Évolution du marché : Ivoire et autres matières animales brutes (CN 0507) — 2015–2025
Introduction
La position tarifaire CN 0507 couvre un ensemble hétérogène de matières d'origine animale : ivoire, écaille de tortue, fanons de baleine, cornes, bois de cervidés, sabots, ongles, griffes et becs, ainsi que leurs poudres et déchets, à l'état brut ou simplement préparés. Ce segment, bien que de taille modeste à l'échelle du commerce extérieur de l'Union européenne, constitue un observatoire révélateur de l'interaction entre réglementation environnementale, dynamiques géopolitiques et structure des marchés mondiaux de matières premières animales.
Sur la période 2015–2025, trois grandes dynamiques se dessinent. Premièrement, les exportations européennes ont subi un recentrage géographique spectaculaire, délaissant les destinations asiatiques historiques au profit des marchés nord-américains et britannique. Deuxièmement, le segment ivoire (CN 050710) a connu un effondrement quasi total, sous l'effet conjugué des restrictions réglementaires européennes et internationales. Troisièmement, le solde excédentaire de l'UE s'est considérablement érodé, tandis que les importations progressaient en valeur et que les sources d'approvisionnement se concentraient.
Les données portent sur la période complète 2015–2025 (fréquence annuelle, périodes incomplètes exclues). Les valeurs sont exprimées en euros, les quantités en tonnes métriques de masse nette.
| Indicateur global | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Exportations (M EUR) | 40,1 | 16,7 | −58,4 % |
| Importations (M EUR) | 10,1 | 12,8 | +26,1 % |
| Solde commercial (M EUR) | +30,0 | +3,9 | −86,9 % |
1. Le redéploiement géographique des exportations : de l'Asie vers les marchés occidentaux
La transformation la plus marquante du commerce extérieur de l'UE en position CN 0507 réside dans le basculement des flux d'exportation. En une décennie, l'Union européenne est passée d'une dépendance quasi exclusive vis-à-vis de quelques marchés asiatiques à un portefeuille de destinations nettement plus diversifié, dominé par les pays occidentaux.
Les destinations asiatiques historiques se sont effondrées
En 2015, Hong Kong et Taïwan constituaient de loin les deux premiers débouchés des exportations européennes, représentant ensemble 33,4 millions d'euros, soit près de 83 % de la valeur totale des exportations de l'UE. En 2025, ces deux marchés n'absorbent plus que 3,0 millions d'euros. L'ampleur du déclin est saisissante :
| Destination asiatique | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Hong Kong | 20,91 | 0,16 | −99,2 % |
| Taïwan | 12,54 | 2,78 | −77,8 % |
| Chine | 3,54 | 2,21 | −37,5 % |
Hong Kong, premier client mondial de l'UE pour cette position en 2015 avec plus de 20 millions d'euros, n'a plus importé que 163 000 euros de marchandises en 2025. La volatilité extrême des exportations vers Hong Kong (coefficient de variation de 1,61) confirme la nature disruptive de ce déclin. Taïwan, qui importait pour 12,5 millions d'euros en 2015, est retombé à 2,8 millions. La Chine a également reculé de 37,5 %.
Ce mouvement s'explique en grande partie par le durcissement de la réglementation chinoise sur l'ivoire — la Chine ayant interdit le commerce intérieur d'ivoire en 2018 — ainsi que par l'impact des restrictions européennes sur les exportations de produits à base d'ivoire vers l'Asie.
Les marchés nord-américains et britannique ont absorbé la quasi-totalité du redéploiement
À mesure que les marchés asiatiques se fermaient, de nouvelles destinations occidentales ont émergé de manière spectaculaire. Les principaux partenaires d'exportation en 2055 sont désormais des pays occidentaux :
| Destination occidentale | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 0,36 | 5,00 | +1 297 % |
| Royaume-Uni | 0,27 | 2,05 | +669 % |
| Canada | 0,30 | 1,73 | +486 % |
| Suisse | 0,97 | 1,82 | +87,5 % |
Les États-Unis sont devenis le premier débouché des exportations européennes, avec une multiplication par 14 de leur valeur. Le Royaume-Uni, le Canada et la Suisse ont connu des hausses comparables. Ces quatre pays représentent désormais à eux seuls plus de 10,6 millions d'euros, soit près de 64 % des exportations totales de l'UE en 2025, contre seulement 5 % en 2015.
Un choc de prix remarquable a été détecté sur les exportations vers le Royaume-Uni en 2017 (hausse de prix de 122,5 %), coïncidant avec la période précédant le Brexit et possiblement liée à des anticipations de changements réglementaires. Un choc similaire, plus modéré, a affecté les exportations vers la Suisse en 2019 (+82,2 %).
La diversification des marchés d'exportation s'est traduite par un effondrement de la concentration
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des exportations, mesuré en valeur, est passé de 3 826 à 1 743 (−54,4 %), confirmant une diversification substantielle des débouchés. En 2015, l'indice élevé reflétait une extrême concentration sur Hong Kong et Taïwan. En 2025, le marché d'exportation est devenu beaucoup plus équilibré.
