Évolution du marché : Lunettes solaires (CN 900410) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 900410 couvre l'ensemble des lunettes solaires, incluant trois sous-catégories : les lunettes avec verres en matières plastiques non travaillés optiquement (90041091), avec verres en verre non travaillés optiquement (90041099), et avec verres travaillés optiquement (90041010). Sur la période 2015–2025, l'Union européenne s'est imposée comme un acteur majeur de ce marché, avec une balance commerciale excédentaire persistante, portée par une industrie de luxe italienne dominante. Cependant, trois dynamiques majeures ont façonné cette décennie : la croissance accélérée des importations tirée par les prix, une recomposition géographique profonde des partenaires commerciaux, et un choc pandémique suivi d'un rebond vigoureux mais inégal. Ce rapport propose une analyse structurée de ces évolutions.
1. Un excédent commercial structurel sous pression croissante des importations
L'Union européenne demeure un exportateur net tout au long de la période
Malgré des fluctuations annuelles significatives, l'UE a conservé un excédent commercial positif sur l'ensemble de la période 2015–2025. La balance est passée de 1 116 M€ à 1 136 M€ (+1,8 %), mais avec des creux notables — notamment un minimum de 790 M€ en 2020, année du choc COVID-19, et un maximum de 1 741 M€ en 2023. Cette relative stabilité de l'excédent masque toutefois une divergence croissante entre la trajectoire des exportations et celle des importations, telle que visible dans l'évolution du commerce global.
Des importations en forte hausse, portées essentiellement par la hausse des prix
La dynamique la plus marquante de la période réside dans la croissance déséquilibrée des importations. En valeur, celles-ci ont progressé de 703 M€ à 1 112 M€, soit une hausse de +58,1 %, alors que les exportations n'ont augmenté que de +23,6 % (de 1 820 M€ à 2 248 M€). Ce différentiel s'explique en grande partie par l'évolution des prix unitaires :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur des exportations (M€) | 1 820 | 2 248 | +23,6 % |
| Valeur des importations (M€) | 703 | 1 112 | +58,1 % |
| Volume des exportations (kt) | 7 533 | 8 030 | +6,6 % |
| Volume des importations (kt) | 12 673 | 12 919 | +1,9 % |
| Prix unitaire export (€/t) | 241 441 | 279 782 | +15,9 % |
| Prix unitaire import (€/t) | 55 485 | 85 972 | +54,9 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
Les volumes importés ont à peine augmenté (+1,9 %), tandis que le prix unitaire à l'importation a bondi de +54,9 %, soit plus de trois fois le rythme de hausse des prix à l'exportation (+15,9 %). L'UE importe ainsi des lunettes solaires à un prix moyen de 85 972 €/t en 2025, contre 279 782 €/t à l'exportation — un rapport de 3,3× qui reflète la position de l'UE en tant qu'exportateur de produits à forte valeur ajoutée (marques de luxe, notamment italiennes). Ce rapport de prix s'est toutefois réduit par rapport à 2015 (4,3×), signe d'une certaine convergence segmentaire.
Le choc COVID-19 : un effondrement suivi d'un rebond spectaculaire
L'année 2020 a constitué un point de rupture net dans la série. Les exportations ont chuté de 1 974 M€ à 1 443 M€ (-27 %), et les importations de 874 M€ à 653 M€ (-25 %), en lien avec les restrictions sanitaires mondiales et l'effondrement du tourisme. Les volumes ont suivi la même trajectoire : −27 % pour les exportations et −31 % pour les importations.
Le rebond a cependant été rapide et vigoureux :
| Année | Exportations (M€) | Importations (M€) | Balance (M€) |
|---|---|---|---|
| 2019 | 1 974 | 874 | 1 100 |
| 2020 | 1 443 | 653 | 790 |
| 2021 | 2 019 | 727 | 1 293 |
| 2022 | 2 612 | 996 | 1 616 |
| 2023 | 2 733 | 992 | 1 741 |
| 2024 | 2 639 | 1 085 | 1 555 |
| 2025 | 2 248 | 1 112 | 1 136 |
Source : Vue d'ensemble du commerce
L'excédent a atteint un pic historique en 2023, avant de se résorber en 2024–2025 sous l'effet d'une légère baisse des exportations et de la poursuite de la hausse des importations.
