Évolution du marché : Tabacs fabriqués et succédanés (CN 2403) — 2015–2025
Introduction
Le code 2403 de la nomenclature combinée couvre les tabacs fabriqués et succédanés de tabac — à l'exclusion des cigares, cigarettes (CN 2402), du tabac brut (CN 2401) et des produits à inhalation sans combustion (CN 2404). Cette catégorie résiduelle englobe notamment le tabac à fumer, le tabac pour pipe à eau, les tabacs homogénéisés ou reconstitués, ainsi que le tabac à mâcher, à priser et les extraits de tabac. Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne pour cette position a connu une transformation structurelle profonde : l'UE est passée d'une position quasi-équilibrée à celle d'un exportateur net massif, tout en reconfigurant radicalement la géographie de ses partenaires et la composition de ses flux par sous-produit. Le présent rapport s'appuie sur les données d'ensemble du commerce pour analyser ces dynamiques en trois volets.
1. D'un quasi-équilibre commercial à un excédent structurel massif
Un excédent commercial multiplié par 2,4 en dix ans
L'évolution la plus marquante de la période est le creusement spectaculaire de l'excédent commercial de l'UE en tabacs fabriqués. En 2015, l'excédent s'établissait à 647 millions d'euros ; en 2025, il atteint 1 567 millions d'euros, soit une progression de 142 %. Le pic a été atteint à 3 073 millions d'euros, témoignant d'une dynamique d'exportation très soutenue entre-temps.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Exportations (valeur, M€) | 806 | 1 698 | +110,6 % |
| Importations (valeur, M€) | 159 | 131 | −17,7 % |
| Excédent (M€) | 647 | 1 567 | +142,1 % |
| Taux de dépendance aux importations nettes (%) | 0,2 % | −92,3 % | — |
Source : Vue d'ensemble du commerce
Le taux de dépendance aux importations nettes illustre cette transformation avec éclat : il est passé de +0,2 % en 2015 (légère dépendance aux importations) à −92,3 % en 2025, l'UE exportant désormais près de 13 fois plus qu'elle n'import. En d'autres termes, les importations ne représentent plus qu'une fraction marginale de la valeur totale échangée.
Une croissance tirée par les volumes mais surtout par les prix
Entre 2015 et 2025, les exportations ont progressé de 41,3 % en volume (de 80 791 t à 114 184 t) mais de 110,6 % en valeur, ce qui traduit une hausse de prix moyenne à l'exportation de 49 % (de 9 978 €/t à 14 868 €/t). Les importations ont quant à elles reculé tant en volume (−29,6 %, de 20 168 t à 14 208 t) qu'en valeur (−17,7 %), tandis que leur prix unitaire augmentait de 16,9 % (de 7 881 €/t à 9 212 €/t).
| Flux | Quantité 2015 (t) | Quantité 2025 (t) | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) |
|---|---|---|---|---|
| Exportations | 80 791 | 114 184 | 9 978 | 14 868 |
| Importations | 20 168 | 14 208 | 7 881 | 9 212 |
Cette divergence de prix entre exportations et importations (14 868 €/t vs. 9 212 €/t en 2025) suggère que l'UE s'est spécialisée dans des produits à plus forte valeur ajoutée à l'export, tout en important des produits de gamme inférieure ou des matières semi-transformées.
Une production industrielle en forte expansion
La production de l'UE a connu une trajectoire ascendante marquée sur la période. En volume, elle est passée de 150 000 tonnes à environ 204 618 tonnes (+36,4 %), tandis qu'en valeur elle a plus que doublé, passant de 1 260 millions d'euros à 2 946 millions d'euros (+133,8 %). La valeur unitaire de la production a ainsi presque doublé, ce qui reflète à la fois l'inflation des coûts du tabac et une montée en gamme de la production européenne. Un creux notable est observé autour de 2020, avec un minimum de production à 89 852 tonnes et 830 M€, probablement lié aux perturbations de la chaîne d'approvisionnement induites par la pandémie de Covid-19.
