Évolution du marché : Hydrogène gaz rares (CN 2804) — 2015–2025
Introduction
Le code nomenclature combinée 2804 regroupe un ensemble de produits essentiels à l'industrie chimique, énergétique et technologique : l'hydrogène, les gaz rares (hélium, néon, krypton, xénon, ainsi que l'argon), l'azote, l'oxygène, le phosphore, le silicium, le bore, le tellure, l'arsenic et le sélénium. Cette catégorie recouvre des produits aussi bien banals (azote, oxygène, argon) que stratégiques (silicium ultra-pur pour les semi-conducteurs et le solaire, hélium pour l'industrie médicale et électronique, hydrogène pour la transition énergétique).
Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne avec les pays tiers dans ce segment a connu des mutations profondes. Ce rapport identifie trois dynamiques principales : (1) la dégradation du solde commercial et la montée de la dépendance aux importations ; (2) les chocs de prix liés à la crise énergétique de 2021–2022 et la reconfiguration géographique des flux ; (3) les évolutions différenciées selon les segments de produits, avec une percée remarquable de l'hydrogène en 2025.
Périmètre : l'analyse porte sur les échanges de l'UE avec les pays tiers (non-UE), en valeur (EUR), en volume (tonnes métriques) et en prix unitaire (EUR/t), sur la période 2015–2025 en fréquence annuelle. Les données de production proviennent des statistiques Prodcom.
1. Un déficit commercial en creusement : l'UE face à une dépendance importatrice croissante
1.1 Des flux commerciaux stables en apparence, mais structurellement déséquilibrés
Entre 2015 et 2025, la valeur des exportations de l'UE (code 2804) a diminué de 9,8 %, passant de 1,26 Md€ à 1,14 Md€, tandis que celle des importations a progressé de 19,1 %, de 1,32 Md€ à 1,57 Md€. En volume, les exportations ont reculé de 10,8 % (de 253 kt à 225 kt) et les importations augmenté de 9,7 % (de 590 kt à 647 kt). Les prix unitaires à l'exportation sont restés quasi stables (+1,1 %), tandis que ceux à l'importation ont crû de 8,6 %.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Exportations (valeur) | 1,26 Md€ | 1,14 Md€ | −9,8 % |
| Importations (valeur) | 1,32 Md€ | 1,57 Md€ | +19,1 % |
| Solde commercial | −55 M€ | −431 M€ | −684 % |
| Exportations (volume) | 253 kt | 225 kt | −10,8 % |
| Importations (volume) | 590 kt | 647 kt | +9,7 % |
| Prix export (EUR/t) | 4 994 | 5 048 | +1,1 % |
| Prix import (EUR/t) | 2 231 | 2 423 | +8,6 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
Le solde commercial s'est dégradé de manière spectaculaire, passant de −55 M€ en 2015 à un déficit record de −431 M€ en 2025. Il convient de noter qu'au cours de la période, le solde avait atteint un excédent maximum de +303 M€, avant de s'infléchir brutalement. L'indice de dépendance nette aux importations est passé de −0,22 % à +1,61 %, confirmant que l'UE est structurellement devenue plus dépendante des fournisseurs extérieurs dans ce segment. Le point culminant de cette dépendance a été atteint à 4,26 %, témoignant d'une vulnérabilité temporaire plus aiguë.
1.2 Une production européenne en hausse, mais insuffisante pour contenir la demande intérieure
La production européenne a connu une croissance notable sur la période : les volumes ont progressé de 14,7 % (de 48,4 Mt à 55,6 Mt), tandis que la valeur de production a plus que doublé (+117,2 %), passant de 4,3 Md€ à 9,4 Md€. Cette divergence entre volumes et valeurs reflète une hausse significative des prix de production, vraisemblablement tirée par la flambée des coûts énergétiques et des matières premières.
Toutefois, cette croissance n'a pas suffi à contenir la demande intérieure. L'intensité commerciale du secteur a connu une augmentation spectaculaire, passant de 1,2 % à 29,4 %, tandis que la propension à exporter est passée de 0,7 % à 16,5 %. L'économie européenne de ce segment est ainsi devenue beaucoup plus insérée dans les circuits commerciaux internationaux, ce qui accroît à la fois les opportunités et l'exposition aux chocs extérieurs.