2. L'Italie, pilier industriel et commercial du secteur européen des lunettes solaires
Une concentration extrême des exportations autour de l'Italie
L'analyse des flux par État membre révèle une domination sans équivoque de l'Italie. En 2025, l'Italie a exporté pour 1 825 M€ de lunettes solaires, représentant 81,2 % des exportations totales de l'UE (2 248 M€). La France, deuxième exportateur, ne pèse que 159 M€ (7,1 %), suivie de l'Allemagne à 113 M€ (5,0 %).
| État membre | Exportations 2015 (M€) | Exportations 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Italie | 1 551 | 1 825 | +17,7 % |
| France | 107 | 159 | +48,8 % |
| Allemagne | 69 | 113 | +62,8 % |
| Pays-Bas | 29 | 23 | −21,5 % |
| Espagne | 15 | 37 | +140,1 % |
| Suède | 4 | 22 | +421,9 % |
| Autriche | 13 | 7 | −44,3 % |
Source : Exportations par État membre
Côté importations, l'Italie est également le premier réceptionnaire au sein de l'UE, avec 551 M€ en 2025 (49,5 % des importations intra-extra de l'UE), en hausse de +89,0 % par rapport à 2015 (291 M€). L'Allemagne (135 M€), la France (133 M€) et l'Espagne (88 M€) suivent, tous en forte croissance.
Une spécialisation italienne exceptionnelle confirmée par les indicateurs d'avantage comparatif
Les indicateurs de spécialisation confirment la position hors-norme de l'Italie. Avec un indice RCA (Revealed Comparative Advantage) de 7,19 et un RSCA (Relative Symmetric Comparative Advantage) de 0,76, l'Italie possède un avantage comparatif massif et largement supérieur à tous les autres États membres :
| État membre | RCA | RSCA | Part dans les exportations UE |
|---|---|---|---|
| Italie | 7,19 | 0,76 | 57,6 % (production) |
| Chypre | 1,82 | 0,29 | 0,06 % |
| Estonie | 1,11 | 0,05 | 0,37 % |
| France | 1,09 | 0,04 | 8,54 % |
| Espagne | 0,98 | −0,01 | 5,70 % |
Source : Spécialisation des États membres
Seules l'Estonie, Chypre et la France présentent un RCA supérieur ou légèrement supérieur à 1, mais avec des parts de marché marginales. L'ensemble des autres États membres (dont l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Espagne) affichent un RCA inférieur à 1, confirmant que la production de lunettes solaires est un secteur hautement concentré en Italie.
Une production européenne en repli volumique mais en progression de valeur
Les données de production révèlent une tendance préoccupante en volume mais encourageante en valeur :
| Année | Production (milliers paires) | Valeur (M€) | Prix unitaire (€/paire) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 42 868 | 911 | 21,25 |
| 2018 | 35 231 | 846 | 24,03 |
| 2020 | 33 183 | 825 | 24,85 |
| 2023 | 50 206 | 1 379 | 27,47 |
| 2024 | 27 800 | 980 | 35,25 |
Source : Volumes de production
La production en volume a diminué de 35,2 % entre 2015 et 2024 (de 42,9 à 27,8 millions de paires), tandis que la valeur a progressé de +7,6 %. Le prix unitaire de production a ainsi bondi de +66 %, passant de 21,25 € à 35,25 € par paire. Cette trajectoire suggère une montée en gamme structurelle de la production européenne, concentrée sur des segments à plus forte valeur ajoutée. Le ratio d'intensité exportatrice — rapport entre exportations et production — atteint 268 % en 2024, ce qui indique que l'UE exporte près de 2,7 fois la valeur de sa production, probablement grâce au réexport de produits importés et à la forte intégration des chaînes de valeur du luxe italien.
3. Diversification géographique, volatilité et chocs de prix
L'Asie s'impose comme le principal fournisseur, avec l'irruption de nouveaux acteurs
L'analyse des importations par partenaire fait apparaître une recomposition profonde. La Chine reste le fournisseur dominant, mais son poids relatif a légèrement diminué malgré une hausse en valeur absolue :
| Partenaire | Import. 2015 (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Chine | 442 | 631 | +42,8 % | 56,8 % |
| Japon | 21 | 166 | +670,8 % | 14,9 % |
| États-Unis | 88 | 126 | +43,2 % | 11,4 % |
| Taïwan | 33 | 43 | +29,3 % | 3,9 % |
| Thaïlande | 0,7 | 27 | +3 895 % | 2,4 % |
| Royaume-Uni | 55 | 20 | −63,0 % | 1,8 % |
| Hong Kong | 25 | 9 | −64,2 % | 0,8 % |
Source : Importations par partenaire
Trois tendances majeures se distinguent :
- L'explosion des importations en provenance du Japon : de 21 M€ à 166 M€ (+671 %), progression quasi continue sur toute la période. Le Japon est ainsi passé de fournisseur marginal à deuxième source d'importation de l'UE, probablement porté par des marques japonaises de lunettes (comme JINS ou des fournisseurs OEM pour des marques de luxe).
- L'émergence spectaculaire de la Thaïlande : de 0,7 M€ à 27 M€ (+3 895 %), une croissance qui s'est accélérée à partir de 2022. La Thaïlande est devenue une plateforme de production asiatique pour l'industrie optique.
- L'effondrement des importations britanniques : de 55 M€ à 20 M€ (−63 %), une chute amorcée dès 2020 et accentuée après le Brexit. Le Royaume-Uni est passé de 3ᵉ à 7ᵉ fournisseur de l'UE.