Un renforcement de l'intensité commerciale et de la propension à exporter
L' intensité commerciale de l'UE pour le CN 2403 est passée de 22,8 % à 54,9 %, tandis que la propension à exporter a bondi de 12,8 % à 52,7 %. Ces deux indicateurs confirment que l'industrie européenne du tabac fabriqué est devenue structurellement tournée vers l'exportation, avec plus de la moitié de sa production désormais destinée aux marchés extra-européens. L'indicateur le plus saillant est la propension à exporter (+312 %), ce qui en fait le signal de vulnérabilité le plus significatif de la période.
2. Une réorientation géographique profonde : Brexit, nouveaux relais et reconfiguration des partenaires
L'effondrement du Royaume-Uni comme partenaire d'importation
Le choc géographique le plus spectaculaire de la période est lié au Brexit. En 2015, le Royaume-Uni était de loin le premier fournisseur extra-UE de tabacs fabriqués, avec des importations de 94,8 millions d'euros. En 2025, ce montant s'est effondré à 0,8 million d'euros, soit une chute de 99,1 %. Le choc de prix sur les importations en provenance du Royaume-Uni détecté en 2020 (anomalie de 114,3, hausse de prix de +217,9 %, représentant 23 % de la valeur des importations) confirme l'ampleur de la rupture. Cet événement est le choc d'approvisionnement le plus important identifié dans la série. En tant qu'État membre jusqu'en 2020, le Royaume-Uni bénéficiait du marché intérieur ; son passage au statut de pays tiers a mécaniquement éliminé la quasi-totalité de ses flux d'exportation vers l'UE dans cette catégorie.
En parallèle, le Royaume-Uni demeure un partenaire d'exportation stable pour l'UE : les exportations vers le Royaume-Uni sont passées de 100,5 M€ à 103,9 M€ (+3,4 %), avec un pic à 237,9 M€, confirmant que le flux s'est inversé : le Royaume-Uni reste un marché de destination mais n'est plus un fournisseur pour l'UE.
L'ascension de la Turquie, de la Suisse et de l'Iran comme partenaires clés
La disparition du Royaume-Uni des importations a été accompagnée de la montée en puissance de nouveaux partenaires :
| Partenaire (importations UE) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Turquie | 2,7 | 27,8 | +922 % |
| Suisse | 9,9 | 39,3 | +297 % |
| Malaisie | 9,0 | 11,7 | +30 % |
| États-Unis | 13,2 | 13,2 | +0,2 % |
| Jordanie | 7,7 | 9,3 | +21 % |
Source : Partenaires commerciaux
La Suisse est devenue le premier fournisseur extra-UE (39,3 M€ en 2025), probablement en lien avec les grandes multinationales du tabac (Philip Morris International, Japan Tobacco International) qui y ont leur siège ou leurs plateformes logistiques. La Turquie, pays producteur historique de tabac oriental, a multiplié ses exportations vers l'UE par 10 sur la décennie.
Côté exportations, la reconfiguration des partenaires est tout aussi frappante :
| Partenaire (exportations UE) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Turquie | 94,4 | 192,4 | +103,7 % |
| Suisse | 43,6 | 104,4 | +139,6 % |
| Iran | 3,5 | 40,0 | +1 033 % |
| Ukraine | 1,9 | 36,8 | +1 804 % |
| Algérie | 116,5 | 94,4 | −19,0 % |
| Japon | 30,5 | 12,0 | −60,8 % |
| Royaume-Uni | 100,5 | 103,9 | +3,4 % |
L'Iran et l'Ukraine ont connu les hausses les plus spectaculaires. L'Ukraine a atteint un pic d'exportations de 220 M€, et un choc de prix a été détecté en 2019 (anomalie 7,9, +89,8 %). L'Iran a connu une trajectoire ascendante quasi continue. Le Japon, malgré un pic exceptionnel de 1 652 M€ (vraisemblablement lié à des opérations de réexportation ou de transformation ponctuelles), a connu un déclin marqué vers 12 M€ en 2025.
