajoutée mais aussi plus volatils en prix.
Ces évolutions posent des défis en matière de sécurité d'approvisionnement (concentration accrue, HHI doublé) et de compétitivité (déficit structurel). Elles soulignent également le rôle de l'UE comme plateforme de transformation et de redistribution, un positionnement qui crée de la valeur mais qui repose sur une dépendance accrue vis-à-vis d'un nombre limité de fournisseurs tiers.