Parallèlement, la structure des exportateurs au sein de l'UE s'est recomposée. L'Espagne, premier exportateur en 2015 avec 13,6 millions d'euros, a vu ses ventes extérieures s'effondrer à 2,6 millions d'euros (−80,8 %). La Slovaquie (−93,1 %) et l'Autriche (−78,4 %) ont subi des déclins comparables. En revanche, la Hongrie (+72,1 %, à 3,1 M EUR) et la Pologne (+22,6 %, à 2,0 M EUR) ont renforcé leur position.
2. L'extinction progressive du segment ivoire sous l'effet des restrictions réglementaires
Le produit CN 0507 est un code panier qui regroupe deux sous-positions très différentes : l'ivoire brut (CN 050710) et l'ensemble des autres matières animales — cornes, fanons, écailles, sabots, etc. (CN 050790). La trajectoire de ces deux segments au cours de la période est radicalement divergente.
Le commerce d'ivoire (CN 050710) a pratiquement disparu
Les données de la décomposition par sous-position révèlent un effondrement sans appel du segment ivoire, tant à l'import qu'à l'export :
Exportations d'ivoire (CN 050710) :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume (t) | 10,0 | 0,9 | −90,6 % |
| Valeur (K EUR) | 4 799 | 5,4 | −99,9 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 479 628 | 5 631 | −98,8 % |
Les exportations d'ivoire brut de l'UE, qui représentaient encore 4,8 millions d'euros en 2015, sont tombées à un niveau symbolique de 5 400 euros en 2025. En volume, les expéditions ont chuté de 10 tonnes à moins d'une tonne. Les prix unitaires, autrefois colossaux (près de 480 000 EUR/t en 2015), se sont effondrés — non pas parce que l'ivoire s'est dévalué, mais parce que les rares transactions résiduelles portent sur des lots de moindre qualité ou de petite taille.
Importations d'ivoire (CN 050710) :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume (t) | 5,4 | 3,3 | −39,1 % |
| Valeur (K EUR) | 619 | 258 | −58,3 % |
Les importations d'ivoire, déjà marginales en volume (quelques tonnes par an), ont également diminué. Leur valeur est passée de 619 000 à 258 000 euros. Les prix unitaires restent très élevés (77 694 EUR/t en 2025), confirmant la nature de niche de ce commerce résiduel.
Le durcissement réglementaire européen explique principalement ce déclin
Plusieurs facteurs réglementaires convergent pour expliquer la quasi-disparition du commerce d'ivoire :
- Le règlement (UE) 2021/189 (dit « règlement ivoire »), entré en application en 2022, a considérablement restreint le commerce intra-UE et les exportations d'ivoire, en limitant les exceptions aux seuls objets antiques de plus de 100 ans et aux instruments de musique.
- L'alignement sur les décisions de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces menacées) a renforcé les contrôles à l'exportation.
- Plusieurs États membres (France, Royaume-Uni avant le Brexit, puis d'autres) ont adopté des interdictions quasi-totales du commerce intérieur d'ivoire.
- La Chine a fermé son propre marché intérieur en 2018, supprimant de fait la principale demande d'exportation.
Le segment non-ivoire (CN 050790) reste le cœur du marché
Le segment CN 050790 — qui comprend les cornes, les fanons de baleine, les bois de cervidés, les sabots, ongles, griffes, becs et écailles de tortue — demeure largement dominant dans les flux commerciaux :
| Sous-position | Imports 2025 (t) | Imports 2025 (M EUR) | Exports 2025 (t) | Exports 2025 (M EUR) |
|---|---|---|---|---|
| 050790 (non-ivoire) | 16 127 | 12,5 | 1 743 | 16,7 |
| 050710 (ivoire) | 3,3 | 0,3 | 0,9 | 0,005 |
Les quantités exportées en 050790 sont restées relativement stables autour de 1 600–1 900 tonnes sur la période. Toutefois, la valeur des exportations de ce segment a reculé de 35,3 à 16,7 millions d'euros, principalement en raison d'une baisse du prix moyen à l'exportation de 21 581 à 9 567 EUR/t (−55,7 %). Cette baisse de prix pourrait refléter un changement dans la composition du panier exporté (déplacement vers des produits à moindre valeur ajoutée) ou une pression concurrentielle accrue sur les marchés d'arrivée.
3. L'érosion du solde excédentaire et la montée en puissance des importations
Alors que les exportations ont fortement reculé en valeur, les importations ont suivi une trajectoire ascendante, conduisant à une contraction drastique du solde commercial excédentaire de l'UE. Ce mouvement s'accompagne d'une concentration accrue des sources d'approvisionnement et d'une transformation du positionnement de l'UE dans les chaînes de valeur mondiales de ce secteur.
