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Évolution du marché : Gaz naturel (CN 271121) — 2015–2025

Introduction

Le gaz naturel à l'état gazeux (code CN 271121) constitue l'une des matières premières énergétiques les plus stratégiques pour l'Union européenne. Sur la période 2015-2025, le commerce extérieur de l'UE dans ce segment a connu des mutations d'une ampleur exceptionnelle : recomposition géopolitique des approvisionnements, choc de prix historique en 2022, et montée en puissance des flux d'exportation vers les voisins orientaux du bloc.

Vue d'ensemble du commerce UE — CN 271121

En valeur, les importations de gaz naturel de l'UE sont passées de 26,6 milliards € (2015) à 34,1 milliards € (2025), soit une hausse de 28,4 %, tandis que les volumes importés ont reculé de 82,7 Mt à 63,1 Mt (−23,6 %). Les exportations, longtemps marginales, ont progressé de manière spectaculaire : de 332 M€ à 2 713 M€ (+717,9 %). Le déficit commercial gazier s'est creusé, passant de −26,2 milliards € à −31,4 milliards €, avec un point bas exceptionnel à −109,7 milliards € en 2022.

Année Importations (Mds €) Exportations (Mds €) Solde (Mds €) Volume importé (Mt) Volume exporté (kt)
2015 26,6 0,3 −26,2 82,7 626
2018 28,3 1,9 −26,4 88,8 5 446
2020 13,2 0,8 −12,4 76,3 3 965
2021 39,2 1,7 −37,5 90,8 3 374
2022 112,2 2,5 −109,7 84,8 930
2023 48,2 2,7 −45,5 70,5 2 086
2025 34,1 2,7 −31,4 63,1 3 241

Ce rapport identifie trois dynamiques majeures qui ont structuré ce marché sur la décennie étudiée.


I. La recomposition des sources d'approvisionnement : du monopole russe à la diversification

L'effondrement des importations en provenance de Russie

La dynamique la plus marquante de la période est le recul massif des importations de gaz naturel russe. En valeur, les achats à la Russie sont passés de 11,9 milliards € en 2015 à 5,8 milliards € en 2025, soit une baisse de 51,1 %. En volume, le déclin est encore plus spectaculaire : les importations ont chuté de 35,3 Mt à 10,5 Mt (−70,2 %).

Principaux partenaires d'importation

Ce déclin n'est toutefois pas linéaire. Jusqu'en 2021, les volumes russes demeuraient élevés (38,7 Mt), et la valeur atteignait 17,6 milliards €. C'est en 2022 qu'un effondrement brutal s'est produit — volumes tombés à 19,2 Mt — avant de poursuivre la descente jusqu'à 10,5 Mt en 2025. Paradoxalement, l'année 2022 représente un pic de valeur à 31,4 milliards €, en raison de l'explosion des prix mondiaux. La Russie, qui représentait environ 45 % de la valeur des importations gazières de l'UE en 2015, n'en constitue plus que 17 % en 2025.

La consolidation de la Norvège et de l'Algérie comme piliers de l'approvisionnement

Dans le même temps, deux fournisseurs traditionnels ont renforcé leur position. L'Algérie a vu ses importations passer de 5,5 milliards € à 9,8 milliards € (+77,6 %), avec des volumes relativement stables autour de 20 Mt. La Norvège a plus que doublé sa contribution en valeur : de 4,1 milliards € à 8,9 milliards € (+114,1 %), portée par des volumes en légère hausse (de 14,1 Mt à 16,3 Mt) et des prix structurellement plus élevés qu'avant-crise.

En 2025, les trois principaux fournisseurs de l'UE — Norvège (26,0 %), Algérie (28,7 %) et Russie (17,1 %) — représentaient ensemble environ 72 % de la valeur des importations, contre 81 % en 2015. La structure s'est donc diversifiée, mais de manière mesurée.

L'émergence fulgurante de l'Azerbaïdjan

Le changement le plus spectaculaire dans la géographie des approvisionnements est l'irruption de l'Azerbaïdjan. Les importations en provenance de Bakou étaient quasi inexistantes avant 2020 (2 M€). Elles ont atteint 4,6 milliards € en 2025, avec des volumes de 8,6 Mt, soit près de 14 % des importations totales de l'UE. Cette progression (+215 475 %) s'explique par la mise en service du corridor gazier sud (TAP/TANAP), qui achemine le gaz de la mer Caspienne vers l'Europe via la Turquie et la Grèce.