1.3 L'Allemagne, pivot industriel en perte de vitesse relative
Au sein de l'UE, l'Allemagne domine largement les échanges par État membre, tant à l'importation qu'à l'exportation. En 2025, elle concentrait 517 M€ d'importations (33 % du total UE) et 788 M€ d'exportations (69 % du total UE). Néanmoins, ses exportations ont reculé de 26,1 % par rapport à 2015, et ses importations de 8,4 %.
| État membre | Imports 2015 | Imports 2025 | Δ | Exports 2015 | Exports 2025 | Δ |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Allemagne | 564 M€ | 517 M€ | −8,4 % | 1 065 M€ | 788 M€ | −26,1 % |
| Pays-Bas | 286 M€ | 379 M€ | +32,3 % | 28 M€ | 39 M€ | +38,8 % |
| France | 95 M€ | 135 M€ | +42,6 % | 33 M€ | 66 M€ | +99,7 % |
| Italie | 101 M€ | 106 M€ | +5,4 % | 41 M€ | 40 M€ | −1,8 % |
| Pologne | 80 M€ | 81 M€ | +0,9 % | — | — | — |
| Danemark | — | — | — | 5 M€ | 81 M€ | +1 399 % |
Source : Échanges par État membre
Deux évolutions notables émergent : la France a presque doublé ses exportations (+99,7 %), et le Danemark a connu une progression spectaculaire (+1 399 %), passant de 5 M€ à 81 M€, ce qui en fait désormais le cinquième exportateur de l'UE. Ce dynamisme pourrait refléter l'essor de l'industrie des gaz industriels et de l'hydrogène au Danemark.
2. Chocs de prix et reconfiguration géographique des flux commerciaux
2.1 La crise énergétique de 2021–2022 : des chocs de prix d'une ampleur exceptionnelle
L'analyse de la volatilité et des chocs révèle trois événements de prix majeurs sur la période :
| Partenaire | Flux | Année du choc | Amplitude | Part de valeur | Indice d'anomalie |
|---|---|---|---|---|---|
| Chine | Exportations UE | 2021 | +128,5 % | 79,3 % | 118,6 |
| Norvège | Importations UE | 2022 | +102,7 % | 45,0 % | 25,0 |
| Kazakhstan | Importations UE | 2022 | +53,6 % | 15,1 % | 37,6 |
Source : Chocs d'approvisionnement
Le choc le plus spectaculaire concerne les exportations vers la Chine en 2021, avec une hausse de prix de +128,5 % et un indice d'anomalie de 118,6. Ce choc est très probablement lié à l'explosion des prix du silicium ultra-pur (≥99,99 %), composante essentielle de la chaîne de valeur du solaire photovoltaïque. La demande chinoise, combinée à des tensions d'approvisionnement, a fait passer la valeur des exportations UE vers la Chine de 531 M€ en 2015 à un pic de 1 428 M€ (valeur maximale observée), avant de retomber à 256 M€ en 2025.
En 2022, deux chocs d'importation se sont produits simultanément, reflétant la crise énergétique européenne : les prix des importations en provenance de Norvège (+102,7 %) et du Kazakhstan (+53,6 %) ont connu des hausses inhabituelles. La Norvège, premier fournisseur de l'UE pour ce segment (370 M€ en 2025), a vu ses prix unitaires s'envoler, probablement en raison de la remontée des coûts de l'énergie qui affecte la production de gaz industriels et de métaux.
2.2 Une diversification des partenaires à l'exportation, une concentration stable à l'importation
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) des exportations a connu une baisse marquée, passant de 2 156 à 1 186 (−45 %), signe d'une diversification significative des destinations d'exportation. À l'inverse, l'HHI des importations est resté relativement stable (de 1 361 à 1 424, soit +4,6 %), indiquant que la structure d'approvisionnement de l'UE n'a pas fondamentalement changé.
| Indicateur HHI | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| HHI importations (valeur) | 1 361 | 1 424 | +4,6 % |
| HHI exportations (valeur) | 2 156 | 1 186 | −45,0 % |
| HHI importations (volume) | 1 487 | 1 250 | −15,9 % |
| HHI exportations (volume) | 1 423 | 1 310 | −8,0 % |
Source : Concentration HHI
Côté importations, les principaux partenaires restent la Norvège (370 M€, +11,8 %), la Chine (160 M€, −29,7 %) et le Kazakhstan (126 M€, −1,8 %), mais le Brésil a connu une progression remarquable (+233 %, de 23 M€ à 75 M€), de même que la Serbie (+151 %, de 5 M€ à 12 M€). Côté exportations, la Chine a perdu sa position de premier client (de 531 M€ à 256 M€, −51,8 %), tandis que l'Ukraine (+542 %) et la Suisse (+92 %) ont gagné en importance.
