Évolution du marché : Chaussures en caoutchouc ou plastique (CN 6402) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 6402 couvre les chaussures à semelles extérieures et dessus en caoutchouc ou en matière plastique, à l'exclusion des chaussures étanches, orthopédiques, sportives de protection et jouets. Ce poste tarifaire constitue l'un des plus volumineux du commerce extérieur de l'Union européenne dans le secteur de la chaussure, tant en valeur qu'en quantité. Sur la période 2015–2025, le marché a connu des transformations profondes : croissance des importations, reconfiguration des partenaires commerciaux, recul de la production intra-européenne et hausse marquée des prix à l'exportation. Ce rapport propose une analyse structurée de ces dynamiques, en s'appuyant sur les données de commerce extra-UE et de vue d'ensemble du commerce.
1. Une dépendance accrue de l'UE aux importations face à une production en repli
1.1. Les importations progressent nettement plus vite que les exportations
Sur l'ensemble de la période, la valeur des importations extra-UE de chaussures CN 6402 est passée de 4,47 milliards € à 5,91 milliards €, soit une hausse de +32,2 %. En volume (poids net), les importations ont augmenté de 392 668 t à 500 249 t (+27,4 %), signe d'une demande européenne soutenue. Parallèlement, les exportations ont crû en valeur de 1,14 milliard € à 1,99 milliard € (+74,3 %), mais leur volume est resté quasiment stable autour de 51 000–52 000 t (−0,5 %).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations — valeur (Mds €) | 4,47 | 5,91 | +32,2 % |
| Importations — volume (kt) | 392,7 | 500,2 | +27,4 % |
| Exportations — valeur (Mds €) | 1,14 | 1,99 | +74,3 % |
| Exportations — volume (kt) | 51,6 | 51,4 | −0,5 % |
| Solde commercial (Mds €) | −3,33 | −3,92 | −17,8 % |
Le solde commercial reste structurellement déficitaire. Il s'est même creusé jusqu'à −4,51 milliards € avant de se résorber partiellement, pour s'établir à −3,92 milliards € en 2025. Le point bas du déficit (−2,38 milliards €) correspond vraisemblablement à l'année 2020, marquée par l'effondrement des importations durant la pandémie de Covid-19.
1.2. La production intra-UE recule en volume mais augmente en valeur
La production européenne de chaussures CN 6402 a connu un déclin prononcé en volume : elle est passée de 98,4 millions de paires à 61,1 millions de paires (−37,9 %). En revanche, la valeur de cette production a augmenté de 1,28 milliard € à 1,54 milliard € (+20,3 %). Ce décalage traduit une stratégie de montée en gamme : les producteurs européens fabriquent moins de paires, mais à une valeur unitaire plus élevée. En d'autres termes, l'UE délaisse progressivement les segments à faible valeur ajoutée au profit de niches plus rentables, tandis que le volume manquant est compensé par des importations croissantes.
1.3. Le taux de dépendance aux importations franchit le seuil des 70 %
Le taux de dépendance nette aux importations (part du déficit commercial dans la consommation apparente) est passé de 49,1 % en 2015 à 70,2 % en 2025, soit une progression de +42,9 %. Ce seuil élevé indique que près des trois quarts de la consommation européenne de chaussures en caoutchouc/plastique sont approvisionnés par des sources extra-européennes. L'intensité commerciale (rapport commerce/production) a également progressé de 83,8 % à 110,3 %, tandis que la propension à exporter a bondi de 58,6 % à 149,8 % (+155,7 %), ce qui reflète à la fois la spécialisation de certains États membres dans la réexportation et la transformation de l'UE en plateforme logistique pour la chaussure importée d'Asie.
2. Restructuration géographique des échanges : du Royaume-Uni vers l'Asie du Sud-Est
2.1. Les fournisseurs asiatiques consolidés dominent les importations, avec une diversification vers de nouveaux hubs
La répartition géographique des importations révèle deux dynamiques concomitantes. D'une part, la Chine reste le premier fournisseur, mais sa part stagne : les importations en provenance de Chine sont passées de 2,90 milliards € à 3,04 milliards € (+4,9 %), une croissance nettement inférieure à celle du marché global. D'autre part, plusieurs pays d'Asie du Sud-Est ont connu des hausses spectaculaires :
| Partenaire | Valeur imports 2015 (M €) | Valeur imports 2025 (M €) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 2 900 | 3 043 | +4,9 % |
| Viet Nam | 621 | 1 316 | +112,1 % |
| Indonésie | 192 | 413 | +114,9 % |
| Cambodge | 85 | 239 | +179,9 % |
| Bangladesh | 52 | 125 | +142,6 % |
| Royaume-Uni | 259 | 34 | −86,9 % |
| Turquie | 32 | 52 | +63,4 % |
Le Viet Nam a doublé sa valeur d'exportation vers l'UE, atteignant 1,32 milliard € en 2025. L'Indonésie et le Cambodge ont également plus que doublé leur part, reflétant les stratégies de diversification des grandes marques de chaussures face à la hausse des coûts de production en Chine. Le Vietnam a bénéficié notamment de l'entrée en vigueur de l'accord de libre-échange UE-Viet Nam (EVFTA) en 2020.