Le recul des fournisseurs secondaires

À l'inverse, certains fournisseurs ont vu leur contribution s'éroder fortement :

Fournisseur 2015 (Mds €) 2025 (Mds €) Variation
Russie 11,9 5,8 −51,1 %
Algérie 5,5 9,8 +77,6 %
Norvège 4,1 8,9 +114,1 %
Azerbaïdjan 4,6 n/a
Royaume-Uni 2,7 3,5 +28,7 %
Libye 1,8 0,4 −79,5 %
Ukraine 0,2 0,003 −98,4 %

La Libye a perdu 79,5 % de sa part en valeur, passant de 1,8 milliard € à 363 M€. L'Ukraine, qui servait de pays de transit et d'approvisionnement résiduel, a vu ses livraisons vers l'UE s'effondrer de 170 M€ à 3 M€ (−98,4 %).

Une diversification confirmée par les indices de concentration

Indice de concentration HHI — importations

L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations, mesurant la concentration des fournisseurs, est passé de 2 834 en 2015 à 2 090 en 2025 (−26,3 %). Il avait atteint un pic de 3 290 en 2019, reflétant la prédominance russe. La valeur la plus basse (1 968) a été observée en 2022, année de la rupture géopolitique majeure. Si cette tendance à la diversification est encourageante, un HHI supérieur à 2 000 indique que le marché reste modérément concentré.

Année HHI importations (valeur)
2015 2 834
2018 3 110
2019 3 290
2021 2 698
2022 1 968
2023 2 033
2025 2 090

II. Le séisme tarifaire de 2022 et ses séquelles durables

Une explosion des prix généralisée à tous les fournisseurs

L'année 2022 marque un choc de prix sans précédent sur le marché gazier européen. Tous les principaux fournisseurs ont vu leurs prix unitaires s'envoler :

Fournisseur Prix de base (€/t) Prix au choc (€/t) Hausse (%) Période de référence
Norvège 189 1 008 +433 % 2021–2022
Russie 216 1 031 +377 % 2021–2022
Royaume-Uni 179 834 +365 % 2021–2022
Algérie 248 798 +222 % 2022

Événements de choc de prix détectés

Le prix de base correspond à la moyenne 2019–2020, et le prix au choc à la moyenne de la période de choc identifiée. La Norvège, habituellement le fournisseur le plus stable, a connu la hausse la plus forte (+433 %), tandis que la Russie a vu son prix moyen passer de 216 €/t à 1 031 €/t. Le prix moyen d'importation global de l'UE a culminé à environ 1 316 €/t en 2022, contre 173 €/t en 2020 — soit une multiplication par 7,6.

Le paradoxe de 2022 : des valeurs records pour des volumes en repli

L'une des caractéristiques les plus frappantes de 2022 est l'asymétrie entre volumes et valeurs. Les importations en volume ont diminué par rapport à 2021 (84,8 Mt contre 90,8 Mt), mais la valeur totale a atteint 112,2 milliards € — un record absolu, soit près de trois fois le niveau de 2021 (39,2 milliards €).

Ce paradoxe illustre bien la nature du choc : il s'agit essentiellement d'un choc de prix, non de volume. Les volumes russes ont certes chuté de moitié (de 38,7 Mt à 19,2 Mt), mais cette perte a été partiellement compensée par des hausses chez d'autres fournisseurs. Le Royaume-Uni a vu ses volumes d'exportation vers l'UE passer de 7,9 Mt (2021) à 16,8 Mt (2022), et l'Azerbaïdjan de 6,3 Mt à 9,1 Mt.

Le déficit commercial gazier de l'UE a atteint −109,7 milliards € en 2022, soit près de neuf fois le niveau de 2020 (−12,4 milliards €). Cet impact sur la balance commerciale a constitué un choc macroéconomique majeur pour l'ensemble du continent.

Une normalisation partielle mais incomplète après 2023

Les prix se sont partiellement normalisés à partir de 2023, reflétant l'ajustement des marchés mondiaux du GNL et la baisse de la demande européenne :

Fournisseur Prix 2020 (€/t) Prix 2022 (€/t) Prix 2023 (€/t) Prix 2025 (€/t)
Russie 166 1 608 693 552
Norvège 152 1 454 707 546
Royaume-Uni 148 1 285 710 680
Algérie 223 798 662 483

En 2025, les prix se situent entre 483 €/t (Algérie) et 680 €/t (Royaume-Uni), soit environ deux à quatre fois les niveaux d'avant-crise (2019–2020), mais très loin du pic de 2022.