Une diversification des sources et une baisse de la concentration
L' indice de concentration HHI confirme la diversification structurelle des échanges :
| Indicateur HHI | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 3 797 | 1 847 | −51,4 % |
| Importations (volume) | 1 950 | 1 562 | −19,9 % |
| Exportations (valeur) | 1 197 | 799 | −33,3 % |
| Exportations (volume) | 1 010 | 821 | −18,8 % |
L'indice HHI des importations en valeur a été divisé par deux, passant d'un niveau modérément concentré (3 797) à un niveau très fragmenté (1 847). C'est une conséquence directe du remplacement du Royaume-Uni (dominant en 2015) par une multiplicité de fournisseurs. Côté exportations, la concentration a également baissé de 33 %, signe d'une diversification des marchés de destination. Les valeurs obtenues (799 à l'export, 1 847 à l'import) indiquent des marchés relativement peu concentrés, ce qui réduit théoriquement la vulnérabilité de l'UE à un choc sur un partenaire unique.
Un profil de volatilité contrasté selon les partenaires
Le coefficient de variation révèle des niveaux de volatilité très hétérogènes :
- Partenaires stables : la Norvège (CV = 0,10) et l'Algérie (CV = 0,18) côté exportations, la Suisse (CV = 0,21) côté importations, affichent des échanges réguliers.
- Partenaires très volatils : le Royaume-Uni (CV = 1,52 aux importations) est l'exemple le plus extrême, avec une volatilité directement liée au Brexit. L'Égypte (CV = 1,29) et les Émirats arabes unis (CV = 1,02) côté importations, ou la Corée du Sud (CV = 0,97) et la Russie (CV = 0,84) confirment que les partenaires extra-européens sont généralement plus instables.
3. Dynamiques contrastées des sous-catégories : domination du tabac à fumer et émergence des « autres tabacs fabriqués »
Le tabac à fumer (240319) reste le pilier des exportations mais perd du terrain
Le tabac à fumer (hors tabac pour pipe à eau) constitue historiquement la plus grande sous-catégorie à l'exportation. En 2015, il représentait 54,9 % de la valeur totale des exportations (443 M€ sur 806 M€) ; en 2025, sa part est restée majoritaire mais a légèrement reculé à 52,4 % (889 M€ sur 1 698 M€). En volume, les exportations de tabac à fumer ont progressé de 29 813 t à 50 304 t (+68,7 %), tandis que leur prix unitaire a augmenté de 18,8 % (de 14 862 €/t à 17 671 €/t).
Côté importations, le recul est spectaculaire : le tabac à fumer est passé de 93,6 M€ (58,9 % des importations totales) en 2015 à seulement 18,9 M€ (14,5 %) en 2025. Ce déclin est directement lié à l'effondrement des importations en provenance du Royaume-Uni, qui était un fournisseur majeur de cette sous-catégorie.
| Sous-catégorie | Export 2015 (M€) | Export 2025 (M€) | Part 2015 | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| 240319 — Tabac à fumer | 443 | 889 | 54,9 % | 52,4 % |
| 240399 — Autres tabacs fabriqués | 268 | 676 | 33,3 % | 39,8 % |
| 240391 — Tabacs homogénéisés | 93 | 117 | 11,6 % | 6,9 % |
| 240311 — Pipe à eau | 1,4 | 15,6 | 0,2 % | 0,9 % |
Source : Ventilation par produit
La catégorie « autres tabacs fabriqués » (240399) : un segment à forte volatilité et à forte valeur
La sous-catégorie 240399 (tabac à mâcher, tabac à priser, extraits et sauces de tabac, et autres succédanés) affiche la trajectoire la plus remarquable. Ses exportations ont connu un pic exceptionnel en 2021 à 2 538 M€, avec un volume de 79 006 tonnes et un prix unitaire de 32 121 €/t. Ce pic, qui a porté la part de cette catégorie à plus de 60 % des exportations totales cette année-là, reflète vraisemblablement l'essor du marché des substituts de tabac à usage oral (type snus, sachets de nicotine) et d'éventuels effets de reclassification tarifaire liés aux nouveaux produits à base de nicotine.
Par la suite, les exportations de 240399 se sont stabilisées autour de 600–680 M€, avec des prix unitaires redevenus plus modérés (17 257 €/t en 2025, contre 38 491 €/t au pic de 2019). Côté importations, cette catégorie est en revanche en forte hausse : passée de 20 M€ (12,7 %) en 2015 à 59 M€ (44,9 %) en 2025, elle est devenue la première catégorie importée. Les prix unitaires à l'importation ont fortement augmenté (de 7 106 €/t à 14 672 €/t), ce qui peut refléter une montée en gamme des produits importés ou l'incorporation de nouveaux produits à haute valeur ajoutée dans cette catégorie résiduelle.