2.2. L'effondrement du Royaume-Uni illustre l'impact du Brexit
Le cas du Royaume-Uni est le plus marquant : ses exportations vers l'UE (qui étaient des importations pour l'UE) ont chuté de 259 millions € à 34 millions € (−86,9 %). Ce pays, qui figurait parmi les cinq premiers fournisseurs en 2015, a quasiment disparu du commerce intra-6402. Ce recul brutal est directement lié au Brexit : à compter du 1er janvier 2021, les échanges UE–Royaume-Uni sont soumis à des formalités douanières, des déclarations et potentiellement des droits, ce qui a réorienté les flux. Le coefficient de variation très élevé des importations en provenance du Royaume-Uni (CV = 1,42, le plus élevé de tous les partenaires) confirme l'instabilité structurelle de ce flux depuis 2020.
2.3. Les exportations se repositionnent vers les marchés suisse, américain et turc
Du côté des exportations extra-UE, la réorientation est tout aussi nette :
| Destination | Valeur exports 2015 (M €) | Valeur exports 2025 (M €) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 407 | 355 | −12,9 % |
| États-Unis | 143 | 367 | +157,2 % |
| Suisse | 113 | 338 | +200,2 % |
| Turquie | 71 | 194 | +174,9 % |
| Russie | 43 | 60 | +38,0 % |
| Canada | 35 | 63 | +78,7 % |
| Algérie | 12 | 9 | −22,2 % |
Le Royaume-Uni, bien que restant la première destination, a perdu du terrain en valeur relative. La Suisse et les États-Unis ont émergé comme destinations de premier plan, avec des triplement et doublement respectifs de leur valeur. Cette dynamique s'explique en partie par la montée en gamme des exportations européennes, qui se dirigent vers des marchés à fort pouvoir d'achat.
2.4. La concentration des échanges diminue, signe de diversification
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) a diminué pour les deux flux :
| Flux | HHI 2015 (valeur) | HHI 2025 (valeur) | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 4 472 | 3 275 | −26,8 % |
| Exportations | 1 639 | 1 132 | −30,9 % |
La baisse de l'HHI à l'importation (de 4 472 à 3 275) traduit la réduction du poids relatif de la Chine et l'émergence de fournisseurs alternatifs. À l'exportation, la diversification est encore plus marquée (−30,9 %), avec une répartition plus équilibrée entre les principales destinations. Cette tendance réduit théoriquement la vulnérabilité de l'UE à un choc d'approvisionnement ou de demande sur un partenaire unique, bien que la Chine reste un partenaire dominant avec une part encore considérable.
3. Hausse des prix à l'exportation et choc d'ajustement post-pandémique
3.1. Les prix unitaires à l'exportation explosent, contrastant avec une relative stabilité à l'importation
L'un des développements les plus frappants de la période concerne l'évolution des prix. Le prix moyen à l'exportation (en valeur/tonne) est passé de 22 088 €/t à 38 689 €/t (+75,2 %), tandis que le prix à l'importation est resté relativement stable autour de 11 000–12 000 €/t (+3,8 %). Exprimé en prix par paire, le constat est similaire :
| Indicateur prix | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Prix export (€/paire) | 15,65 | 25,83 | +65,1 % |
| Prix import (€/paire) | 5,84 | 7,41 | +26,8 % |
| Ratio export/import | 2,7× | 3,5× | — |
Le ratio prix export/import passe de 2,7 à 3,5 : les chaussures exportées par l'UE vers le reste du monde sont en moyenne 3,5 fois plus chères que celles importées. Cela confirme que l'UE s'est positionnée sur des segments à haute valeur ajoutée (chaussures de marque, techniques, design) tout en important massivement des chaussures à bas coût. Cette dynamique de montée en gamme est particulièrement visible pour les sous-produits de sport (CN 640219) dont le prix à l'exportation a bondi de 29 562 €/paire à 51 859 €/paire (en valeur par tonne), soit une progression de plus de 75 %.
3.2. Le segment « sport » (CN 640219) tire la valeur des exportations européennes
L'analyse par sous-produit révèle des trajectoires contrastées :
| Sous-produit | Part imports (valeur, 2025) | Part exports (valeur, 2025) | Prix export €/t (2025) |
|---|---|---|---|
| 640299 — Autres chaussures | 69,8 % | 67,5 % | 37 860 |
| 640291 — Couvrant la cheville | 17,4 % | 9,7 % | 34 843 |
| 640219 — Sport (hors ski) | 9,6 % | 9,9 % | 74 875 |
| 640212 — Ski / surf des neiges | 0,8 % | 11,5 % | 33 218 |
| 640220 — Sandales/lanières | 2,5 % | 1,3 % | 30 331 |
Le segment 640219 (sport) est celui qui affiche le prix à l'exportation le plus élevé (74 875 €/t), avec une progression spectaculaire depuis 2015. Ce segment bénéficie de la présence de grandes marques européennes (Adidas, Puma, Salomon, etc.) qui exportent des produits à forte valeur ajoutée. À l'importation, la catégorie 640299 (chaussures « autres ») domine massivement avec près de 70 % de la valeur et des volumes en forte hausse (de 248 265 t à 356 505 t, soit +43,6 %), ce qui reflète l'afflux de chaussures à bas prix depuis l'Asie.