Indicateurs de volatilité par fournisseur

La volatilité demeure un enjeu. Le coefficient de variation (CV) des prix à l'importation de la Russie s'établit à 0,42 sur la période, celui du Royaume-Uni à 0,41, de l'Ukraine à 0,83, et de l'Azerbaïdjan à 0,51. Les fournisseurs les plus stables restent la Norvège (CV = 0,11) et l'Algérie (CV = 0,18), ce qui en fait des partenaires plus prévisibles pour la sécurité énergétique européenne.

Un impact différencié sur les États membres importateurs

Principaux États membres importateurs

L'impact du choc tarifaire a varié considérablement entre États membres. L'Italie, premier importateur de gaz de l'UE, a vu sa facture passer de 10,9 milliards € (2015) à un pic de 48,9 milliards € en 2022, avant de revenir à 14,6 milliards € en 2025. La Belgique a connu une trajectoire similaire, avec un pic à 33,8 milliards € en 2022 (contre 4,6 milliards € en 2015). La Grèce a vu ses importations passer de 591 M€ à un pic de 5,95 milliards € en 2022.

État membre 2015 (Mds €) 2022 (Mds €) 2025 (Mds €) Var. 2015-2025
Italie 10,9 48,9 14,6 +34,0 %
Belgique 4,6 33,8 7,5 +63,7 %
Espagne 4,2 3,4 2,5 −40,1 %
Hongrie 1,2 8,4 3,3 +172,4 %
Grèce 0,6 6,0 1,9 +223,4 %
Irlande 1,1 3,6 1,6 +40,9 %
Slovaquie 0,9 3,3 0,6 −33,8 %

L'Espagne, en revanche, a réduit ses importations de 4,2 milliards € à 2,5 milliards € (−40,1 %), reflétant probablement une moindre dépendance structurelle au gazoduc et une substitution vers d'autres sources d'énergie. La Slovaquie, historiquement très dépendante du transit russe, a également vu ses importations diminuer d'un tiers.


III. L'Union européenne, plaque tournante gazière pour ses voisins orientaux

Une multiplication par dix des exportations vers l'Ukraine

La dynamique d'exportation la plus remarquable concerne l'Ukraine. Les exportations de gaz naturel de l'UE vers Kiev sont passées de 120 M€ en 2015 à 1 283 M€ en 2025, soit une multiplication par 10,7 (+968 %). L'Ukraine est devenue, et de loin, la première destination des exportations gazières de l'UE, représentant près de 47 % du total en valeur.

Principales destinations d'exportation

En volume, les exportations vers l'Ukraine ont progressé de 267 kt à 1 998 kt entre 2015 et 2025, passant de 43 % à 62 % du volume total exporté par l'UE. Cette progression traduit un retournement géopolitique complet : l'Ukraine, autrefois pays de transit du gaz russe vers l'Europe, reçoit désormais une part significative de son gaz de l'UE, via des flux inversés sur les gazoducs existants.

Notons cependant que les volumes vers l'Ukraine ont fortement chuté en 2022 (391 kt, contre 1 667 kt en 2021), probablement parce que l'UE elle-même connaissait une pénurie et devait prioriser ses propres besoins. Le rebond à 1 998 kt en 2025 confirme la reprise de cette dynamique d'exportation.

L'essor de nouvelles destinations : Moldavie, Serbie et Balkans

Le même schéme de redirection se retrouve, dans des proportions variables, pour plusieurs pays d'Europe du Sud-Est :

Destination 2015 (M€) 2020 (M€) 2022 (M€) 2025 (M€) Variation
Ukraine 120 456 585 1 283 +968 %
Moldavie 0,2 0,07 45 575 +253 781 %
Serbie 104 694 157 n/a
Macédoine du Nord 0,9 1,5 2,3 40 +4 441 %
Suisse 128 144 1 150 425 +232 %

La Moldavie illustre la trajectoire la plus frappante : de flux quasi inexistants en 2015 (226 000 €), les exportations ont atteint 575 M€ en 2025, avec un volume de 948 kt. La Serbie, à laquelle l'UE n'exportait quasiment pas avant 2019 (1,7 M€), a reçu jusqu'à 694 M€ de gaz en 2022, avant de se stabiliser autour de 157 M€ en 2025.