2.3 Une volatilité hétérogène selon les corridors commerciaux
Le coefficient de variation des flux révèle des niveaux de volatilité très différents selon les partenaires :
- Importations les plus volatiles : États-Unis (CV = 1,32), Russie (CV = 0,43), Chine (CV = 0,42), Brésil (CV = 0,35)
- Importations les plus stables : Norvège (CV = 0,13), Suisse (CV = 0,12)
- Exportations les plus volatiles : Serbie (CV = 0,76), Ukraine (CV = 0,67), Maroc (CV = 0,58), Turquie (CV = 0,56)
- Exportations les plus stables : Royaume-Uni (CV = 0,17), Suisse (CV = 0,23)
Les forts niveaux de volatilité sur certains corridors (Serbie, Ukraine, Maroc) suggèrent des échanges encore sporadiques ou dépendants de commandes ponctuelles, tandis que la stabilité des flux avec la Norvège et le Royaume-Uni traduit des relations commerciales structurées et récurrentes.
3. Un marché segmenté : le silicium domine, les gaz rares progressent, l'hydrogène émerge
3.1 Le silicium, moteur asymétrique du commerce extérieur
Le silicium constitue le cœur du commerce de la catégorie CN 2804, mais selon une logique asymétrique. L'UE importe principalement du silicium de grade inférieur (< 99,99 %) (code 280469) et exporte du silicium ultra-pur (≥ 99,99 %) (code 280461), schéma classique d'une industrie de transformation à forte valeur ajoutée.
| Produit | Flux | 2015 | 2022 (pic) | 2025 | Δ 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Si ≥ 99,99 % (280461) | Export (valeur) | 1 063 M€ | 2 018 M€ | 766 M€ | −28,0 % |
| Si ≥ 99,99 % (280461) | Export (volume) | 52 092 t | 64 804 t | 26 075 t | −49,9 % |
| Si ≥ 99,99 % (280461) | Export (prix) | 20 414 EUR/t | 31 135 EUR/t | 29 373 EUR/t | +43,9 % |
| Si < 99,99 % (280469) | Import (valeur) | 733 M€ | 1 403 M€ | 647 M€ | −11,7 % |
| Si < 99,99 % (280469) | Import (volume) | 352 072 t | 381 499 t | 327 801 t | −6,9 % |
| Si < 99,99 % (280469) | Import (prix) | 2 081 EUR/t | 3 678 EUR/t | 1 973 EUR/t | −5,2 % |
Source : Comparaison par produit
En 2015, le silicium ultra-pur représentait 84,3 % de la valeur totale des exportations UE dans ce segment. En 2025, cette part est tombée à 67,3 %. Le déclin des volumes exportés (−50 %) est particulièrement marqué : il reflète vraisemblablement la montée en puissance de la capacité chinoise de production de polysilicium solaire, qui a progressivement réduit la dépendance mondiale vis-à-vis du produit européen. Les prix unitaires à l'exportation restent cependant élevés (29 373 EUR/t en 2025 contre 20 414 EUR/t en 2015), suggérant que l'UE se maintient dans des niches de haute pureté.
Du côté des importations, le silicium de grade inférieur reste le premier poste (647 M€ en 2025), mais sa part dans le total des importations a reculé de 55,6 % à 41,3 %, au profit d'autres segments, notamment les gaz rares.