Les importations ont progressé en valeur malgré des volumes stables
Les importations de l'UE en CN 0507 ont augmenté de 26,1 % en valeur (de 10,1 à 12,8 millions d'euros) alors que les quantités importées ont légèrement diminué (de 16 585 à 16 130 tonnes, soit −2,7 %). Cette évolution s'explique entièrement par la hausse du prix moyen à l'importation, passé de 610 à 791 EUR/t (+29,6 %).
Ce renchérissement des importations pourrait refléter plusieurs facteurs : une raréfaction de certaines matières premières sur les marchés mondiaux, une appréciation des cours de certaines matières animales (bovins, cornes), ou encore un déplacement du mix produit vers des intrants de meilleure qualité.
Les sources d'approvisionnement se sont concentrées autour de deux fournisseurs dominants
L'HHI des importations, mesuré en valeur, a progressé de 1 247 à 1 914 (+53,5 %), signe d'une concentration significative des sources d'approvisionnement. En parallèle, l'HHI mesuré en volume a suivi une trajectoire similaire (de 2 176 à 3 230, soit +48,4 %). L'Inde et le Brésil ont consolidé leur position de fournisseurs principaux :
| Partenaire | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Inde | 2,42 | 3,98 | +64,2 % |
| Brésil | 2,00 | 3,39 | +70,0 % |
| Pakistan | 1,18 | 0,77 | −34,7 % |
| Nigeria | 0,56 | 0,49 | −12,1 % |
| Égypte | 0,41 | 0,22 | −46,6 % |
L'Inde et le Brésil représentaient ensemble 44 % des importations en 2015 ; ils en absorbent désormais 58 %. À l'inverse, le Pakistan (−34,7 %), l'Égypte (−46,6 %) et le Nigeria (−12,1 %) ont perdu des parts de marché. Un choc de prix significatif a été détecté sur les importations en provenance du Brésil en 2022 (hausse de prix de 71,6 %), suggérant un épisode de tension sur l'approvisionnement brésilien.
La production européenne a connu une croissance remarquable
Les données de production PRODCOM associées (code 10.11.60.90) montrent une expansion substantielle de la production intra-UE :
| Indicateur de production | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume (milliards de kg) | 1,87 | 3,30 | +76,5 % |
| Valeur (M EUR) | 204 | 600 | +194,1 % |
La valeur de la production a presque triplé, bien plus vite que les quantités, ce qui indique un enrichissement du mix produit ou une hausse des prix de production. Cette dynamique a des conséquences directes sur l'autonomie de l'UE : la dépendance nette aux importations est passée de +24,6 % à −6,8 %, ce qui signifie que l'UE est passée d'une situation de dépendance nette vis-à-vis des importations à celle d'autosuffisance (voire de léger excédent) sur une base ajustée à la production.
La propension à l'exporter a fortement augmenté, révélant un secteur tourné vers l'extérieur
La propension à exporter (rapport exportations/production) est passée de 34,5 % à 49,5 % (+43,2 %), ce qui signifie que près de la moitié de la production européenne de ce secteur est désormais destinée à l'exportation. La d'intensité commerciale (part du commerce international dans le marché total) est restée stable autour de 60–65 %, confirmant que ce secteur demeure profondément intégré dans les échanges mondiaux.
Enfin, les indices de spécialisation révèlent des disparités marquées au sein de l'UE : la Hongrie (RSCA : 0,76), la Pologne (0,48) et l'Autriche (0,45) présentent un avantage comparatif significatif dans ce secteur, tandis que la Suède, l'Irlande et le Luxembourg en sont quasiment absents.
Conclusion
Le marché européen du CN 0507 a profondément muté entre 2015 et 2025. La dynamique la plus spectaculaire tient au basculement géographique des exportations : le quasi-effondrement des livraisons vers Hong Kong (−99,2 %) et Taïwan (−77,8 %) a été partiellement compensé par la forte croissance des ventes vers les États-Unis (+1 297 %), le Royaume-Uni (+669 %) et le Canada (+486 %), aboutissant à une nette diversification des débouchés.
Parallèlement, le segment ivoire (CN 050710) a été pratiquement rayé de la carte commerciale, ses exportations passant de 4,8 millions d'euros à 5 400 euros, sous l'effet direct des réglementations européennes et chinoises successives. Le cœur du marché réside désormais exclusivement dans le segment CN 050790 (cornes, fanons, bois, sabots et autres matières non-ivoire).
Enfin, malgré une production intra-UE en forte croissance (+194 % en valeur), le solde commercial excédentaire s'est érodé de 86,9 %, les importations progressant en valeur sous l'effet de la hausse des prix moyens (+29,6 %). La concentration des fournisseurs s'est accentuée, l'Inde et le Brésil captant désormais 58 % des importations européennes, contre 44 % en 2015. Cette double évolution — érosion du surplus commercial et concentration de l'approvisionnement — constitue un risque structurel en cas de tension sur ces marchés, même si le niveau d'autonomie de l'UE, mesuré par la dépendance nette aux importations, s'est paradoxalement amélioré grâce à la croissance de la production domestique.