Ces flux reflètent le rôle nouveau de l'UE en tant que redistributeur de gaz vers des pays qui, comme la Moldavie et la Serbie, dépendaient historiquement des livraisons russes directes. La Suisse, avec un pic à 1 307 M€ en 2023, joue un rôle de plateforme de transit et de négoce.

Le rôle pivot de la Hongrie, de la Roumanie et de la France

Principaux États membres exportateurs

La redistribution du gaz vers l'Est repose sur un nombre limité d'États membres. La Hongrie est le premier exportateur de l'UE, avec 1 343 M€ en 2025 (contre 123 M€ en 2015, soit +993 %). Sa position géographique en fait un carrefour naturel entre les gazoducs arrivant du sud et de l'est et les pays voisins (Serbie, Ukraine).

La Roumanie, qui n'exportait que 226 000 € de gaz en 2015, a atteint 636 M€ en 2025 (+280 644 %). Cette progression exceptionnelle s'explique à la fois par la production nationale et par le rôle de transit vers la Moldavie.

État membre exportateur 2015 (M€) 2022 (M€) 2025 (M€) Variation
Hongrie 123 1 177 1 343 +993 %
Roumanie 0,2 146 636 +280 644 %
France 90 1 121 405 +351 %
Belgique 44 40 199 +352 %

La France, avec un pic d'exportations à 1 269 M€ en 2023 (contre 90 M€ en 2015), joue un rôle important lié à la réexportation de GNL reçu via ses terminaux méthaniers, de même que la Belgique (199 M€ en 2025). La spécialisation de la Belgique en matière d'exportations gazières est confirmée par un indice d'avantage comparatif révélé (RCA) de 7,27 en 2025, le plus élevé de l'UE.

Spécialisation des États membres

Une volatilité élevée des flux d'exportation

Les flux d'exportation se caractérisent par une forte volatilité, bien supérieure à celle des importations. Le coefficient de variation des volumes exportés vers la Moldavie atteint 1,61, celui vers la Macédoine du Nord 1,47, et celui vers la Serbie 1,04. L'Ukraine, bien que premier partenaire, présente un CV de 0,63. Même les flux vers le Royaume-Uni, pourtant partenaire historique, affichent un CV de 1,23, avec un effondrement des volumes à seulement 40 kt en 2022 (contre 1 453 kt en 2021) suivi d'un rebond partiel.

Cette volatilité élevée reflète la nature encore récente et géopolitiquement sensible de ces flux, qui varient en fonction des tensions internationales, des conditions météorologiques et des décisions politiques nationales et européennes.


Conclusion

La période 2015–2025 aura été celle d'une transformation radicale du marché gazier de l'Union européenne. Trois grandes tendances se dégagent de l'analyse des données.

Premièrement, la dépendance vis-à-vis de la Russie a considérablement reculé, tant en volume (−70 %) qu'en part de marché (de 45 % à 17 % de la valeur des importations). Cette rupture, accélérée par le conflit russo-ukrainien de 2022, a été partiellement compensée par la consolidation de la Norvège et de l'Algérie, et par l'émergence fulgurante de l'Azerbaïdjan comme quatrième fournisseur majeur.

Deuxièmement, le choc de prix de 2022 — qui a vu le prix moyen d'importation multiplié par 7,6 — a constitué un traumatisme économique majeur pour le continent, portant le déficit commercial gazier à −109,7 milliards €. Si les prix se sont partiellement normalisés depuis, ils restent nettement supérieurs aux niveaux d'avant-crise (environ trois fois plus élevés en 2025 qu'en 2019).

Troisièmement, l'UE s'est affirmée comme un hub de redistribution gazière pour ses voisins orientaux, alimentant l'Ukraine, la Moldavie, la Serbie et les Balkans en gaz naturel, dans un contexte de retrait des livraisons russes directes. Les exportations totales ont été multipliées par 8,2 en valeur sur la période, avec un pivot géographique vers l'Est du continent.

L'indice de concentration HHI en baisse (de 2 834 à 2 090) confirme la diversification des approvisionnements. Toutefois, la baisse des volumes totaux importés (−23,6 %) pourrait refléter autant une contraction de la demande qu'une réussite de la transition énergétique. L'avenir du gaz naturel dans le mix énergétique européen reste conditionné par les évolutions géopolitiques, les capacités d'infrastructure (terminaux GNL, interconnexions) et les progrès des énergies renouvelables.

Généré le 2026-08-04. Les chiffres reflètent les données d’Eurostat au moment de la génération et n’incluent pas les révisions ultérieures.

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