L'indice de concentration HHI des importations a diminué de 4 230 à 3 635 (−14 %), confirmant une diversification progressive des sources d'approvisionnement, même si la concentration reste élevée (la Chine représente encore 57 % des importations).
Les destinations d'exportation se diversifient, au détriment des États-Unis
Côté exportations, la recomposition géographique est tout aussi marquante :
| Destination | Export. 2015 (M€) | Export. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 668 | 536 | −19,7 % |
| Royaume-Uni | 206 | 210 | +1,7 % |
| Chine | 102 | 208 | +103,2 % |
| Turquie | 75 | 206 | +174,0 % |
| Suisse | 67 | 166 | +147,9 % |
| Mexique | 35 | 137 | +291,3 % |
| Hong Kong | 75 | 76 | +2,4 % |
Source : Exportations par partenaire
Les États-Unis demeurent la première destination, mais leur part a fortement reculé : de 36,7 % des exportations UE en 2015 à 23,9 % en 2025. En parallèle, trois marchés émergents ou de proximité ont connu une croissance remarquable : la Turquie (+174 %), le Mexique (+291 %) et la Chine (+103 %). L'indice de concentration HHI des exportations est passé de 1 645 à 1 004 (−39 %), ce qui traduit une diversification nettement plus poussée qu'à l'importation.
Volatilité hétérogène et chocs de prix ponctuels
L'analyse de la volatilité des flux par coefficient de variation (CV) des quantités sur la période révèle de fortes disparités entre partenaires :
| Partenaire (import.) | CV | Partenaire (export.) | CV |
|---|---|---|---|
| Thaïlande | 1,58 | Turquie | 0,55 |
| Viêt Nam | 1,29 | Hong Kong | 0,54 |
| Brésil | 1,04 | Mexique | 0,46 |
| Norvège | 1,05 | Corée du Sud | 0,38 |
| Royaume-Uni | 0,93 | Russie | 0,34 |
| Hong Kong | 0,80 | Chine | 0,21 |
| Japon | 0,54 | Suisse | 0,24 |
| Chine | 0,12 | États-Unis | 0,17 |
Source : Volatilité des échanges
La Chine, principal fournisseur, présente paradoxalement l'une des volatilités les plus faibles (CV = 0,12), ce qui en fait un partenaire d'approvisionnement relativement stable. À l'inverse, les partenaires émergents (Thaïlande, Viêt Nam) montrent des volumes très erratiques. Côté exportations, les États-Unis (CV = 0,17) et le Royaume-Uni (CV = 0,20) sont les destinations les plus stables.
Par ailleurs, plusieurs chocs de prix ont été détectés sur les exportations de l'UE :
| Partenaire | Type | Période | Amplitude | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Hong Kong | Prix | 2017–2018 | −37,9 % | 4,5 % |
| Suisse | Prix | 2017 | +31,5 % | 7,9 % |
| Brésil | Prix | 2020 | −26,1 % | 1,9 % |
| Corée du Sud | Prix | 2022 | +13,3 % | 3,1 % |
Source : Événements de choc
Le choc le plus significatif concerne les exportations vers Hong Kong en 2017–2018, avec une chute de prix de 37,9 % et un doublement des volumes, suggérant un réacheminement de flux commerciaux (possible transbordement vers la Chine continentale). Le choc suisse de 2017, à la hausse, traduit vraisemblablement une montée en gamme des expéditions vers ce marché premium. Ces événements restent toutefois ponctuels et n'ont pas remis en cause la dynamique globale.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des lunettes solaires (CN 900410) a fait preuve d'une résilience notable, maintenant un excédent commercial supérieur à 1 milliard d'euros malgré le choc pandémique de 2020. Ce résultat repose avant tout sur la puissance exportatrice de l'Italie, qui concentre plus de 80 % des exportations de l'UE et bénéficie d'un avantage comparatif exceptionnel (RCA de 7,2). La production européenne, bien qu'en repli volumique (−35 %), s'est repositionnée vers le haut de gamme (+66 % de prix unitaire).
Cependant, des fragilités émergent. Les importations ont progressé beaucoup plus vite que les exportations (+58 % contre +24 %), tirées par une hausse des prix à l'importation de +55 %. La dépendance à la Chine pour l'approvisionnement demeure forte (57 % des importations), même si de nouveaux fournisseurs — Japon, Thaïlande — émergent rapidement. Côté débouchés, la dépendance aux États-Unis s'est réduite au profit de marchés diversifiés (Turquie, Mexique, Chine), améliorant la résilience géographique des exportations. L'UE reste ainsi un acteur majeur du commerce mondial de lunettes solaires, mais sa position repose sur un équilibre de plus en plus délicat entre montée en gamme à l'exportation et dépendance accrue aux fournisseurs asiatiques.