3.2 La progression structurelle des gaz rares dans les importations
Les gaz rares (hors argon) (code 280429) ont connu la croissance la plus dynamique parmi les sous-produits importés. Leur valeur est passée de 194 M€ à 481 M€ (+148 %), et leur part dans les importations totales de 14,7 % à 30,7 %. En volume (tonnes), les importations ont presque triplé (de 4 934 t à 14 145 t).
| Gaz rares (280429) | 2015 | 2025 | Δ |
|---|---|---|---|
| Valeur importée | 194 M€ | 481 M€ | +148 % |
| Volume importé (t) | 4 934 t | 14 145 t | +187 % |
| Part dans les importations totales | 14,7 % | 30,7 % | — |
| Prix unitaire (EUR/t) | 39 289 | 34 015 | −13,4 % |
| Prix unitaire (EUR/m³) | 8,18 | 21,22 | +159 % |
Source : Comparaison par produit
La baisse du prix unitaire en tonnes (−13,4 %) et la hausse du prix en mètres cubes (+159 %) indiquent un changement de mix produits : la croissance en tonnes est tirée par des gaz plus lourds (krypton, xénon), tandis que les gaz légers mesurés en m³ (notamment l'hélium) restent sous tension en termes de prix. L'Argon (code 280421) suit une trajectoire similaire : les importations ont progressé de 10,5 M€ à 27,1 M€ en valeur (+159 %), avec des volumes en m³ passés de 25,7 Mm³ à 43,2 Mm³ (+68 %). L'azote (280430), le gaz le plus volumineux, affiche également une hausse des prix de +107 % en EUR/m³, bien que les volumes soient restés relativement stables.
3.3 L'essor spectaculaire des importations d'hydrogène en 2025
L'évolution la plus frappante de la période concerne l'hydrogène (code 280410). Longtemps marginal dans les échanges extérieurs de l'UE, ce produit connaît une percée brutale en 2025.
| Année | Volume importé (t) | Valeur importée (M€) | Prix unitaire (EUR/t) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 174 | 0,7 | 4 028 |
| 2020 | 87 | 0,7 | 8 403 |
| 2023 | 188 | 1,2 | 6 138 |
| 2024 | 304 | 2,6 | 8 441 |
| 2025 | 57 475 | 6,8 | 118 |
Source : Comparaison par produit
Le volume importé a été multiplié par près de 190 entre 2024 et 2025, tandis que le prix unitaire a chuté de 8 441 EUR/t à 118 EUR/t (−98,6 %). Cette inversion suggère un changement radical de nature des flux : l'UE importait auparavant de petites quantités d'hydrogène de haute pureté (à usage électronique ou de recherche), et importe désormais des volumes industriels d'hydrogène à moindre coût, conformément aux objectifs de la stratégie européenne de l'hydrogène.
En parallèle, les exportations d'hydrogène restent modestes (1 502 tonnes, 8,6 M€ en 2025), avec un prix unitaire de 5 743 EUR/t, ce qui confirme que l'hydrogène exporté par l'UE demeure un produit de niche à haute valeur ajoutée, tandis que les importations massives alimentent le développement des usages industriels et énergétiques du vecteur hydrogène.
Conclusion
Le commerce extérieur de l'Union européenne dans le segment CN 2804 a profondément évolué entre 2015 et 2025. Trois grandes tendances structurelles se dégagent :
-
Une dégradation continue du solde commercial : l'UE est passée d'une position proche de l'équilibre à un déficit de 431 M€, sous l'effet d'importations en hausse (+19 % en valeur) et d'exportations en repli (−10 %). La dépendance nette aux importations est désormais positive (1,6 %), signe d'une vulnérabilité accrue.
-
Une reconfiguration géographique marquée : la crise énergétique de 2021–2022 a provoqué des chocs de prix d'une ampleur exceptionnelle, notamment sur le silicium ultra-pur exporté vers la Chine (+129 %) et les gaz importés de Norvège (+103 %). L'UE a diversifié ses destinations d'exportation (HHI −45 %), mais ses sources d'importation restent relativement concentrées.
-
Une mutation profonde de la structure produit : le silicium ultra-pur, qui dominait les exportations (84 % en 2015), perd du terrain face à la concurrence chinoise (part ramenée à 67 %), tandis que les gaz rares progressent fortement dans les importations (+148 % en valeur). L'hydrogène émerge comme un produit d'importation stratégique, avec un volume multiplié par près de 190 en 2025.
Ces évolutions s'inscrivent dans le contexte plus large de la transition énergétique européenne, de la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales du silicium et de l'affirmation de l'hydrogène comme vecteur énergétique d'avenir. La capacité de l'UE à maintenir sa compétitivité sur les produits à haute valeur ajoutée tout en sécurisant ses approvisionnements en gaz stratégiques sera un enjeu déterminant pour les années à venir.