3.3. Des chocs de prix ponctuels mais significatifs, notamment post-Covid
L'analyse de volatilité et de chocs d'approvisionnement met en évidence plusieurs événements notables :
| Choc | Partenaire | Type | Année | Hausse de prix | Anomalie |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Viet Nam | Prix à l'import. | 2022 | +26,1 % | 36,0 |
| 2 | Algérie | Prix à l'export. | 2017 | +143,3 % | 27,1 |
| 3 | Royaume-Uni | Prix à l'export. | 2022 | +20,8 % | 3,8 |
Le choc le plus significatif en termes de poids marché concerne le Viet Nam en 2022 (part de valeur de 22,6 % des importations). Cette hausse de prix anormale (+26,1 %) coïncide avec la reprise post-Covid et les perturbations des chaînes d'approvisionnement en Asie du Sud-Est (confinements prolongés au Vietnam en 2021, hausse des coûts de transport maritime). Le choc algérien de 2017, bien que spectaculaire en pourcentage (+143,3 %), reste marginal en termes de part de valeur (0,8 %). Le choc sur le Royaume-Uni en 2022 (part de 28,8 % des exportations) reflète la conjonction du Brexit et de l'inflation post-pandémique.
Les coefficients de variation les plus élevés à l'importation concernent le Royaume-Uni (CV = 1,42) et le Myanmar (CV = 0,85), ce dernier illustrant l'instabilité politique et économique de ce fournisseur émergent.
3.4. Les spécialisations intra-UE concentrent la production dans quelques États membres
L'analyse de spécialisation (RSCA) pour l'année 2025 révèle que seuls quelques États membres possèdent un avantage comparatif significatif dans la production de chaussures CN 6402 :
| Rang | État membre | RSCA | RCA | Part prod. UE | Part commerce UE |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Belgique | 0,34 | 2,05 | 17,4 % | 8,5 % |
| 2 | Pologne | 0,18 | 1,44 | 9,6 % | 6,6 % |
| 3 | Italie | 0,12 | 1,27 | 10,2 % | 8,0 % |
| 4 | Slovaquie | 0,12 | 1,27 | 2,7 % | 2,1 % |
| 5 | Roumanie | 0,11 | 1,25 | 2,1 % | 1,7 % |
La Belgique se distingue comme le pays le plus spécialisé (RSCA = 0,34), avec une part de production intra-UE de 17,4 %. La Pologne (RSCA = 0,18) a connu une progression spectaculaire de ses exportations (+349,2 % sur la période), consolidant sa position de plateforme de production en Europe centrale. L'Italie, traditionnellement forte dans la chaussure, maintient un avantage comparatif mais voit sa production décliner en volume, conformément à la tendance de montée en gamme. À l'inverse, l'Irlande (RSCA = −0,97), Malte (−0,96) et la Finlande (−0,90) figurent parmi les pays les moins spécialisés, confirmant que la production de chaussures CN 6402 reste géographiquement concentrée.
Conclusion
Le marché européen des chaussures en caoutchouc ou plastique (CN 6402) a connu, entre 2015 et 2025, une triple transformation. Premièrement, l'UE est devenue structurellement plus dépendante des importations, avec un taux de dépendance nette passé de 49 % à 70 %, dans un contexte où la production intra-UE a perdu près de 38 % de son volume physique. Deuxièmement, la géographie des échanges s'est profondément reconfigurée : le Brexit a marginalisé le Royaume-Uni comme fournisseur, tandis que le Vietnam, l'Indonésie et le Cambodge ont émergé comme alternatives à la Chine, qui reste toutefois le premier partenaire. Les exportations européennes se sont redirigées vers la Suisse et les États-Unis. Troisièmement, le marché européen s'est clairement segmenté : l'UE importe des volumes croissants de chaussures à bas prix (5–7 € la paire) et exporte des produits à haute valeur ajoutée (près de 26 € la paire en moyenne), confirmant une stratégie de spécialisation dans les segments premium et techniques.
Les risques identifiés pour la période à venir concernent la concentration résiduelle des importations en provenance de Chine, les perturbations logistiques en Asie du Sud-Est (comme en témoigne le choc de prix vietnamien de 2022) et la sensibilité croissante du secteur aux évolutions réglementaires (droits de douane, exigences de durabilité, mécanisme d'ajustement carbone). La diversification géographique observée à travers la baisse de l'HHI constitue cependant un facteur d'atténuation de ces risques.