Le tabac pour pipe à eau (240311) : une niche en forte croissance à l'export
Le tabac pour pipe à eau reste une catégorie de faible volume absolu mais affiche une croissance spectaculaire à l'exportation : de 1,4 M€ (77 tonnes) en 2015 à 15,6 M€ (1 049 tonnes) en 2025, soit une multiplication par 11 en valeur. Le prix unitaire demeure élevé et variable (entre 9 000 et 34 000 €/t selon les années), ce qui est cohérent avec un produit de niche à forte valeur ajoutée aromatisée. Côté importations, le tabac pour pipe à eau a connu un pic à 28,5 M€ en 2021 avant de reculer à 12,5 M€ en 2025, restant une catégorie secondaire.
Les tabacs homogénéisés (240391) : un segment stable en volume mais en repli relatif
Les tabacs homogénéisés ou reconstitués — utilisés principalement dans la fabrication de cigarettes — ont vu leurs exportations stagner en volume (de 35 073 t à 23 667 t, soit −32,5 %) et leur valeur passer de 93 M€ à 117 M€ grâce à la hausse des prix (de 2 660 €/t à 4 959 €/t). Leur part dans les exportations totales est passée de 11,6 % à 6,9 %, signe d'un déclin structurel relatif. Côté importations, cette catégorie reste stable autour de 30–46 M€, avec une tendance à la hausse des prix (de 3 172 €/t à 5 868 €/t).
Une spécialisation européenne concentrée dans quelques États membres
L'analyse des avantages comparatifs révélés montre que la production et l'exportation de tabacs fabriqués demeurent concentrées dans un petit nombre d'États membres. En 2025, les cinq pays les plus spécialisés sont le Luxembourg (RSCA = 0,69), le Danemark (0,63), la Pologne (0,47), les Pays-Bas (0,30) et la Hongrie (0,16). À l'inverse, l'Italie, la Slovénie, la Finlande et l'Autriche affichent des indices de spécialisation négatifs, confirmant qu'ils ne participent quasiment pas à l'exportation de cette catégorie.
| Pays | RSCA 2025 | Part des exportations UE (%) |
|---|---|---|
| Pays-Bas | 0,30 | 14,5 % |
| Allemagne | — | 17,8 % |
| Suède | — | 20,7 % |
| Pologne | 0,47 | 10,2 % |
| France | — | 5,8 % |
| Danemark | 0,63 | 6,2 % |
Les Pays-Bas, la Pologne, le Danemark et la Suède combinent une forte spécialisation et une part importante dans les exportations totales, ce qui les désigne comme les moteurs de la puissance exportatrice de l'UE dans ce secteur.
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément transformé le commerce extérieur de l'Union européenne en tabacs fabriqués (CN 2403). Trois dynamiques majeures se dégagent : (1) l'UE est passée d'une position quasi-équilibrée à celle d'un exportateur net massif, avec un excédent de 1,6 milliard d'euros en 2025 et une propension à exporter multipliée par quatre ; (2) la géographie commerciale a été reconfigurée en profondeur, l'effondrement des importations en provenance du Royaume-Uni (Brexit) s'accompagnant de la montée de la Turquie, de la Suisse et de l'Iran comme partenaires clés, dans un contexte de diversification générale des flux ; (3) les sous-catégories de produits ont connu des trajectoires très contrastées, le tabac à fumer restant dominant tandis que les « autres tabacs fabriqués » (incluant tabac à mâcher et succédanés) ont connu une croissance explosive et volatile, et que le tabac pour pipe à eau a émergé comme une niche dynamique.
Ces évolutions s'inscrivent dans un contexte plus large de transformation de l'industrie du tabac européen, marqué par la réglementation croissante sur les produits du tabac conventionnels, la montée en puissance des produits alternatifs (tabac à priser, sachets de nicotine) et la restructuration des chaînes de valeur des multinationales du tabac. L'accroissement de la propension à exporter (+312 %) et de l'intensité commerciale (+140 %) traduit une ouverture extérieure croissante de l'industrie européenne, qui pourrait s'avérer un facteur de vulnérabilité en cas de tensions commerciales ou de chocs de demande sur les marchés tiers.